Belgique : sérieux accroc dans la démocratie

Au gouvernement fédéral belge, les propos affligeants de Monsieur Theo Francken - en charge de l'asile et de l'immigration - à l'égard des réfugiés qu’il est censé accueillir («Il faudrait leur offrir l'hôtel peut-être?»1) attestent son incapacité morale autant qu'intellectuelle à assumer sa tâche. La Ligue des Droits de l’Homme réclame sa démission. C'est le moment de rappeler que Monsieur Francken - si l'on prend les exigences démocratiques au sérieux - n'est nullement «Secrétaire d'État» à l'asile et à l'immigration – comme le répètent négligemment les médias - mais qu'il en fait tout au plus fonction. Il ne possède en réalité aucune légitimité. Pas plus d’ailleurs que le Ministre de la Sécurité et de l’Intérieur, Monsieur Jan Jambon, et le Ministre de la Défense, Monsieur Steven Vandeput. Du moins si l’on donne à la notion de «serment» quelque valeur.

 Rien de pire pour un groupe humain, souligne Lévi-Strauss, que la fermeture entre soi. Rien de plus débilitant que le congédiement de l’échange et de la diversité. Il est clair que le seul intérêt de la Belgique ce sont les Flamands, het enige belang van België ce sont les francophones. Avoir à s’écorcher à la culture de l’autre ne peut qu’aider à ne pas mourir idiot.

 Ceci n’est évidemment pas le point de vue des nationalistes : des identités faibles n’arrivant à se définir que par la stigmatisation de l’autre. De ce côté, on campe sur les passions tristes, drapé dans les oripeaux de Jeanne d’Arc de pacotille (voir le FN). Tout autre chose sont es renaissances nationales : l’éclaboussement jubilatoire par des cultures contraintes à hiberner, et qui reprennent en s’ébrouant leur place ausoleil. Il ne tient qu’à tous d’en profiter. Mais l’hibernation est morose, le vécu d’humiliation tenace. Les rancœurs traversent les générations et, les ennemis de mes ennemis étant parfois mes amis, il favorise de sulfureuses alliances : voir celles de certains Irlandais avec l’Allemagne nazie. L’oppression anglaise avait été féroce, mais cela n’ennoblit en rien un choix aussi destructeur. La plupart en sont revenus et ont fait la part des choses. De leur côté, les volontaires flamands du front de l’Est de la légion Waffen-SS Langemarck n’étaient pas seulement en proie à un nationalisme radical, ils étaient chauffés à blanc par l’antibolchevisme de leurs curés. Leur dérive enfait n’excluait ni le courage, ni la droiture. Ils n’étaient sans doute pas très différents de ces jeunes anversois désorientés, partis rejoindre les«djihadistes». Revenus de leurs illusions, on peut les imaginer célébrant leur engagement passé comme une aventure marquée par l’audace et le compagnonnage. Tout autre chose serait de persister dans la promotion de l’islamisme radical.

 Selon Carl Schmitt - le juriste d’Adolf Hitler, toujours apprécié en divers cénacles - le «politique» est l’art de désigner les ennemis, et le vrai «pouvoir» celui d’en envoyer d’autres en découdre avec eux. Son contemporain, le philosophe Martin Heidegger ne pense pas autrement : rien de tel que des ennemis - dût-on les créer - pour renforcer l’identité et camper sur son propre sol au sein de son propre peuple. Cette identité, les anciens volontaires du front de l’Est regroupés dans le Sint-Maartensfonds (1951-2006)n’ont cessé de la célébrer dans leur revue Berkenkruis (Croix de bouleau) abondamment illustrée de casques SS et de symboles nazis : leur parcours en réalité n’a jamais quitté l’extrême droite. Il s’agissait de bien plus, chez ces vétérans, que d’une nostalgie partagée.

 Le jubilé du Sint-Maartensfonds, le 5 mai 2001 à Berchem-Antwerpen, est consacré à un récital de chants militaires et patriotiques, principalement en allemand (Die Kraft der Toten, Panzerlied, ...), encadré par un mot d’accueil puis de conclusion par le président général, Toon Pauli. Il est entrecoupé par un «discours de circonstance» (feestrede) du secrétaire général, Herman De Meyer, et par un seul autre exposé : celui de Mr Jan Jambon à propos du Jonge Vlaamse beweging (le jeunemouvement flamand). Mr Jambon est libre de choisir ses amis mais il s’est gardé,on le sait, de révéler des accointances peu en rapport avec la fonction de Ministre de l’Intérieur d’un état démocratique. Son rapport à la vérité semble en fait aussi évasif que celui des patron (Bart De Wever) et chef (Charles Michel) de l’actuel gouvernement. En outre, malgré les apparences, il n’est pas sûr que Mr Jambon soit vraiment ministre. Peut-être n’est-il pas plus ministre qu’un texte législatif n’a force de loi s’il n’est signé par le roi ? La question peut se poser. Ce n’est pas forcément une «foutaise», pour emprunter son vocabulaire au chef de la N-VA (Nieuw- Vlaamse Alliantie). Il s’agit, en effet, du respect des formes mêmes qui garantissent l’exercice de la démocratie — même si leur importance peut échapper au citoyen.

 Vers 1830, Tocqueville, de retour d’une mission en Amérique, consigne son analyse de la vie et des institutions de la neuve démocratie dans les deux volumes (1835-1840) de La démocratie en Amérique. Visionnaire, le jeune juriste y repère les écueils qui risquent d’anéantir la nôtre. Les démocraties, remarque-t-il, ne méprisent rien tant que les formes alors qu’elles n’ont besoin de rien tant que des formes. La raison en est simple : si d’un côté, un excès de protocole peut rappeler des inégalités anciennes, de l’autre, sans un minimum de formes instituées, comment supporter - dans le cadre de l’éthique de l’égalité - l’inégalité nécessaire des fonctions ? Seul un certain formalisme permet de distinguer la fonction à laquelle je dois me soumettre, du bon vouloir du citoyen dont le rôle est d’incarner l’autorité. Ainsi, en dépit de la «pipolisation», il serait peu adéquat que la magistrate en toge qui aujourd’hui me juge, reste affublée des jeans qu’elle portait hier au soir en me croisant au supermarché.

 Les fonctions les plus importantes ne souffrent en principe aucun accroc aux formes qui les protègent. Ainsi, les ministres ne le deviennent qu’au prix d’une prestation de serment. En Belgique, cet engagement solennel est codifié par le décret du 20 juillet 1831 : l’article 2 fixe le texte du serment et l’article 3 précise qu’il sera reçu «par l’autorité que les lois désignent à cet effet et dans les formes observées jusqu’ici» (en levant la main droite, doigts tendus et joints, selon le droit coutumier). Le 11 octobre 2014, tous les futurs membres de l’Exécutif ont respecté le texte : «Je jure fidélité au Roi, obéissance à la Constitution et aux lois du Peuple belge.» Par contre, messieurs Jambon, Vandeput et Francken ne se sont pas soumis à la forme imposée par la loi : ils ont décidé de lever la main, l’index et le majeur en V — substituant au geste requis pour la validité du serment le signe de ralliement électoral - nationaliste flamand - de la N-VA : V pour Verandering Voor Vooruitgang (le changement pour le progrès), V pour Vlaanderen, V pour Victory. Quelques jours auparavant, Theo Francken avait usé du même symbole à l’anniversaire d’un ancien collaborateur, fondateur d’une milice d’extrême droite.

 En réalité, la N-VA, qui rassemble à peu près1/5 de l’électorat belge et 1/3 du flamand, doit sa progression de 2,9% au report de votes d’extrême droite (notamment du Vlaams Belang). Il est compréhensible qu’un parti républicain et séparatiste rechigne à prêter serment au roi — mais rien ne l’obligeait à entrer au gouvernement. Les partis nationalistes pour s’affermir ont besoin d’ennemis désignés et non de solidarité : la xénophobie, les doctrines économiques prônant la concurrence la plus rude, leur vont donc comme un gant. Dans cette logique, ils ne peuvent que détester le Service Public et tout ce qui incarne l’État unitaire et pluriel qu’ils ont choisi de miner de l’intérieur.

 Par ailleurs, chacun sait l’intérêt porté par la N-VA aux images et aux symboles et combien il importait à l’informateur Bart De Wever - pourtant friand de cet accessoire - de se présenter ostensiblement devant le roi Albert II sans cravate (24 juin 2010). En matière de serment, il reste donc qu’à moins de modifier a posteriori «les lois du Peuple belge», messieurs Jambon, Vandeput et Francken - dont le geste de défi, de dérision et de restriction mentale invalide l’engagement solennellement énoncé - ne font pas légitimement partie du gouvernement. Ils en sont tout au plus membres «faisant fonction».

 À titre de comparaison, le futur marié qui esquiverait le «oui» performatif 2 par quelque périphrase serait congédié par l’officier de l’état civil, tout comme le témoin en justice qui prêterait serment mains en poches serait, s’il ne se ravise, poursuivi pour outrage à magistrat. Or, Monsieur Francken et ses amis font mieux : nous sommes dans le cas de figure de l’invalidation concertée d’un serment où le geste dément la parole.

 

 

[1]  Journal Le Soir, 8 septembre 2015, ainsi que http://www.levif.be/actualite/belgique/theo-francken-il-faut-croire-que-les-tentes-des-refugies-sont-trop-douillettes/article-normal-417267.html

[2] Quand dire c’est faire : c’est le philosophe anglais John Austin (1911-1960) qui a attiré l’attention sur la valeur d’acte à part entière - dépassant la simple énonciation - de certaines mises en œuvre du langage. Ainsi de l’énoncé «je t’aime» et - plus rituellement - du «oui» matrimonial prononcé devant l’officier de l’état civil dont la seule énonciation fait accéder au statut reconnu par l’État de citoyen(ne) marié(e). La prestation de serment (mais tout autant, le geste symbolique qui l’accompagne) est un acte performatif qui valide (mais qui, dans la mise en scène provocatrice évoquée ici, invalide) l’accès à une fonction publique par le fait même de son énonciation. Voir : John Austin, Quand dire c’est faire (1960), Seuil, Paris, 1970.

 

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