Fin du peuple juif? (ne pas oublier zakhor)

 

 FIN DU PEUPLE JUIF ?  


Il y a beaucoup de façons de faire disparaître un peuple ou une culture. Membre des États Généraux dès 1789, l’abbé Grégoire (1750-1831) milita avec succès pour l’octroi des droits civils et politiques aux Juifs de France. Il était par ailleurs un farouche adversaire de l’emploi des parlers régionaux et des langues minoritaires (comme le yiddish). Donner des droits identiques aux Juifs et aux Français de souche fondait pour lui l’espoir de régler le problème juif par l’assimilation. On était loin de l’égalité dans la différence chère à l’idéal démocratique. Plus crûment, un des pères de l’antisémitisme allemand - Richard Wagner – avoue «avoir souhaité qu’il se crée un royaume juif à Jérusalem» et conclut un pamphlet sur la musique enjuivée (Das Judenthum in der Musik, 1850 et 1869) en affirmant qu’il n’est de rédemption pour le juif que dans la disparition et que «devenir homme, correspond pour le Juif à ne plus être juif». En 1942, la conférence de Wannsee entérina la préférence de l’état nazi pour l’anéantissement physique.

 Côté juif, les pogroms russes de la fin du 19ème siècle, l’affaire Dreyfus (1894-1906) - qui révéla une France plus viscéralement antisémite que l’Allemagne – et le génocide hitlérien, précipitèrent la concrétisation du projet sioniste. Pour les populations locales, celui-ci intervint comme un fait colonial, rendu possible par la mainmise de la France et de la Grande Bretagne sur une part des débris de l’empire ottoman. Mais, dans l’«après-Auschwitz», il était difficile pour un rescapé de ne pas être peu ou prou sioniste. En réalité, le «sionisme» (de «Sion», un des termes bibliques pour Jérusalem) représente une galaxie politique qui va de l’extrême droite à l’extrême gauche en passant par la religion, cette dernière s’avérant elle-même plurielle. C’est ainsi qu’un sioniste religieux aux accents prophétiques, doublé d’un penseur d’une exceptionnelle qualité, Yeshayahou Leibowitz (1903-1994), n’hésita pas à parler de politique «judéo-nazie» et à prier Dieu «de nous libérer des territoires occupés»[1].

 À l’égard des Palestiniens, la naissance de l’«état hébreu» s’accompagna en effet d’exactions majeures et systématiques, bien documentées par les historiens israéliens et par la presse indépendante. Elles n’ont en réalité jamais cessé[2], comme n’a jamais cessé la déstabilisation consécutive des états avoisinants. À l’aube de la décolonisation, ceux-ci perçurent l’implantation d’Israël comme une intrusion occidentale dans leur zone d’influence, mais ils ne furent pas de taille pour en découdre avec des émigrés qui luttaient pour leur survie sur fond de guerre froide et d’idéologie coloniale. Instruits par l’histoire et par le sang, nombre de Juifs communistes – bien que farouchement anticolonialistes - se sentirent eux-mêmes rassurés par l’existence d’un éventuel refuge : c’est dire la complexité de la situation. Avec l’appui inconditionnel du «monde libre», mais toujours colonial, Israël devint rapidement une puissance militaire et nucléaire de premier ordre relativement à sa taille. Dans la foulée, le pays se choisit des premiers ministres dont la plupart étaient issus de l’armée ou de l’action terroriste. Bien qu’inspiré par un modèle démocratique, le nouvel état ne se dota pas d’une constitution — laissant aux extrémistes religieux le champ libre pour attiser la fibre nationaliste tout en échappant au service militaire. Il devint aussi le premier pays dit «démocratique» à légaliser l’usage de la torture[3].

 Tout ceci ne va pas sans troubler la capacité de penser. D’autant plus, qu’une diaspora à l’identité meurtrie et aux attaches brisées fera progressivement du nouvel «état juif» le lieu inconditionnel de son identification. Il est clair cependant qu’un territoire peuplé d’émigrés d’origine juive, issus de terroirs et de langues multiples, n’implique pas ipso facto la promotion de valeurs correspondant à cette origine. La plupart des migrants n’avaient en réalité connu que le règne de l’arbitraire, de la force et du déni de justice : qu’ils soient rescapés du génocide européen ou issus de pays restés étrangers à la démocratie (comme, par exemple, l’Irak). Par ailleurs, l’insistance exorbitante de certains privilèges ne peut qu’alimenter chez les victimes de la «Nakba»[4] le fantasme d’un «complot universel», et générer dans la foulée une nouvelle haine des Juifs. Pourtant, si la création de l’état d’Israël relève d’une spoliation - ce qui est banal dans l’univers colonial – sa légitimation ultérieure ne procède que du droit international et en aucun cas de quelque mythe d’appartenance nourrissant le désir légitime du «retour». En d’autres termes, point d’autre légitimité que celle issue du plan de partage de la Palestine adopté en 1947 par l’ONU. Israël néanmoins se trouve à ce point «protégé» que, tout en étant fondé sur le droit international, il semble pouvoir en bafouer indéfiniment les normes. C’est ainsi que, depuis 1947, tout se joue délibérément sur le mode du fait accompli et sous l’égide des deux poids deux mesures — voir les «colonies». Par-delà quelques admonestations creuses, chaque iniquité entretenue au dedans des frontières, chaque crime de guerre perpétré dans les «territoires», se voit en réalité récompensé. L’Union Européenne ponctue ainsi l’opération «Plomb durci» (Gaza, 2008, à peu près 1400 tués dont 320 enfants d’après l’ONG israélienne B’Tselem) d’un rehaussement des relations avec l’Europe dont Israël est devenu quasiment un état-membre — championnat de football y compris. De leur côté, les États-Unis, outre leur soutien de base, cotisent - à raison de 30.000.000.000 de dollars échelonnés sur 10 ans à partir de 2008 - pour soutenir l’effort militaire et renouveler les stocks d’explosifs déversés sur Gaza. En réalité, il suffirait d’un claquement de doigts des Européens ou des Américains pour infléchir l’escalade insensée du pire. Mais tout se passe comme siles USA - depuis l’époque de la décolonisation, de la guerre froide, du non-alignement et de l’émergence des états arabes - avaient fait d’Israël leur base avancée au Moyen Orient. Ceci au prix d’un soutien inconditionnel à la politique israélienne — fût-elle suicidaire. Quant aux pays européens - tout particulièrement la France - ils semblent loin d’avoir assumé leur participation active à la «solution finale». Leur soutien à la fuite en avant de l’état d’Israël participe d’un malaise hypocrite. S’il se trouve aujourd’hui un réel péril antisémite, un soutien actif à la destruction du monde juif, c’est dans ces deux postures – l’américaine et la française - qu’il faut le trouver.

 Quant aux «islamistes», ils sont essentiellement le produit identitaire régressif de sociétés ruinées par le colonialisme, la guerre froide, le néo-colonialisme, l’impérialisme économique et, plus généralement, par la destruction du lien social propre à l’idéologie néolibérale, sous couleur de liberté. Plus précisément, le Hamas (élu démocratiquement en 2006 à Gaza, sous la surveillance d’observateurs internationaux, mais tout aussitôt puni) représente un espoir de reconstruction passéiste pour une société humiliée, prise en otage et dépourvue d’avenir. Plus précisément encore, le Hamas (tel le Golem échappant à son créateur) représente le pion joué par Israël pour faire échec à la crédibilité croissante du mouvement laïque forgé par Yasser Arafat — et surtout pour ne pas avoir à payer le prix territorial de la paix. C’est dans cette perspective que le cheik Yassine, fondateur du Hamas en 1987, fut longuement épargné - bien que poussant aux attentats-suicides - puis jeté après usage en 2004. En Israël même, le culte de la force semble l’emporter sur la réflexion politique, et la désignation d’ennemis primer sur la recherche d’alliances — ce qui est typique des idéologies d’extrême droite. Ainsi, dès l’école primaire, les enfants sont invités à admirer le personnage de Chimchon (Samson) : un héros biblique caractérisé par une puissance musculaire brute et transgressive, et dont le seul mérite consiste à avoir occis à Gaza nombre de «Philistins» (Palestiniens) lors du premier attentat-suicide répertorié dans un écrit (Juges, XIII-XVI)[5]. Pourtant, le suicide est absolument proscrit par le judaïsme, toute vie n’appartenant qu’à Dieu[6] … Cette contradiction n’a rien d’anodin. Elle illustre discrètement les impasses dans la pensée générées par un «pacte dénégatif». Ce mode de défense psychique est en fait très répandu. Il est toujours stérilisant et quelquefois fatal. Bien connu des praticiens de la santé mentale, il peut régir la vie de couples aussi bien que d’institutions et même de communautés nationales[7]. Il s’agit toujours d’y faire l’économie d’une vérité de fond pour protéger des intérêts immédiats. Ainsi, dans telle institution, un accord implicite – d’autant moins critiquable qu’il n’est jamais nommé - peut faire ignorer des dysfonctionnements majeurs pour protéger les vacances des quelques uns … Tout nouveau venu qui tente ingénument de nommer les choses se voit aussitôt bousculé et apprend vite à se taire. Les capacités d’analyse d’une situation sont ainsi délimitées par une zone grise et répulsive qui tend à s’étendre. L’interdit n’a pas besoin d’être nommé. En fait, c’est la capacité même de penser qui est progressivement mise en échec. Le «pacte» en réalité protège trop d’intérêts pour être mis en question. Il devient progressivement imperceptible bien que, figé dans une position rigide et biaisée, il puisse mettre en péril la vie même d’une institution et retourner à 180 degrés les principes dont elle se réclame. Logiquement, un pacte dénégatif se maintient avec d’autant plus de violence qu’il se sent menacé et protège de puissants intérêts. C’est précisément ce à quoi nous assistons dans le cadre des relations israélo-palestiniennes. C’est aussi ce qui permet de comprendre la perte progressive de repères moraux et de fonction critique chez un nombre croissant d’intellectuels juifs. Dans l’histoire récente, les exemples de déni collectif abondent : de la négation du génocide des Arméniens à l’ignorance active de la pédophilie dans l’église catholique, ainsi qu’au silence de la classe politique américaine sur les mensonges – pourtant criminels - du président Bush (attitude contrastant singulièrement avec la menace de destitution de son prédécesseur, pour avoir «menti» sur une affaire de fellation extraconjugale à la Maison Blanche). Mais si, en filigrane de ces illustrations, apparaissent nombre d’intérêts à protéger, ce qui se trouve en jeu dans le pacte évoqué ci-dessous est sans commune mesure. Pour l’évoquer, je tenterai de mettre mes pas dans l’austère et rigoureux chemin du professeur Leibowitz[8].

 La conjoncture historique a voulu que la création d’un état refuge pour les juifs se fasse au prix de la mutilation, pour beaucoup, du plus profond de leur identité et de l’anéantissement, pour la plupart, de leur mode de vie. Concernant ce point, il est clair que le «miracle juif» a consisté - depuis deux millénaires - à s’intégrer avec mobilité en de multiples cultures sans s’y assimiler pour autant et à jouer par là le rôle de pollinisateur culturel[9]. Si ce «cosmopolitisme» - ce nomadisme de l’esprit en même temps que ce maintien efficace de la différence - a valu beaucoup de haine aux populations juives[10], il s’est avéré d’une fécondité extraordinaire pour la pensée de tous. De nos jours, l’implantation sur une seule terre sous l’égide d’une seule langue voue ce modèle à disparaître et à remplacer la spécificité des «juifs» par la présence banale de citoyens d’«origine juive». Tant les Israéliens que les membres de la diaspora risquent ainsi progressivement de ne plus connaître de la vie juive qu’un folklore nostalgique, à moins qu’ils ne s’efforcent de la mimer dans quelque illusion religieuse fondamentaliste — ce qui nous amène au cœur même du paradoxe israélien.

 En effet, par un fatal enchaînement, la création de l’état d’Israël s’est opérée au prix de la négation radicale de l’éthique juive. À savoir, de la prescription la plus exigeante du judaïsme : celle du «devoir de mémoire». Inscrite dans le Deutéronome (XXV, 19), énoncée dans l’office de Shabbat introduisant à la fête de Pourim, l’injonction «souviens-toi» - Zakhor – se voit désormais ravalée du côté du pathos et de l’identification victimaire. Cette posture, qui donne tous les droits, empêche en même temps tout deuil et tout examen critique. «Souviens-toi de ce que tu es victime, qu’il n’y a pas de loi, et n’oublie pas de tirer le premier», semble dire Zakhor au nom des millions de mortsdu génocide.Cette usurpation – qui vient les tuer à nouveau - permet de disqualifier tout adversaire en faisant de sa voix l’écho de celle des bourreaux. Arafat, par exemple, est un nazi. Rabin de même[11]. Un usage rhétorique de la position victimaire empêche ainsi toute pensée en pointant l’ignominie de l’interlocuteur – son antisémitisme - plutôt qu’en examinant son argumentation. Ainsi de l’expression canonique : «Expliquer le terrorisme, c’est le justifier». Elle témoigne du processus dénégatif au plus ordinaire de son fonctionnement : celui qui censure le terme «apartheid» plutôt que de le confronter à la réalité des faits. Dès leur enfance, les Israéliens sont baignés dans cette atmosphère de peur, d’indignation et de victimisation essentielle où la réalité de l’autre – réduit au rôle d’ennemi de Chimchon – ne mérite même pas d’être interrogée. Ceux qui parlent à contre-courant, journalistes obstinés ou refuzniks anonymes, n’en méritent que plus d’admiration. D’autant plus qu’à la difficulté de penser nourrie par un tel contexte - et en dépit de toute liberté d’information - s’ajoute la violence passionnelle des réactions et des intimidations, dès qu’on ose approcher des zones interdites protégées par le pacte dénégatif. Un tel système excelle à désigner des «traîtres», ce qui au brouillage de la pensée ajoute la crainte de parler.

 Un journaliste franco-israélien, Charles Enderlin, correspondant à Jérusalem pour France 2, fit la rude expérience de cette stigmatisation — menaces de mort y compris. Il avait fait diffuser, le 30 septembre 2000, le film de la mort d’un enfant de 12 ans, tué par les tirs de l’armée israélienne dans les bras de son père alors que celui-ci, également touché, tentait de le protéger. Cette séquence fit le tour du monde. L’armée israélienne présenta ses excuses pour bientôt se raviser : la violence des images était telle qu’elle risquait d’ébranler les fondements du déni. On tenta donc de prouver que l’enfant était mort sous des balles palestiniennes puis, en fin de compte, qu’il était vivant et que d’ailleurs tout n’avait été que mise en scène destinée à salir Israël. La désinformation s’amplifia. On cria à l’imposture médiatique. Enderlin fut contraint de déménager pour assurer la sécurité de sa famille. Ce n’est qu’en juin 2013 que son principal détracteur (Philippe Karsenty, maire adjoint de Neuilly-sur-Seine) se vit définitivement condamné pour diffamation par la Cour d’Appel de Paris. En réalité, les diffamateurs de Charles Enderlin dépensèrent à travers le monde une énergie énorme au service d’une cause purement symbolique. Car ce n’est nullement la vie ou la mort d’un enfant qui les mobilisa mais bien les dangers de sa médiatisation. Hors caméra en effet tout s’apaise : sans faire de vagues, durant les 10 premiers jours de mai 2008 – soit, 6 mois avant les crimes de guerre de l’opération «Plomb durci» - 131 immeubles furent détruits dans la bande de Gaza et 1.100 personnes se retrouvèrent sans abri (chiffres de l’ONU). Selon Amnesty International, 230 habitants de Gaza ont trouvé la mort durant les deux premiers mois de l’année 2008. Début mars, l’Agence Française de Presse estimait à 6.257 le nombre de personnes ayant perdu la vie, depuis l’an 2000, lors des affrontements israélo-palestiniens. Fin avril 2008, d’après l’ONU, le nombre d’enfants tués hors caméra s’élevait, en moins de 4 mois, à 58. On commence à percevoir l’enjeu du déni et la spirale infernale qui en découle. Car comment, sans cet interdit de penser, concilier ces chiffres avec les exigences radicales du «devoir de mémoire» ? Comment concilier l’éthique juive avec le sort imposé aux Palestiniens — sinon en les poussant à bout pour pouvoir invoquer en toute innocence la «légitime défense» ? Dans cette logique, l’oppression et la réaction à l’oppression ne peuvent qu’entraîner encore plus d’oppression et de diabolisation des opprimés — alors que, pour reprendre les termes de Julien Salingue et de Michèle Sibony[12], leur résistance s’apparente plutôt aux coups de pieds d’une femme violée. L’impartiale «équidistance entre belligérants» - devenue la norme inadmissible des récits de presse en la matière - relève moins de l’objectivité que de la crainte d’être accusé d’antisémitisme. Pour déjouer ces effets et pallier le travestissement du «devoir de mémoire», il importe dès lors de revenir au texte. Il faut rappeler d’abord que, dans la pratique familiale du repas pascal (séder), l’histoire emblématique de la sortie d’Égypte se récite au présent et à la première personne en dehors de toute victimisation : «À toutes les époques, nous devons nous considérer comme étant sortis nous-mêmes d’Égypte. Comme il est dit, tu donneras alors cette explication à ton fils : c’est dans cette vue que l’Éternel a agi en ma faveur quand je suis sorti d’Égypte» (Haggadah de Pâque[13]).

 Zakhor : «Souviens-toi de ce que t’a fait Amalek quand vous étiez en chemin à votre sortie d’Égypte. Il vint à ta rencontre sur le chemin et, par derrière, après ton passage, il attaqua les éclopés ; quand tu étais las et exténué, il n’eut pas crainte de Dieu. (...) Tu effaceras Amalek de dessous les cieux. N’oublie pas !» (Deutéronome, XXV, 17-19)[14]. Second énoncé de la loi divine après le Lévitique (Vayikra), le Deutéronome (Devarim) est le plus normatif et le plus solennel des livres de la Torah : Dieu y parle en première personne en scandant particulièrement certaines injonctions, et en faisant obligation aux membres de la communauté ainsi qu’aux étrangers résidant en son sein de venir écouter la lecture publique de ses «paroles» (devarim) une fois tous les 7 ans. Le personnage d’Amalek quant à lui – devenu symbole de l’ennemi héréditaire à éliminer sans merci – alimente avec constance les appels à l’extermination de rabbins fanatiques[15] n’ayant rien à envier au cheik Yassine. Mais en réalité, il s’agit d’un thème moral. Dans le récit biblique, l’histoire d’Amalek ne fait que relater une lutte banale entre tribus cousines (Amalek n’est autre que le petit-fils d’Ésaü, le frère dépossédé de Jacob) et ce n’est pas le combat qui fait problème mais bien la traîtrise déployée. Celle-ci sert de contre-exemple absolu pour le peuple hébreu : «Tu n’auras pas dans ton sac poids et poids, l’un lourd et l’autre léger. Il n’y aura pas dans ta maison mesure et mesure, l’une grande et l’autre petite. Tu auras un poids intact et exact, et tu auras une mesure entière et exacte, afin d’avoir longue vie sur la terre que Yahvé ton Dieu te donne. Car Yahvé ton Dieu a en abomination quiconque pratique ces choses, quiconque exerce la fraude. Rappelle-toi ce que t’a fait Amalek quand vous étiez en chemin à votre sortie d’Égypte» (Deutéronome, XXV, 13-17). Voilà qui est dépourvu d’ambiguïté.

 De plus, ces protections sont loin de s’appliquer aux seuls membres de la tribu : «Si un étranger[16] réside avec vous dans votre pays, vous ne le molesterez pas. L’étranger qui réside avec vous sera pour vous comme un compatriote et tu l’aimeras comme toi-même, car vous avez été étrangers au pays d’Égypte. Je suis Yahvé votre Dieu. Vous ne commettrez point d’injustice en jugeant, qu’il s’agisse de mesures de longueur, de poids ou de capacité. Vous aurez des balances justes, des poids justes, un setier juste. Je suis Yahvé votre Dieu qui vous ai fait sortir du pays d’Égypte. Gardez toutes mes lois et toutes mes coutumes, mettez-les en pratique. Je suis Yahvé» (Lévitique, XIX, 33-37). Notons que ces versets du Lévitique sont extraits de la «Loi de sainteté» qui en constitue le cœur, et que les passages ponctués par la formule «Je suis Yahvé» en représentent la quintessence normative. Ces principes fondateurs seront répercutés plus tard, comme en miroir, par Jésus et par son contemporain Hillel : «Tu aimeras ton prochain comme toi-même» (Jésus, Évangile de Matthieu, XXII, 39) et «Ce que tu ne supportes pas qu’on te fasse, ne le fais pas à autrui. Voilà le tout de la Loi. Le reste n’est que commentaire» (Hillel, Talmud de Babylone, Shabbat, 31 a). Par-delà toute croyance, nous touchons ici au cœur même de l’éthique de la réciprocité. Mais «les Paroles» sont encore plus précises : «Circoncisez votre cœur et ne raidissez plus votre nuque, car Yahvé votre Dieu est le Dieu des dieux et le Seigneur des seigneurs, le Dieu grand, vaillant et redoutable qui ne tient compte ni du rang ni des cadeaux. C’est lui qui fait droit à l’orphelin et à la veuve, et il aime l’étranger, auquel il donne pain et vêtement. Aimez l’étranger car au pays d’Égypte vous fûtes des étrangers» (X, 16-19). Et plus loin : «Tu n’exploiteras pas le salarié humble et pauvre, qu’il soit d’entre tes frères ou étranger en résidence chez toi. (...) Tu ne porteras pas atteinte au droit de l’étranger et de l’orphelin, et tu ne prendras pas en gage le vêtement de la veuve. Souviens-toi que tu as été en servitude au pays d’Égypte et que Yahvé ton Dieu t’en a  racheté ; aussi je t’ordonne de mettre cette parole en pratique. Lorsque tu feras la moisson dans ton champ, si tu oublies une gerbe au champ, ne reviens pas la  chercher. Elle sera pour l’étranger, l’orphelin et la veuve. Lorsque tu vendangeras ta vigne, tu n’iras rien y grappiller ensuite. Ce qui restera sera pour l’étranger, l’orphelin et la veuve. Et tu te souviendras[17] que tu as été en servitude au pays d’Égypte ; aussi je t’ordonne de mettre cette parole en pratique» (XXIV, 14-22). Mais si d’aventure le peuple avait l’oreille évasive, le «Dieu des dieux» n’en resterait pas là : «Si tu ne gardes pas pour les mettre en pratique toutes les paroles de cette Loi écrite en ce livre : Yahvé ton Dieu te frappera (...). Il fera revenir chez toi ces maux d’Égypte qui furent ta terreur, et ils s’attacheront à toi. (...) Le matin tu diras : Qui me donnerait d’être au soir ? Et le soir tu diras : Qui me donnerait d’être au matin ? À cause de l’effroi qui étreindra ton cœur et du spectacle que verront tes yeux ! Yahvé te renverra en Égypte par bateau ou par un chemin dont je t’avais dit : Tu ne le verras plus ! Et là vous irez vous vendre à tes ennemis comme serviteurs et servantes, et vous ne trouverez pas d’acheteur» (XXVIII, 58-68). On sera sensible à la gradation de la menace et au grincement de sa chute. Last but not least : «La terre m’appartient et vous n’êtes pour moi que des étrangers et des hôtes» (Lévitique, XXV, 23).

 Nul besoin de croire en Dieu, ni d’adhérer aux mythes des Hébreux pour en saisir l’exigence universelle. Catastrophe pour catastrophe, l’effondrement du monde juif culmine dans la perpétuation de la Nakba. Car entre la situation de l’état d’Israël et celle de la Palestine, il n’y a ni symétrie, ni commune mesure. Si les Palestiniens sont devenus des étrangers sur leurs terres, le privilège des «deux poids, deux mesures» s’est avéré pour les Israéliens le pire cadeau d’Amalek. Le détournement du «devoir de mémoire» manifeste l’ampleur de la perte, le déni collectif la profondeur du dilemme, la fuite dans la violence l’étendue du mal. Est-il temps encore de se fier aux «Paroles» ? Faut-il préférer Wagner ? La création d’un refuge pour les Juifs au prix de leur identité a brouillé les quelques cartes que le génocide n’avait pas déchirées. La «protection» des États-Unis a crevé les yeux. Car pour l’heure, il n’est d’autre urgence que géopolitique : il suffit de regarder la carte. Ne croire qu’en la force, pacifier Gaza comme on a libéré l’Irak, refuser le prix de la paix, cultiver la haine et s’en imaginer victime, est la meilleure façon de se priver d’avenir. Des voix heureusement s’élèvent. Leibowitz parle encore. D’anciens soldats se font entendre qui n’ont été dévoyés ni par la propagande ni par les checkpoints.

 Pour conjurer le «retour en Égypte», il n’est d’autre secours que le respect imposé du droit. L’Europe en a les moyens.

 Francis  Martens 1er août 2014

 


[1]  Voir, par exemple : http://www.dailymotion.com/video/x447nf_leibowitz-le-sionisme-et-le-judeona_news

[2]  Lire notamment Benny Morris, Ilan Pappé, Tom Segev, ainsi que le recueil de Gideon Levy : Gaza, articles pour Haaretz, La Fabrique, Paris 2009

[3]  Avis rendu en 1987 par la Cour Suprême d’Israël , sous la présidence du juge Moshe Landau — un magistrat très respecté depuis sa présidence du procès Eichmann (1961). Leibowitz n’hésita pas à qualifier de «monstre».

[4] Comme le mot hébreu Shoah, le mot arabe Nakba signifie «catastrophe». En français, l’emploi du terme «Shoah» est inapproprié car il confère une aura de sacralité à un processus destructeur guettant toute société humaine : un premier génocide est d’ailleurs décrit en détail dans la Bible (livre de Josué). Quant au mot «Holocauste», il procède d’un pathos morbide : au sens propre, cette métaphore sacrificielle met Hitler à la place du Grand Prêtre d’Israël. Cette image provient selon toute probabilité de milieux chrétiens conservateurs américains, et aurait été popularisée en France par l’écrivain catholique François Mauriac. Cette remarque vaut pour le mot «martyr», trop souvent substitué à celui de «victime». S’il est essentiel de pouvoir s’identifier aux victimes et que cette empathie passe nécessairement par un certain «pathos», quand l’émotion arrive à supplanter la pensée c’est la porte ouverte à la réitération des violences que le pathos déplore. La dignité de ceux qui témoignent de ce qu’ils ont traversé est d’ailleurs sans rapport avec l’absence de retenue de ceux qui instrumentalisent leur histoire — aucun pathos dans les écrits de Primo Levi. Quand ils font déferler l’émotion plutôt que de privilégier l’analyse, les grands cérémoniaux de la mémoire collective manquent à leurs devoirs : en suscitant l’angoisse, ils favorisent chez chacune et chacun le retour du mécanisme archaïque de l’«identification à l’agresseur» — ce qui en catalysant la violence présente en chacun(e) remet le couvert pour les générations suivantes.

[5]  Voir à ce propos le film du cinéaste israélien Avi Mograbi : «Pour un seul de mes yeux», 2005

[6]  L’héroïsation nationaliste des assiégés de Massada (qui, selon Flavius Josèphe, s’étaient suicidés - épouses et enfants compris - pour échapper aux Romains) s’inscrit dans la foulée de celle de Chimchon.

[7]  Ce mode de fonctionnement a été décrit par le psychologue René Kaës. Voir notamment : Les alliances inconscientes, Dunod, Paris, 2009

[8]  Lauréat du prestigieux «prix Israël» 1993, il ne l’obtiendrait plus aujourd’hui.

[9]  À l’époque de leur collaboration, deux de mes amis avaient conçu deux cartes de visite communes, signalant comme profession, l’une : «juifs», l’autre «culture : import-export».

[10]  Voir Francis Martens, «Xénophobie, corps étranger : l’effet Remus», Le Coq-Héron, 2011/2 (n° 205), Érès


[11]  C’était une des invectives entretenues par le parti de Netanyahu, peu avant l’assassinat de Rabin.

[12]  Julien Salingue est le cofondateur d’Action critique Médias (ACRIMED), Michèle Sibony est vice-présidente de l’Union Juive Française pour la Paix (UJFP).

[13]  Protocole rituel pour la célébration du repas pascal.

[14]  Les citations de la Torah reprises dans cet article proviennent pour la plupart de la Bible de Jérusalem, Cerf, 1955, Paris

[15]  Voici un échantillon représentatif de leur obscurantisme militant : «Ever since, each generation of the Jewish people has had war with an Amalek : Haman, Hitler, Nasser, and now the Palestinian entity with Arafat at its head. G-d [Dieu] ousted Amalek from the land to make room for His people returning from a two millennia exile. (...) As announced by the prophet Balaam, G-d proclaims that in the end, Amalek shall come to total destruction. Hence, whoever spares Amalek at the expense of Israel must bear the fierce wrath of the Holy One of Israel » (Site Web de l’organisation «Or Tzion» [lumière de Sion], mars 1988). En clair : tout qui épargnera un Palestinien aux dépens d’Israël encourra la colère de Dieu. Ce ne serait qu’anecdotique si les tenants d’un tel discours n’avaient pesé et ne pesaient encore d’un poids déterminant sur la vie politique israélienne : tel le rabbin d’origine irakienne Ovadia Yosef (1920-2013), fondateur du parti Shass et ex-grand rabbin sépharade d’Israël. Il avait coutume de demander à Dieu d’anéantir ses adversaires politiques. Ses funérailles rassemblèrent 850.000 personnes.

[16]  Littéralement : «un habitant».

[17]  Ve-zakharta, du verbe zakhar : se souvenir.

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