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Billet de blog 3 janv. 2009

Khmers rouges: du grain à moudre contre le négationnisme

Voici exactement trente ans (le 7 janvier), l'armée communiste vietnamienne prenait Phnom Penh, en chassait le régime communiste cambodgien de Pol Pot et mettait fin sans le savoir à l'une des plus épouvantables expérimentations récentes de l'homme en matière de totalitarisme et de barbarie.

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Voici exactement trente ans (le 7 janvier), l'armée communiste vietnamienne prenait Phnom Penh, en chassait le régime communiste cambodgien de Pol Pot et mettait fin sans le savoir à l'une des plus épouvantables expérimentations récentes de l'homme en matière de totalitarisme et de barbarie. Or, bien plus que commémorative, la valeur mémorielle de cet anniversaire est - hélas ! - pleinement, cruellement contemporaine.

C'est un peu de nous qui gît parmi les ossements exhumés des charniers que les Khmers rouges laissèrent par milliers au Cambodge. C'est donc nous qui sommes agressés par tout sursaut de la « pensée » négationniste à propos de toute tragédie passée ou présente - tant il est symptomatique que l'hydre du déni de vérité arbore les mêmes figures de proue, qu'il s'agisse de l'Europe sous férule nazie, du Proche-Orient actuel et de l'Extrême-Orient.

A propos du Cambodge, après trois décennies de guerre, de diplomatie et de palabres, 2009 s'ouvre sur la promesse que l'on va voir enfin posée solennellement LA question qui est au cœur de toute la problématique du totalitarisme, quelle qu'en soit la forme : celle de la responsabilité individuelle, pénale ou morale comme chacun voudra, à l'intérieur d'une hiérarchie criminelle. Cette question qui se résume au sortir de chaque épreuve de ce type, pour celui ou celle que nous croyons ou voulons être, par ces mots diaboliquement simples, auxquels personne ne peut échapper : qu'aurais-je fait ?

L'homme qui incarne cette interrogation en 2009 au Cambodge s'appelle Kaing Guek Eav, mais est connu sous son surnom de Duch (67 ans). Il va comparaître devant un tribunal pour l'assassinat prémédité d'un minimum de 12 380 de ses contemporains, tués sous le coup violent de la torture, « à la main », sans le plus petit artifice de technologie, au nom d'une logique de système à laquelle il adhérait sans l'ombre d'une hésitation.

Qu'aurais-je fait ? - c'est bien le problème que soulève l'amorce du procès de Phnom Penh, qui doit commencer à entendre Duch dans les prochaines semaines. Le tribunal - qui nous représente tous personnellement - n'est pas là pour répondre à notre place. Il est là pour établir une responsabilité pénale, et cela seulement. Mais la réponse judiciairement circonscrite renvoie nécessairement chacun à sa propre conscience. Duch lui-même, en reconnaissant l'ensemble des faits, nous évite les faux débats.

Rappel succinct pour ceux qui n'auraient plus la chronologie en mémoire. Les Khmers rouges, formés dans le moule scolaire français, instruits en communisme par le Parti communiste français, pétris de stalinisme tiers-mondiste passé au filtre de leur nationalisme, ont pris le pouvoir en 1975 au Cambodge dans l'ultime séquence du dernier chapitre de la guerre américaine dite « du Vietnam », et qui avait en fait englouti l'ensemble de l'ancienne Indochine française. En un peu moins de quatre ans, ils y ont présidé à l'assassinat d'un tiers de leurs administrés par tortures, assassinats de masse et famine artificielle. Le Vietnam a envahi le Cambodge dans la dernière semaine de 1978 pour mettre fin à d'incessants raids meurtriers perpétrés par les troupes de Pol Pot contre des communautés civiles de sa région frontalière. Ce n'est qu'après-coup que les Vietnamiens ont découvert, innombrables preuves à l'appui, qu'ils avaient mis un coup d'arrêt à l'un des plus vastes génocides du XXe siècle.

A Phnom Penh, Duch dirigeait, pour le compte de la direction politique du régime khmer rouge - le « Kampuchéa démocratique », d'orwellienne dénomination - son plus haut centre d'interrogatoires sous torture, dit « S-21 ». Environ 16 000 personnes ont été incarcérées pour « traitement » dans cet abattoir politique, emblématiquement installé dans un lycée désaffecté. Une poignée seulement a survécu.

Si Pol Pot est mort en 1998, de même que quelques uns de ses comparses, quatre de ses lieutenants du premier cercle sont eux aussi dans le couloir de l'instruction judiciaire à Phnom Penh pour crimes contre l'humanité et crimes de guerre. Pour mémoire : Nuon Chea, 83 ans, Ieng Sary, 84 ans et son épouse Ieng Thirith, 79 ans, Khieu Samphan, 78 ans. Tout le procès tourne donc autour de la répartition de la responsabilité pénale du crime d'Etat entre les décideurs politiques, qui dénient, et le chef-exécutant, qui avoue et les charge.

D'une certaine façon, la problématique rejoint celle qui est consubstantielle à la notion de justice supranationale depuis qu'en 1945, Adolf Hitler mort, il a été décidé d'instituer dans le Tribunal de Nuremberg une instance chargée d'établir les responsabilités individuelles des co-criminels nazis. Les reproches ont été formulés par la suite à l'encontre d'une « justice des vainqueurs » de la guerre mondiale. Ils ne répondaient cependant pas à la question aussi philosophique que judiciaire de la place de l'individu dans une machine de mort qui n'existe pas sans lui. Aussi philosophique que judiciaire : pas plus l'une que l'autre.

A cette question, ne répondent pas plus aujourd'hui ceux qui, cherchant à brouiller les pistes, dissèquent le crime des Khmers rouges en torts « partagés », distribuant l'horreur des faits aux responsabilités internes et externes, passées (la guerre américaine) ou contemporaines (le soutien stratégique chinois, la complicité américaine, l'indifférence des démocraties européennes). C'est le cas de Jacques Vergès, bien évidemment, qui comme toujours feint de confondre le débat historique et le délibéré pénal. Me Vergès défend, cette fois, l'un des adjoints de Pol Pot, Khieu Samphan, factotum de haute volée dans la machine à tuer. Pour l'un comme pour l'autre, juger pénalement des faits avérés revient à occulter un « contexte » sans lequel rien ne se serait produit à cette échelle.

Par la même voie : « si » le Traité de Versailles n'avait pas été imposé à l'Allemagne en 1919, Adolf Hitler n'aurait pas été porté au pouvoir. « Si » les Etats-Unis n'avaient pas très mal pris leur défaite en Chine en 1949, Mao et Zhou Enlai n'auraient pas assassiné deux millions de Chinois dans les mois suivant leur prise du pouvoir à Pékin et n'auraient pas généralisé le laogai, équivalent du goulag, ce qui aurait épargné par la suite au pays des dizaines de millions de morts par famine (1959-61) et violences (1966-69). Etc..

Comme il se doit, ce « contexte » est d'autant plus éloquemment convoqué à la barre que l'orateur est éloigné des faits. Duch, quant à lui, a l'honnêteté d'éviter ce faux-fuyant. Converti sur le tard au christianisme (baptiste américain), il n'invoque que la terrible règle de la survie. « Si je n'avais pas obéi, ma famille et moi-même aurions été exécutés ». Ce qui ne fait aucun doute. Qu'aurions-nous fait ?

Le procès de Phnom Penh dépasse aussi l'exercice tardif de mémoire nationale en ce qu'il intervient dans le débat qui est, encore et toujours, au centre de l'avenir des démocraties de nos jours : où se situe le point de basculement des principes des démocraties dans la défense de leur sécurité, par rapport aux méthodes de la barbarie. Quel lien maudit relie Abou Grahib, Bagram et Guantanamo à S-21 ?

Ni Duch ni les supérieurs hiérarchiques derrière lesquels il s'abrite ne risque, aujourd'hui, la peine capitale qui fut infligée aux accusés de Nuremberg. Duch incarne aussi bien qu'Adolf Eichman « la banalité du crime » (Arendt). Mais personne n'aura à trancher pour ou contre une éventuelle clémence. La peine de mort est exclue des options du Tribunal de Phnom Penh. Duch ne risque, comme ses supérieurs, qu'une fin de vie derrière les barreaux.

Mais ni lui ni ses supérieurs - à moins que l'un ou l'autre ne meure avant les audiences - n'échappera au regard de leurs contemporains : qu'as-tu fait là ? Et ils nous renverront alors la même question : qu'aurions-nous fait ? Pour y répondre, les oriflammes idéologiques ou religieux sont d'une mince utilité.

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