Graves dérives dans la pratique de la loi sur l'euthanasie en Belgique

La loi belge de dépénalisation de l'euthanasie est constamment transgressée. Sans réel contrôle, les euthanasies pour souffrance psychique ou «fatigue de vivre» se multiplient. Elles viennent pallier le peu de souci budgétaire des pouvoirs publics pour l'aménagement des conditions de vie de citoyens qui «coûtent cher» et ne rapportent rien.

La loi belge de dépénalisation de l’euthanasie (2002) est évidemment essentielle et nous permet de bénéficier d’une mort digne et lucide en hâtant, par-delà tout acharnement thérapeutique, la fin d’une vie qui n’en n’est plus une. Le texte vise essentiellement des pathologies incurables de nature somatique forcément accompagnées, comme toute épreuve, de souffrance psychique. Au regard de la loi, il n’y a pas d’infraction punissable pour le médecin qui pratique l’euthanasie si et exclusivement si :

 1° — la demande est formulée de manière volontaire, réfléchie et répétée, et qu’elle ne résulte pas d’une pression extérieure

 2° — le patient se trouve dans une situation médicale sans issue et fait état d’une souffrance physique ou psychique constante et insupportable qui ne peut être apaisée et qui résulte d’une affection accidentelle ou pathologique grave et incurable

 [ voir le texte de cette loi sur : http://www.ejustice.just.fgov.be/cgi_loi/change_lg.pl?language=fr&la=F&cn=2002052837&table_name=loi

- l’avis du Comité national de bioéthique : https://www.ieb-eib.org/fr/pdf/20171214-avis-ccb-euthanasie.pdf

- la résolution (Muylle–Van Hoof) d’évaluation de la loi : http://www.lachambre.be/FLWB/PDF/54/2845/54K2845001.pdf 

- la résolution (Jiroflée-De Coninck-Geerts) sur la sédation palliative : http://www.lachambre.be/FLWB/PDF/54/2851/54K2851001.pdf

- voir aussi l’opinion du professeur Willem Lemmens (UAntwerpen) dans De Standaard, 27/XII/2017 à propos du refus de la Commission Fédérale de Contrôle et d’Évaluation de l’Euthanasie de transmettre au parquet le cas d’un médecin ayant mis fin à la vie d’un patient atteint de démence et de parkinson à la seule demande de la famille : https://gallery.mailchimp.com/85e5827aac58311a9630281be/files/e30e1888-c04c-4fbe-989c-31f8cd9a75d5/2017_12_27_DS.pdf ]

 Dans la brèche du mot «psychique» se sont engouffrées progressivement des pratiques sauvages et incontrôlées remplaçant de facto la pratique médicale de l’«euthanasie» par celle – non autorisée explicitement - du «suicide assisté» — le tout sous l’égide d’une «Commission de contrôle et d’évaluation» fonctionnant comme juge et partie, formée de militants plutôt que d’experts et laissant le champ libre à tous les excès. En pratique, la loi est constamment transgressée sans que cela porte à conséquence. Ceux qui mettent en cause ces dérives sont facilement renvoyés au statut de «cathos ringards»», ou de «réactionnaires basiques» — ce qui clôt la discussion à peu de frais. Peu de place pour la pensée donc, encore moins pour une réflexion éthique et politique plus que nécessaire. 

 Car on n’a pas affaire ici à un débat sur l’euthanasie (à titre personnel, je souhaite pouvoir y avoir recours) mais sur la banalisation de pratiques outrepassant le cadre d’une loi dont on oublie le statut d’exception. Il s’agit en effet de la dépénalisation d’un acte qui, dans tout autre contexte (que celui délimité par cette loi) serait qualifié d’assassinat (homicide volontaire avec préméditation). Or, les dérives sont extrêmes. Dans les faits, on voit accordé le droit à l’euthanasie, par exemple, à un père de famille dépressif dans la force de l’âge, ou à une toute jeune femme autonome et bien socialisée, souffrant épisodiquement de quelques idées délirantes, etc.

 Mais le plus préoccupant n’est même pas là. Il concerne l’accroissement des euthanasies pour «fatigue de vivre» (levensmoe) chez des personnes âgées qui considèrent - non sans raison - que leur vie n’est plus une vie. Non point tant en raison d’une invalidité insupportable que pour des raisons sociétales de relégation en marge du tissu social — dans des lieux qui ne sont trop souvent que des antichambres de la mort. Quelle place alors pour la décision sereine et pour la liberté de penser ? Comment démentir des vécus d’abandon ? Comment ne pas confirmer le sentiment d’«être de trop» ?

En réalité, les euthanasies pour raison de souffrance psychique ou de «fatigue de vivre» se passent chez nous dans une profonde opacité, dans les marges de loi, sans réelle évaluation, et avec un manque patent de conscience critique. La nature même de ce qui est en jeu, individuellement et collectivement, interdit pourtant toute banalisation. Si déjà dans les cas de maladie somatique douloureuse et incurable, il importe de ne pas sous-estimer le poids du sentiment de culpabilité (versus responsabilité) de trop peser sur des «proches» - parfois réellement pressés d’en finir – combien, dans les situations de souffrance d’origine psychique, il est essentiel de décoder ce qui peut sous-tendre toute demande d’être euthanasié.

 Car, si d’un côté il est aventureux de postuler l’incurabilité d’une affection dans le domaine de la santé mentale, comment par ailleurs oser faire l’impasse sur l’absence de perspective d’amélioration et sur la disqualification de soi qui sont le propre du vécu dépressif (le premier facteur d‘invalidité au monde débouchant quelquefois sur le suicide mais plus souvent sur la guérison) ? Comment éluder la dimension masochiste, hystérique, hypocondriaque ou maniaque, voire le défi narcissique, qui peut venir lester à bas bruit la demande de mourir ?

 Il est clair que le décryptage de cette demande ne peut se réduire à de simples procédures. Le contexte proximal comme le contexte global doit être pris en compte. D’autant plus qu’au niveau des tendances lourdes, nous dépendons d’un système socio-économique globalisé axé sur le profit immédiat et sans égard pour celles et ceux qui «coûtent cher» à la société. Face à l’érosion délibérée des protections sociales et à la mise en concurrence de chacun(e) avec chacun(e), l’éthique de la solidarité et les choix politiques qui en découlent ont de plus en plus de mal à se frayer un chemin.

 Il ne s’agit pas de pathos. Il est préoccupant que de plus en plus d’euthanasies interviennent en maison de retraite et visent des personnes encore valides, avec pour seul motif – exorbitant au regard du texte de la loi - la «fatigue de vivre». S’il est logique que les demandes touchent en majorité une population de plus de 70 ans (62,8 % en 2014-2015), il est brutalement significatif que le nombre d’euthanasies en maison de retraite ait crû de 5% à 12% entre 2002 et 2015 (rapport de 2016 de la Commission de contrôle et d’évaluation de l’euthanasie). Il est étrange par ailleurs que le nombre d’euthanasies soit significativement plus élevé en Flandres que dans les autres régions, alors que la loi est la même. Dans quelle pièce joue-t-on ?

 Entendu comme expert en 2001 à la commission du Sénat sur l’euthanasie, j’avais déjà été frappé, dans le registre des souffrances liées à une maladie somatique incurable, par l’absence de sensibilité des sénateurs aux facteurs psychiques hétérogènes susceptibles de parasiter le libre arbitre en jouant – pas forcément consciemment - sur un sentiment de culpabilité plus ou moins nourri par la famille ou l’institution. En fait, soulever cette question c’était comme parler à un poisson d’une pomme … Face aux dérives qui nous concernent et à une inquiétude qui se manifeste plus dans le Washington Post (7/XI/2017, https://www.dailywire.com/news/23271/belgium-keeps-euthanizing-mentally-ill-patients-paul-bois ) qu’en Belgique elle-même, il importe que le monde de la santé mentale se fasse entendre sans ambiguïté. Car s’il existe des suicides qui attestent une véritable impasse et témoignent d’une ultime liberté, ils sont loin d’être la majorité des cas. Par contre, tous les cliniciens qui ont affaire au suicide en milieu institutionnel (dans une école secondaire, par exemple) savent combien ce peut devenir un phénomène épidémique au sein de la micro-culture locale. Plus largement, si le suicide nous apparaît à raison comme un phénomène mûri au cœur de l’intime, l’acte de naissance de la sociologie scientifique – l’étude sur le suicide d’Émile Durkheim en 1897 – a mis en évidence qu’il était aussi un «fait social total», lié à divers déterminants collectifs parfaitement identifiables : défaut d’intégration ou de régulation tout particulièrement.

 Le médecin qui préside la Commission de contrôle et d’évaluation de l’euthanasie a remarqué un jour que nombre de personnes âgées «étaient tristes car elles n’avaient plus de famille. Et nous sommes incapables de leur fournir une famille…» (je cite de mémoire). Un autre jour, cet inquiétant personnage a organisé un colloque sur l’euthanasie à Auschwitz — s’offrant ainsi à lui-même une sorte de «point Godwin». On sait qu’en 1990, l’avocat américain Mike Godwin avait remarqué que « plus une discussion en ligne dure longtemps, plus la probabilité d’y trouver une comparaison impliquant les nazis ou Adolf Hitler s’approche de 1 ». Cette comparaison sert le plus souvent à discréditer émotionnellement l’adversaire faute de meilleur argument — mais pas toujours. Il y a en effet une autre lecture possible de la «loi de Godwin» : par-delà le déni qui nous protège en pointant - loin de nous - dans le nazisme une aberration monstrueuse, la conscience de sa proximité universelle peut soudain nous apparaître et le faire voir tapi devant la porte.

 Il est clair que toute société – si quelques verrous sautent - peut basculer rapidement dans des comportements proches de ceux du totalitarisme nazi. Il ne s’agit pas d’une cruelle exception. Dans cette perspective, la pratique dérégulée de l’euthanasie, en maison de retraite comme ailleurs, fait plus qu’évoquer de fâcheux souvenirs. Elle est comme le négatif, l’empreinte en creux, d’un discours idéologique non exprimé qui dénie à «ceux qui coûtent trop cher» le droit de vivre. N'oublions pas que, dans l'univers concurrentiel néolibéral, le travailleur n'est qu'un produit jetable. L’euthanasie, la sédation, les soins palliatifs, sont de précieux outils mais ne laissons pas médicaliser la mort. Il est vital de remailler un tissu social apte à protéger jusqu’à sa fin - choisie ou rencontrée - la fragilité de toute vie.

 Francis Martens, 29 décembre 2017

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