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Billet de blog 26 mars 2014

Perpignan à l’italienne ?

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Francis Daspe est membre du Parti de Gauche à Perpignan. Il est également secrétaire général de l’AGAUREPS-Prométhée (Association pour la gauche républicaine et sociale – Prométhée)

Le premier tour des élections municipales de Perpignan a livré son verdict. S’il s’inscrit dans la cohérence des grandes lignes nationales, les tendances lourdes y sont cependant notoirement accentuées. A bien des égards, Perpignan offre l’apparence d’un champ de ruines.

Ruine idéologique d’abord avec la première place obtenue par le candidat du Front National en la personne du « prince consort » Louis Aliot. Faillite politique ensuite avec le maire sortant, Jean-Marc Pujol, relégué au second rang, preuve si besoin était de l’échec patent de sa gestion municipale. Naufrage stratégique ensuite avec la désintégration en plein vol de la gauche, partagée entre 5 listes, avec comme figure de proue supposée un député n’atteignant même pas les 12%. Plus qu’ailleurs dans le reste du territoire, le Front national se nourrit tout autant des renoncements du gouvernement solférinien que des dérapages prémédités d’une droite décomplexée. A ceux qui ont véhiculé la fable que les municipales ne seraient pas des élections nationales on pourrait demander comment alors expliquer les scores de Louis Aliot et de Jacques Cresta. Evidemment, ces élections sont également des élections locales sans quoi on ne pourrait pas comprendre que Jean-Marc Pujol soit en passe de dilapider un héritage de cinquante ans « d’alduysme ».

Une tendance supplémentaire émerge de ces résultats inquiétants. Il semble bien qu’une prime à la nouveauté ait été donnée à certaines listes. C’est le cas de Clotilde Ripoull qui manque de peu la barre des 10% et de la liste des Jeunes engagés (en fait des centristes et des catalanistes éconduits par les autres listes) qui remporte le match des « petites listes » ne dépassant pas le seuil fatidique des 5%. Le score de Clotilde Ripoull ressemble en réalité davantage à une victoire à la Pyrrhus : par son slogan « 0% partis politiques », elle favorise plus vite qu’on ne le pense les dérives populistes, le rejet de la chose publique ainsi que sa propre marginalisation au final. Une troisième force incarne depuis plusieurs années dans un autre registre un vent de fraîcheur : le Front de Gauche qui conjugue alternative aux politiques d’austérité, approfondissement d’un projet de transformation sociale et déclinaison des valeurs républicaines. Autrement dit qui s’évertue à traiter les problèmes en amont, et pas à s’émouvoir en aval… La clé de résolution des problèmes, tant attendue par nombre de nos concitoyens, réside dans l’articulation entre ces trois éléments.Malheureusement, des alliances électorales incohérentes et des aventures personnelles doublées d’alliances toutes aussi improbables relevant, pour reprendre une expression d’un hebdomadaire local qui a fait florès, de la geste de pieds nickelés, n’ont pas permis au Front de Gauche de montrer à nouveau sa force propulsive. Ce fut donc clairement pour lui une occasion en or de ratée.

Renouveau et reconstruction sont désormais à l’ordre du jour à Perpignan. Ils passent sans aucun doute par un renouvellement générationnel, sans pour autant verser dans le tropisme simpliste à courte vue du jeunisme. Car la campagne a montré à quel point des plus jeunes (encore faudrait-il se demander à partir de quand n’est-on plus jeune…) peuvent avoir une certaine propension (relevant de l’inné ou de l’acquis la question reste ouverte…) à reproduire quasiment  à l’identique les travers imputés à juste titre à leurs aînés, que ceux-ci soient la cible de leurs dénonciations ou au contraire leur mentor. Ils leur arrivent en effet de se fourvoyer dans les mêmes intrigues stériles, les mêmes cynismes opportunistes, les mêmes petites trahisons mesquines, les mêmes ressentiments haineux, les mêmes dynamiques de patrimonialisation de l’action publique, seule l’échelle considérée pouvant varier. Ceux qui montrent impatience et faim de manière trop visibles ne tardent pas à devenir de la chair à canon pour un clientélisme qu’ils entendent par ailleurs vilipender. Cela a été le cas, mais cela l’avait été aussi en 2008 et 2009… Les perdants du choc des clientélismes ne peuvent prétendre se parer d’un supplément de vertu civique au seul motif de leur défaite. De même que l’inexpérience militante ne saurait être un gage de sincérité, de conviction et de désintéressement. Encore faut-il avoir les épaules suffisamment solides. La tentation serait grande d’affiner le diagnostic afin de faire de ces réflexions un texte à clés… Mais là n’est pas notre objet. 

C’est la situation politique de Perpignan qui nous préoccupe dans l’instant présent. Les perspectives ne sont guère engageantes. Par bien des aspects, une dérive à l’italienne est à l’œuvre dans la capitale du Roussillon. Il n’y aura donc plus aucun représentant de gauche dans le prochain conseil municipal. Le mode d’emploi de la dissolution de la gauche avait été expérimenté en Italie ; il a été appliqué sans coup férir à Perpignan. Dans un cas comme dans l’autre, les principaux intéressés sont les principaux acteurs de leur disparition aux allures de sabordage. L’état de décomposition des forces de gauche était tel qu’il n’y a pas réellement de surprise à constater ce résultat cataclysmique.

L’autre interrogation légitime invite à nous demander si Perpignan ne repose pas un terreau propice au développement du post-fascisme. Le terme est commode d’emploi par son imprécision ; il nous oblige à une réflexion approfondie sur son contenu, ses contours et ses ressorts. Effort que les promoteurs d’un front républicain d’apparence et d’apparat se dispensent de faire, refusant d’aller à la racine des problèmes. Les dernières décennies ont vu en Italie fleurir plusieurs variantes d’un post-fascisme plus ou moins revendiqué. La déclinaison française existe : elle se situe au croisement de l’entreprise de dédiabolisation de l’extrême droite et de « l’extrémisation rampante » de pans entiers d’une droite de moins en moins républicaine. En plus de la gravité de la crise aux multiples facettes qui frappent Perpignan, et dont le chômage n’est que l’aspect le plus visible, l’émergence du post-fascisme est favorisée par plusieurs facteurs. Deux doivent retenir plus particulièrement notre attention : le post-démocratique et le post-moderne.

La réalité post-démocratique dépossède le citoyen de sa part de souveraineté au nom de la tyrannie de la gouvernance et du règne de l’expertocratie. C’est ce à quoi faisait référence le 18 janvier 1957 devant l’Assemblée nationale d’une certaine manière Pierre Mendès-France à l’occasion du débat relatif à la ratification du traité de Rome quand il indiquait que « l’abdication d’une démocratie peut prendre deux formes, soit elle recourt à une dictature interne par la remise de tous les pouvoirs à un homme providentiel, soit à la délégation de ses pouvoirs à une autorité extérieure laquelle au nom de la technique exercera en réalité la puissance politique, car au nom d’une saine économie on en vient aisément à dicter une politique monétaire, budgétaire, sociale, finalement une politique, au sens le plus large du mot, nationale et internationale ». C’est ni plus ni moins que la définition de l’austérité déclinée du local au global, et portée par la sinistre troïka n’agissant en réalité que par délégation de pouvoir de gouvernements nationaux consentants. Comment nier que nous n’y serions pas ? Le post-démocratique se satisfait donc d’un taux d’abstention élevé et d’une atonie de l’engagement citoyen. Le post-moderne pour sa part stipule que le citoyen, ne possédant plus la capacité d’appréhender de manière rationnelle la réalité politique, doit donc accepter sans broncher les régressions de toutes les natures comme une fatalité. Sauf à courir le risque d’être catalogué ad vitam aeternam de ringard.  La fatalité assène qu’il ne peut y avoir d’alternative aux politiques actuellement menées, en dépit de leur inefficacité et de leur injustice.

Il y a bien urgence à mener avec détermination le combat idéologique contre le Front National. L’urgence est également de construire en parallèle, dans le cadre d’un Front de Gauche élargi, une proposition alternative à la gauche des partis de gouvernement acceptant l’austérité. Cette stratégie est la seule à même de lutter contre l’abstention, de réduire le périmètre de l’extrême-droite et de redonner fierté au peuple de gauche. Perpignan situe en première ligne de ce défi pressant. La responsabilité est historique. 

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