L'HUMANISME, UNE OFFRE DE VIE

Les notions d'offre et de demande sont au cœur des démarches économiques. Peut-être est-il temps d'en interroger le sens.

Faut-il parler du futur ?

Sans doute l’essentiel est de le construire, collectivement, et dès maintenant.

Mais ce qui est sûr c’est qu’il faut parler, aujourd’hui, car c’est dans les décisions qui se prennent aujourd’hui que la voie dans laquelle notre société va s’engager sera différente, ou pas, de ce que nous avons subi depuis des décennies.

La bifurcation commence maintenant si elle doit avoir lieu.

Même ceux qui ne la souhaitent pas obligatoirement, admettent aujourd’hui que, sur toute question, des choix différents peuvent être fait.

Prenons l’exemple du débat à propos de Renault. Des économistes libéraux disent que le pire serait de traiter la question de l’industrie automobile dans l’urgence, en termes de coût, dont la conséquence la plus évidente serait des milliers de licenciements. Et sans doute des centaines de milliers à l’échelle du pays. Ils posent donc la question d’une nouvelle stratégie industrielle et bien sûr ne formulent pas, peut-être, ce devenir comme nous le prendrions nous-mêmes. Mais les questions qu’ils posent sont justes : quel type de production pour quelle destination.

La question de l’offre et de la demande se retrouve posée autrement. Il est impossible après le Covid 19, de privilégier l’offre sans s’interroger sur la demande.

D’ailleurs la question du chômage partiel nous enseigne beaucoup sur ces rapports entre l’offre et la demande. Certains, au gouvernement ou dans la majorité, ont voulu tirer profit du chômage partiel pour dire : « vous voyez, nous sauvons des emplois ». En réalité c’est Dominique Strauss-Kahn qui, très tôt dans un article, a souligné que la caractéristique de la crise dans laquelle nous étions c’était qu’il y avait deux chocs : un sur l’offre et un sur la demande ; en foi de quoi il indiquait clairement que pour sauver le système il fallait à la fois soutenir l’offre et la demande. D’où le chômage partiel mais aussi par exemple les propos généreux à l’égard de la dette des pays pauvres. Là aussi la question c’est de maintenir une demande pour le commerce international tel qu’il se fait de façon déséquilibrée et injuste. Mais le même Dominique Strauss-Kahn annonçait le temps à venir des licenciements et des faillites, nous y sommes. C’est la limite des dispositions prises pour soutenir la demande.

Pourtant aujourd’hui nous avons besoin de temps si nous voulons réorienter notre économie car certaines décisions ne trouveront effet que dans une dizaine d’années. C’est pourquoi il faut concevoir une suite au dispositif de chômage partiel dont la meilleure définition est sans doute celle de « la sécurité professionnelle de l’emploi » qui permet de maintenir une juste rémunération à tout le monde qu’il soit en période d’emploi ou de formation, alors que justement il va falloir un énorme effort de formation professionnelle pour la réorganisation de notre système de production et de consommation et pour permettre que la mobilité de l’emploi se fasse sous la responsabilité et par choix du salarié lui-même.

La demande en quelque sorte est toujours là et il faut la soutenir mais il ne s’agit pas d’une demande en vue de la consommation il s’agit d’une demande à l’égard d’une véritable offre de vie.

Aborder la construction d’une société nouvelle doit sans doute se penser à partir d’un nouvel humanisme qui poserait les questions essentielles que nous devons garantir à tout le monde pour vivre, simplement.

Cela s’appelle être logé correctement, manger sainement de façon équilibrée et même si cela contribue déjà fortement à être en bonne santé, garantir d’être soigné s’il y a besoin. Pensez nos déplacements professionnels comme individuels ou familiaux en réduisant le plus possible leur impact écologique. Concevoir notre rapport à l’énergie non pas sous l’angle de la sobriété ou de la décroissance, mais afin d’éviter les gâchis en mutualisant toutes les productions d’énergie renouvelable y compris les productions individuelles éventuelles.

Oui il nous faut parler et s’efforcer d’être dialectique.

Ne pas dire, par exemple, décroissance, sans dire en même temps croissance, afin de distinguer ce qu’il faut freiner, limiter au maximum, voir déconstruire et les croissances nécessaires dans de nouveaux types de production et d’échange. Et il nous faut considérer toutes les populations à égalité d’appétence pour l’écologie, afin de les respecter. Concevoir la justice sociale comme une nécessité en soi, pour faire société et refuser toute justice partielle sous condition de comportement écologique. Il ne s’agit pas d’une question morale mais d’une question de moyens donnés, ou pas, à chacun.

Faire preuve aussi de dialectique entre la sphère privée la sphère publique.

Oui sans doute il n’y aura pas de réorientation de notre économie par la vertu d’investissements privés. Il y a donc bien nécessité d’un investissement public fort, on pourrait dire d’une demande publique salutaire. Et cela suppose bien sûr que l’État se donne les moyens financiers de cette intervention, d’une part par une réforme de la fiscalité qui fasse contribuer les personnes en fonction de la hauteur de leurs revenus et qui se donne un pôle bancaire public lui permettant de maîtriser les mécanismes du crédit concernant l’intérêt général.

Mais ne croyons pas que la société se transformera par la seule intervention de l’État. Bien au contraire, comme le dit Benjamin Coriat mettons fin à cette « fable ». (1)

S’il y a bien une chose que nous a enseigné cette période de crise du Covid 19 c’est bien la capacité de notre peuple, des salariés, notamment dans le secteur public, à savoir s’auto organiser pour défendre l’intérêt général.

Ce que les soignants ont réalisé dans les hôpitaux est exemplaire tant les moyens dont ils disposaient avaient été sacrifié pendant toutes les années précédentes. Mais, surtout, soyons attentifs à ce que disent ces soignants. Ils disent d’abord : « jamais, nous nous sommes sentis aussi libres, libres en particulier d’exercer notre métier en le définissant comment nous voulions le faire ». Et écoutons comment aujourd’hui certains d’entre eux nous disent que les administrations mises en place et notamment les ARS leur envoi des tableaux Excel, copie conforme du passé, par exemple sur leur « manque d’activité » au titre des raisonnements de la tarification mise en place et appelé tarification à l’acte. Monstrueux !

Mais voyons aussi comment, dans les quartiers populaires comme dans l’ensemble des villes et des villages, de nouvelles relations se sont organisées directement entre de petits producteurs agricoles et la population pour faire émerger ce qu’on appelle des circuits courts. Et écoutons comment toutes ces personnes disent aujourd’hui « j’espère que nous allons être capables de poursuivre les relations que nous avons nouées entre nous par ces nouvelles formes de consommation ».

L’enjeu le plus important du futur est là.

Saurons-nous redéfinir le fonctionnement du pouvoir et des pouvoirs, dans les institutions publiques comme dans les entreprises ? Aurons-nous l’appui nécessaire d’un nouvel état, pour recréer les CHSCT, pour faire que la voix des salariés s’entende dans les conseils d’administration sur les choix stratégiques des entreprises.

Saurons-nous dans les villes faire vivre des assemblées citoyennes comme interlocutrice perpétuelle des pouvoirs mis en place par les élections, afin de faire vivre une démocratie permanente etc. etc.

Et au plan mondial, comment concevoir de nouvelles stratégies permettant de mettre en cause cette globalisation capitaliste que nous avons subie et plus concrètement par exemple redéfinir la division internationale du travail, au bénéfice de toutes les populations du globe.

On ne saurait accepter la mise en cause de la souveraineté populaire. Mais celle-ci ne peut s’exercer que dans le cadre des États-nations. Et cet échelon n’est pas adéquat au niveau planétaire, sans un complément indispensable qui se nomme coopération. Que ce soit par des accords entre états, ou par la réorientation d’institutions internationales comme l’OMC ou l’OMS par exemple, qui devraient fonctionner au service de l’intérêt général.

L’État du rapport de force international où le multilatéralisme n’a plus droit de cité, suppose d’ailleurs qu’un pays comme la France prenne les initiatives nécessaires pour rassembler les pays qui souhaiteraient s’engager dans une voie nouvelle plutôt que d’être le petit « chien-chien » de l’Allemagne dominante.

 

  • « Cette histoire que le seul garant de l'intérêt général, le garant de l'intérêt public, c'est l'État, l'administration et ses fonctionnaires : cette fable désastreuse doit cesser. On ne peut plus longtemps laisser les citoyens en dehors de la conduite des services qui sont nos biens communs. Les citoyens doivent retrouver toute leur place dans leur gouvernance, et à travers ce pouvoir retrouvé, en association avec les acteurs qui délivrent et gèrent ces services, ils sauront peser pour les infléchir et faire en sorte que l'accès universel – et notamment pour les plus démunis –, au cœur de toute politique de biens communs, ré-irrigue et anime à nouveau les services publics. »

Benjamin Coriat Interviewé par Martine Orange Médiapart 16 mai 2019

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