Birmanie : viser juste

C’est un débat en cours depuis des lustres, que ranime ces jours-ci le duel inégal entre la junte de Birmanie et sa bête noire Aung San Suu Kyi: boycotter (en tout cas l’assistance au pays), ou, aucontraire, jouer l’entrisme ?

C’est un débat en cours depuis des lustres, que ranime ces jours-ci le duel inégal entre la junte de Birmanie et sa bête noire Aung San Suu Kyi: boycotter (en tout cas l’assistance au pays), ou, aucontraire, jouer l’entrisme ? Que faire devant un régime aussi caricatural dans la confrontation avec son peuple et le reste de la planète ?

Le prétexte sur lequel a sauté (ou feint de sauter) la junte pour jeter à nouveau Aung San Suu Kyi en cabane dans la prison d’Insein – avec un«procès » promis d’ici quelques jours – est un incident bizarre quis’est produit voici une semaine, et qui tient soit du loufoque soit de la provocation. La ficelle est même très grosse.

Un ressortissant américain du nom de John Yettaw, 43 ans, s’est introduit nuitamment dans sa résidence, à Rangoun, après avoir traversé à la nage le lac qui la borde. Il y a passé une journée et une nuit, principalement à prier selon les proches d’Aung San Suu Kyi. Ce serait un membre des Mormons. Puis il s’est laissé convaincre de sortir par la porte, où l’attendaient les chaussettes à clou. Il est en prison, lui aussi, dans l’attente d’un jugement.

Il s’agirait d’un vétéran de la guerre du Vietnam, âgé de 53 ans, porté sur les défis absurdes. Les proches de Suu Kyi parlent d’un «aventurier »agissant en solo. L’hypothèse du journaliste chasseur de scoop est à peu près exclue. La possibilité de ressortir du pays avec quelque document dépasse toute imagination quant on connaît un peu le système de sécurité birman. La résidence de l’opposante dans un quartier chic de cette ancienne capitale décatie, est à peu près autant gardée que la prison d’Insein, dont on ne sache pas que quiconque soit jamais sorti à l’insu des gardiens.

L’hypothèse du visiteur déséquilibré, manipulé par les services birmans avec la promesse d’une petite célébrité est la plus souvent retenue. L’épisode tombe si bien. Le 27 mai au plus tard, la junte devait proroger l’assignation à résidence surveillée sous laquelle se trouve Mme Suu Kyi depuis 2003. Cette année, les choses s’annonçaient délicates. Prolonger maintenant cette mesure d’unan aurait placé, en mai prochain, le cas Suu Kyi en plein dans les préparatifs finaux des «élections générales » que concoctent les militaires à l’été 2010. Avec une inculpation, même ridicule, comme «violation des règlements de son assignation à résidence surveillée », le régime se donne un outil supplémentaire pour tenir l’opposante hors du paysage.

Tous les ans, la prolongation cette assignation attire aux militaires birmans les exclamations d’indignation impuissante des gouvernements occidentaux. Ils feignent de s’en moquer, mais s’astreignent à donner à l’arbitrairedes bases juridiques apparentes. Une concession envers ceux qui les soutiennent: les Chinois, les Russes; ou qui les ménagent: l’Inde, les voisinsdu sud-est asiatique.

Les élections à épaulettes promises pour l’été 2010 seron tles premières depuis celles – reconnues internationalement – qui avaient donné, en 1990, une claire majorité à Aung San Suu Kyi et à son parti, la Ligue nationale pour la démocratie (interdite depuis lors).

A première vue, on a affaire à une soldatesque bornée à un point inimaginable qui damne depuis des lustres le pion de ceux qui, à l’étranger, voudraient la voir bouger vers quelque chose de plus présentable, soit en l’amadouant, soit en la punissant. Mais ce choix est un peu trop simpliste.

La junte, cela ne fait aucun doute, ne bougera pas tant qu’elle n’aura pas trouvé en son sein une formule de transition lui garantissant une sorte d’impunité pour ses violations considérables des droitsde l’homme («crimes contre l’humanité » disent même certains à l’étranger, menaces de procès internationaux à la clé). Cela peut prendre encore des années. En outre, elle joue sur un éparpillement de l’opposition politique, qu’on a encore vu lors de la révolte des bonzes en septembre 2007. Il n’y a aucune force susceptible de constituer un contrepoids – ou un recours– à l’administration militaire.

Dans le même temps, les Birmans, qui étaient voici un demi-siècle un des peuples les plus favorisés par la nature et les conditionsde sortie de l’ère coloniale, continuent de s’appauvrir au point qu’on parle désormais de crise sanitaire et nutritionnelle dans certaines zones. Quelque 90% des Birmans vivent avec moins de 0, 65 dollar par jour. La santé, l’éducation, le logement même, sont réservés aux militaires et à leursmouchards.

Pour autant, l’expérience de secouristes internationaux dans les semaines et les mois qui ont suivi le passage meurtrier du typhon Nargis, voici un an, donne du crédit aux propositions pour une tactique plus subtile que celle de sanctions qui ont prouvé leur inefficacité. Sans pour autant courtiserles généraux, mais en usant avec eux d’un minimum de politesse donnant de l’espace à l’aide humanitaire, il y a moyen de travailler avec les réseaux de solidarité de la société civile birmane qui se sont vite ressoudés devantl’ampleur de la catastrophe. Limitée en surface aux aspects techniques du secourisme, cette assistance favorise plutôt un ramollissement de la dictature par le bas.

Une étude à ce sujet du groupe de réflexion International Crisis Group, publiée en novembre 2008 (http://www. crisisgroup. org/home/index. cfm?id=5734), souligne que tout espoir que s’effondrent les militaires – une junte aupouvoir depuis bientôt 50 ans, un record dans le monde non communiste – s’est évanoui. Même les rétorsions financières leur glissent comme sur le plumage d’un canard. Les Etats mentionnés plus haut s’en portent implicitement garants. En jouant sur une fibre nationaliste qui n’est pas inexistante chez les Birmans, les militaires doivent même parvenir à en tirer un certain profit auprès d’une portion résignée du public.

Sans apporter de solution générale à court terme, une politique encourageant plus de coopération dans les domaines modérément controversés – développement durable, accroissement des liens entre réseaux humanitaires, prévention des désastres, sécurité alimentaire – et en partant d’ensembles sociaux restreints (community level) aurait sans doute plus d’effet que «la diplomatie dumégaphone » pour desserrer l’étau militaire au ras des rizières, concluait le groupe de réflexion.

Dans un encadré (p18 du rapport) résumant les objections contre l’assistance extérieure au pays et les arguments qu’on peut y opposer, les auteurs notent en particulier le point suivant: «l’aide est un coup de pouce au bénéfice du gouvernement [birman]. – Réponse: legouvernement peut bénéficier à la marge d’une assistance accrue, mais du moment que ces programmes se concentrent sur le développement humain et son gérés de manière responsable, l’effet global jouera en faveur du changement plutôt que du statu quo. [Il s’agit de] desserrer l’étranglement des militaires sur l’économie, améliorer la gouvernance et donner plus de pouvoir aux acteurs externes à l’Etat. L’aide est coup de pouce au peuple, plutôt qu’au régime.»

Du «kouchnérisme » (tournure pré-ministérielle) relooké ?En tout cas une approche qui ne peut pas être moins payante que celle ayantconsisté, après Nargis, à envoyer des bâtiments de guerre effectuer des rondsdans les eaux internationales bordant le delta de l’Irrawaddy en agitant la menace d’une «Opération Overlord Humanitaire », qui fait encore sourire les patrons de la junte. Un argumentaire, au moins, à étudier, sans qu’il soit nécessaire d’embarquer Total ou Chevron dans ses suites.

En pdf, le rapport de Crisis Group.

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