Perpignan a besoin de laïcité

Francis DASPE est co-délégué régional du Parti de Gauche en Languedoc-Roussillon et militant à Perpignan. Il est aussi secrétaire général de l’AGAUREPS-Prométhée (Association pour la gauche républicaine et sociale – Prométhée).

 

            Perpignan a un besoin urgent de laïcité. C’était déjà une conviction profondément enracinée. Mais la conférence/débat tenue mardi 21 janvier à Perpignan, à laquelle j’ai assisté, ne pouvait plus laisser planer le moindre doute. Le journaliste essayiste Claude Askolovitch, à l’invitation d’une association locale, venait parler de laïcité tout en présentant son dernier livre intitulé « Nos mal-aimés : ces musulmans dont la France ne veut pas ». La question posée, « Quelle laïcité voulons-nous ? », ouvrait visiblement toutes les perspectives. Des horizons inhabituels furent explorés.

            Nous eûmes à subir un réquisitoire en règle contre la laïcité. Et plus largement contre la République. La laïcité ainsi décrite était un outil d’oppression foncièrement liberticide. Quasiment l’antichambre d’une dérive totalitaire. La République s’était transformée en régime condamnable à bien des égards. Pour les tenants d’une conception républicaine de la laïcité, l’atmosphère devenait pesante et pénible. Les charges à l’encontre de ce principe étaient particulièrement violentes. Un second intervenant, un universitaire, approfondit encore davantage l’entreprise de démolition.

 

            Difficile dans ces conditions d’intervenir à l’occasion du traditionnel débat qui s’engageait avec la salle. Plusieurs candidats aux élections municipales ou leurs représentants étaient présents dans l’assistance. Ils étaient identifiés comme tels. Ils ne dirent rien. Qui ne dit mot consent, dit-on. Leur silence valait-il approbation des thèses exprimées ? Pour ma part, je décidais d’intervenir afin de faire entendre un autre son de cloche, si l’on peut dire. Je me contentais de poser quatre questions.

La première concernait le caractère universaliste de la laïcité. Des propos relativistes avaient été prononcés : selon les lieux et les temps, la laïcité ne possèderait pas une valeur identique, reprenant la sempiternelle ritournelle de la nécessaire adaptation aux réalités « d’ici et maintenant ». La seconde interrogation portait sur la profusion d’adjectifs qualificatifs accolés au mot laïcité pour mieux la disqualifier. Il y avait les classiques : ouverte, positive, intransigeante ; il y en eut de nouveaux de réellement stupéfiants, comme celui de « prohibitoire » en opposition avec une autre conception de la laïcité qui serait « libérale »… La laïcité ne se suffit-elle pas à elle-même ? La troisième élargissait la réflexion à l’expression de la souveraineté populaire que permet la laïcité : celle-ci stipule que les hommes et les femmes sont aptes à se gouverner de manière rationnelle en dehors de tout dogme ou de  toute vérité révélée. Une affirmation péremptoire m’avait notoirement alarmé : une société et un système politique ne peuvent fonctionner sans l’acceptation d’une certaine forme de transcendance s’imposant à certaines contingences terrestres. Dans ce cas, la souveraineté populaire ne risquait-elle pas d’être limitée ? Une dernière portait sur la nécessité de ressourcer la laïcité à des impératifs d’égalité sociale : le regrettable penchant à ethniciser la question sociale réduit le champ d’action de la laïcité et anémie sa force propulsive. Il ouvre également la voie à tous ceux qui abordent la question sociale dans le seul but de rechercher des boucs-émissaires faciles. Et ceux-là progressent malheureusement à Perpignan. La laïcité circonscrit la question sociale au champ de la transformation sociale et partage des richesses. Sans quoi une vision affadie de la laïcité ne risque-t-elle pas d’être promue ? Je terminais mon intervention en indiquant qu’il était nécessaire d’indiquer « qui on était et d’où on parlait ». Je précisais donc mon appartenance à un parti « se revendiquant pleinement républicain et laïque », le Parti de Gauche, ce qui pouvait permettre de mieux cerner l’orientation de mes questionnements.

Ceux-ci ne reçurent qu’un commencement de réponse où l’alambiqué le disputait à l’évasif. C’était d’abord pour reconnaître une incontestable sincérité aux conceptions laïques de la formation de Jean-Luc Mélenchon, mais pour conclure in fine à l’impasse de telles conceptions. Et ce sans se donner la peine d’aller au fond des questionnements que j’avais suscités, préférant empiler poncifs et caricatures comme des perles.

 

Ce sont ces approximations qui montrent que Perpignan a un besoin urgent de davantage de laïcité. Les prochaines municipales doivent être l’occasion de promouvoir en tous domaines la laïcité. La laïcité est un principe universaliste aux multiples vertus : elle garantit la liberté, stipule l’égalité et fonde la souveraineté populaire. Surtout elle met à distance tous les intérêts particuliers, qu’ils soient cléricaux, marchands ou consuméristes. Elle sert de rempart contre toutes les attaques visant l’intérêt général. Et aujourd’hui elles sont malheureusement nombreuses. Elle est l’antidote à toutes les formes de communautarisme et de clientélisme qui gangrènent le vivre-ensemble à Perpignan.

Des mesures simples sont à prendre rapidement. Cela commence par mettre fin aux subventions aux établissements d’enseignement privés : l’argent de tous ne peut pas financer l’école du choix de quelques uns. Ensuite en instaurant une journée de la laïcité avec des concours stimulant la réflexion de chacun en lien avec les établissements scolaires dans le respect des programmes nationaux : les discriminations et la ségrégation socio-spatiale qui en résulte doivent être battues en brèche par la raison et le savoir.

 

Aux maux dont souffre Perpignan, la laïcité est une solution. Deux questions d’actualité illustrent les problématiques induites. Contre la religion de la division prônée par le Front National à qui la notion d’altérité est inconnue, la laïcité peut beaucoup. L’extrême-droite cherche la différence qu’elle estime incompatible avec elle pour mieux exclure ; il s’agit d’une variante du différentialisme. La confirmation de la condamnation judiciaire du président du Conseil régional montre les ravages d’une gestion clientéliste. Ce clientélisme gangrène en profondeur le tissu perpignanais. Car les cris  d’orfraie poussés à cette occasion par le camp d’en face témoigne d’une grande hypocrisie : le clientélisme est une pratique extrêmement partagée.

Le drapeau de Perpignan la laïque doit à nouveau flotter. Avec la loi de séparation des Eglises et de l’Etat du  9 décembre 1905, la France, républicaine et laïque, faisait alors scandale à la veille de la première guerre mondiale dans une Europe presque intégralement monarchiste et si peu démocratique. Aujourd’hui, le scandale, c’est que la laïcité, à Perpignan comme ailleurs, soit à ce point malmenée, entre ignorance, instrumentalisation et détournement. 

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