Thaïlande: quelle couleur, la chemise ?

Comment perçoit-on, de l’extérieur, ce qui se passe ces jours-ci à Bangkok, pour une fois que ce ne sont pas les mésaventures de touristes étrangers tués dans quelque catastrophe naturelle ou pris en otage dans un coup tordu politique qui font les manchettes ?

Comment perçoit-on, de l’extérieur, ce qui se passe ces jours-ci à Bangkok, pour une fois que ce ne sont pas les mésaventures de touristes étrangers tués dans quelque catastrophe naturelle ou pris en otage dans un coup tordu politique qui font les manchettes ? Bouffée de chaleur colorée sous les cocotiers ? Manifestations sans lendemain ? On se pose la question quand on se trouve au milieu d’une ville baignant dans une atmosphère irréelle. Les rues sont « désertes » par rapport à l’ordinaire. La majorité des bourgeois sont partis sur les plages pour trois jours de fête de l’eau, le nouvel an thaï. Les ouvriers de la construction sont en vacances, chantiers fermés. Plus étrange, les grands magasins ont fermé leurs portes de crainte de pillages. Signe d’anormalité extrême dans un pays dont le motto publicitaire est « Thailand never stops ».

En revanche, dans le quartier du gouvernement sur la rive orientale du fleuve Chaophaya, une surface minuscule entourée d’une mégapole grande comme un tiers de l’île-de-France, c’est pratiquement la guerre civile. Les Thais, qui ont le lexique assez leste, n’hésitent pas à employer ce terme sans adverbe restrictif.

Au dernier bilan, on décomptait deux morts et un centaine de blessés. Les « insurgés » ne se cachaient pas pour dire « à bientôt » en se dispersant mardi matin, 14 avril, sous la pression militaire.

Le problème sur lequel butent beaucoup de gens est que les acteurs qui aliment ces tensions récurrentes semblent se soucier comme d’une guigne de la manière dont elles sont lues ailleurs.

Chemises rouges contre chemises jaunes cette fois. Chemises jaunes contre chemises rouges la fois précédente…La Thaïlande est divisée comme rarement elle l’a été dans son passé, voire plus qu’elle ne l’a jamais été. C’est sa légendaire cohésion politique qui lui avait permis de surmonter l’époque coloniale au XIXe siècle puis les conflits du XXe, au prix de compromis pas toujours honorables (avec le Japon militariste durant le dernier conflit mondial, en particulier).

Ce constat juste fut le prétexte invoqué par l’armée lors du dernier en date des coups d’Etat intervenus à Bangkok, le 19 septembre 2006, le dix-huitième depuis qu’une Constitution a rogné les prérogatives politiques directes du souverain régnant en 1932 (événement qui se produisit déjà sous la forme d’un putsch d’officiers). Le coup d’Etat de 2006 n’a rien réglé. La crise de pouvoir, désormais entrée dans sa quatrième année, est d’une nature plus profonde que celles qui ont provoqué des replâtrages en vert olive, parfois sanglants, lors de querelles au sommet dans le passé.

Chemises rouges contre… Les « rouges » (aucune référence à la couleur communiste, bien au contraire) se sont offert les écrans de TV en continu pour un moment. Ils forment la centurie de choc rassemblée derrière l’ex-premier ministre Thaksin Shinawatra, renversé en 2006, réfugié à l’étranger (dans un ou plusieurs des émirats du Golfe). Ce dernier avait été porté au pouvoir en 2001 par la voie des urnes, par une Thaïlande surtout rurale (mais pas uniquement), laissée au bord de la route de la croissance économique. La croissance moyenne est repartie à 4 à 5% après la crise financière asiatique de 1997, qui avait provoqué une récession de 10% l’année suivant. Mais ce n’est évidemment qu’une moyenne. Les provinces vivent sur un pied nettement inférieur : 1,5 à 3% pour leurs principaux pôles, chétifs par rapport à Bangkok. Les différences se creusent à grande allure. Ces populations-là ont cru naturellement aux promesses que leur faisait Thaksin, un policier devenu magnat des télécoms, de rectifier le tir en leur faveur et de gouverner le pays davantage en chef d’entreprise plutôt qu’un notable clanique. Il tint certaines promesses, oublia les autres, mais reste populaire.

Les chemises jaunes représentent les intérêts des détenteurs traditionnels du pouvoir : classe d’affaires bangkokienne aux liens étroits avec le Palais et accrochée à ses avantages acquis, aristocratie de cour un tantinet surannée, classe militaire qui ne jure que par le trône…

Tous se couvrent de l’autorité royale. Mais les « rouges » mettent l’accent sur leur représentativité démocratique majoritaire (avérée) et leur hostilité au Palais, « fait d’aristocrates inutiles » accusés de mal conseiller le monarque. Les « jaunes », eux, insistent sur la défense des valeurs nationales incarnées par la personne du roi Bhumibol.

Les « sans chemise » s’énervent

Il faut y regarder de plus près. Car ce qui est en train de se manifester à Bangkok est une division par trois plutôt que par deux. Il y a, d’un côté, les « chemises », expression physique à la fois puérile et musclée de clans de pouvoir effectivement en conflit mutuel durable. Et d’un autre côté, les « sans chemise » (appellation de votre serviteur, ne se trouve pas encore dans la presse), une classe moyenne exaspérée par l’incapacité des politiciens, toutes chemises confondues, à présenter un projet cohérent et même à donner un sens aux mots de démocratie ou de représentation élective dont ils se gargarisent.

Des groupes de ces « sans chemise », résidents sans affiliation politique claire, ont même commencé, cette fois, à s’organiser en commandos musclés à leur tour pour s’en prendre aux « rouges ».

Giles Ji Ungpakorn, l’intellectuel venant de la gauche dont on a déjà eu l’occasion de parler ici, avait pris la précaution, fin 2008, comme il se voyait cerné par une enquête policière postulant ses intentions de « lèse-majesté », un crime passible de 15 ans de prison devant la loi thaïlandaise, de dire haut et fort ce que commencent à se chuchoter les bourgeois vivant sur l’industrie touristique, l’industrie de transformation et tout ce qui a fait de Bangkok une des plus grandes villes d’Asie : il n’y a pas un politicien authentiquement démocrate, dans un camp comme dans l’autre, pour relever le niveau. Après quoi Ungpakorn a sagement pris le chemin de l’exil, vers Londres.

Mais sa dernière intervention publique dans son pays témoignait bien de l’impasse dans laquelle se trouverait toute tentative de construction d’une opposition cohérente : il fustigeait la « foule de rue fasciste et royaliste » (jaune, donc) qui faisait le blocus de l’aéroport international de Bangkok et, d’un même souffle, affirmait : « Nous devons être du côté des Chemises rouges, qui sont pro-démocratie, tout en refusant de soutenir l’ex-premier ministre Thaksin ». Les derniers jours montrent bien que ce distinguo n’est pas tenable alors même que les « pro-démocratie » rouges se comportent de manière encore moins aimable dans les rues que les jaunes de la fin 2008, et cela avec le soutien téléphonique insistant de Thaksin depuis son exil.

Le texte de Ungpakorn a été d’abord publié sur le site Asia Sentinel (www.asiasentinel.com ), confectionné à Hong Kong. Ce site est devenu impossible à atteindre depuis la Thaïlande. Le texte est bizarrement encore visible sur un site thaïlandais, prachathai.com, http://www.prachatai.com/english/news.php?id=872, (autre orthographe admise : www.prachatai.com; prachathai signifie Le Peuple Thai). Une première descente de police dans les locaux abritant la rédaction, début mars, fait penser que cet organe inconvenant risque d’être fermé. La presse, tant thaïlandaise qu’étrangère est l’objet d’une curiosité insistante de la part d’autorités de censure renforcées ces derniers temps, en particulier l’information on line, terrain désormais plutôt sensible.

Quelques dizaines de milliers d’activistes dans chaque camp rouge et jaune, cela ne fait une vague de fond ni dans l’un ni dans l’autre cas. Mais chacun est bien ancré dans sa clientèle. Résultat : les scrutins organisés depuis 2006 ont laissé la porte ouverte à des chahuts de rue tournant régulièrement à la violence, et une valse de premiers ministres. L’actuel, Abhisit Vejjajiva, « poids léger » de l’élite dirigeante, articulé, plutôt xénophile de tempérament, mis en place par le camp anti-Thaksin et s’appuyant sur une coalition parlementaire fragile rendue possible grâce à des défections dans le camp adverse, est à son tour en train d’en faire les frais.

PIB décuplé en une génération

Au constat désabusé sur l’état pitoyable de la démocratie, une dizaine d’années après l’espoir de la fin des années 1990 à ce sujet, il faut désormais ajouter celui de M. Tout-le-monde, tel qu’on est réduit à le cerner empiriquement, restaurateur, informaticien, avocat, boutiquier, « sans chemise » comme presque tous ses homologues : « Ces types sont soit des salauds soit des cinglés, ou les deux : le pays s’entredéchire comme dans une distraction de luxe en pleine crise économique mondiale ! Ecoeurant. » Le propos est d’un médecin qui grommelait depuis des mois contre l’attentisme du roi Bhumibol devant la crise.

Le souverain, souffrant et dans sa 82e année, a jusqu’ici été la clé de voûte d’un système élaboré dans l’après-guerre qui a permis au pays rural et pauvre, mais sous protection américaine, de sortir partiellement du sous-développement comme peu d’autres au cours du dernier demi-siècle. De 66 dollars en 1960 (en dollar de 2009), le PIB annuel par habitant a franchi le cap des 5000 dollars en 2006. Toute la mythologie édifiée autour de la personne du monarque, Rama IX de son nom de règne, effectivement vénérée à travers le pays, « est comme un rêve dont les Thais savent trop bien qu’il va leur falloir s’éveiller », note un diplomate étranger. « Il s’agit de trouver une solution de remplacement et elle n’est pas évidente. »

« Le roi n'est peut-être pas le pire des personnages de ce pays, ni la royauté son pire problème », commentait, dans une conversation précédente sur ce blog, Fantie B. (25/01/2009) à propos des manières assez spéciales et peu démocratiques du trône. C’est vrai. Les requins qui cherchent à avoir la peau du premier ministre ou le poussent à l’erreur sont de bien plus dangereux personnages sur la scène thaïlandaise. En même temps, il faut bien considérer que depuis deux générations, ce peuple vit sous un système qui est en train de se décomposer par l’affaiblissement naturel de son symbole humain le plus haut. La succession n’aurait pas été facile en temps normal. Là, au beau milieu de la crise économique mondiale, elle devient carrément périlleuse.

La bourgeoisie bangkokienne n’est certes pas représentative de l’ensemble, mais la place qu’elle occupe en fait un acteur de poids. Le déséquilibre interne du pays est tel que Bangkok et sa périphérie concentrent plus de la moitié du PIB national, les deux tiers au moins de l’activité industrielle, les deux tiers des services… bref, c’est le cœur économique.

On ne voit pas ces « sans chemise » basculer dans un camp ou dans l’autre à brève échéance. Et encore moins les jaunes et les rouges faire la paix. Par contre, que la sévère contraction économique annoncée (moins 9 % en 2009 dans le cas de figure « optimiste ») entraîne une crise sociale aggravée, et les remous que le « pays du sourire » traverse depuis trois ans ne sont rien face à ce qui l’attend dans tel cas. Là, il ne sera plus question seulement d’émeutes opposant deux marchands de teinture textile à vocation politique dans le petit périmètre historique, créé au XVIIIe siècle, des instances dirigeantes de Bangkok.

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