Avec Alain Guyard, sur la route de la philo vagabonde !

Dans ce documentaire (sortie le 5 octobre), Alain Guyard met à nu la philosophie dans sa dimension subversive et charnelle, en grand partage fraternel avec tout le monde. Le public ne s’y trompe pas et forge ses propres outils aux concepts pour agir. La condition humaine se bouge, gare à vous les politiques !

 Alain Guyard, vous avez dit Alain Guyard, comme c’est bizarre ! Ca me rappelle son roman « La soudure », déjà coup de cœur. http://www.lemague.net/dyn/spip.php?article8899

Sacré gaillard, je le connaissais romancier de Vive la Sociale puis le découvre en chair en os et en pensées, à la rencontre de son public populaire chéri, à philosopher en habit de lumière dans le grand Sud-Est. Y’a pas à dire, il a de la gueule, du bagou, de l’autodérision, de l’humour, du phrasé, cézigue ! Tout pour me plaire, pardi.

Il est sorti des bancs du prof philo de l’éducation nationale depuis peu. Il est issu d’une famille pour laquelle l’école laïque est la matrice de la République. Il a considéré le fait d’enseigner, comme l’activité humaine par excellence et je pense qu’il s’est bien éclaté.

Un autre célèbre philosophe adepte des roucoulades sur les médias de basses fosses, qui se voudrait encore libertaire et hédoniste, s’est aussi défroqué de la maison mère, pour prendre ses ailes à son cou et fonder une université populaire en Normandie. France Culture énonce sur ses ondes chaque été ses palabres instructifs. Il publie moult bouquins par an. Question pour un champignon, qui est-il ? En égard à Alain Guyard, on arrêtera là la comparaison entre Onfray et lui. L’un a choisi les trompettes de la renommée et le prestige du gentil agitateur inoffensif et fou du roi compulsif. Alors que celui qui nous intéresse et m’inspire cette chronique sincère est demeuré l’homme honnête et respectueux. Celui qui a sorti à sa manière la philosophie du carcan académique sans donner de leçon. Pour ouvrir ses champs d’investigation aux sans-grades, sans diplômes dans tous les lieux où l’institution rechigne de mettre son nez. Dans une boutade, entre le fil des images, il dit se situer entre Coluche et la métaphysique.

A tel point que  l’association « Diogène Consultants » qui a dû tarin, si j’ai bien compris, lui est tombé sur le râble. Si j’en crois son interview par le réalisateur du documentaire dans le dossier de presse: « Ca marche du feu de dieu, cette histoire du tonneau de se faire payer au chapeau ». Tant mieux.

Le titre du documentaire s’intitule : « La philo vagabonde » et ce n’est forcément pas un hasard. Il se dit à juste titre : « je suis gen(s) du voyage, un romanichel de la métaphysique ». Juste une petite blague en passant. Le Bartos lorsqu’il était élève en terminale littéraire aimait vanner ses potos l’hiver en leur criant : mets ta physique, il fait froid. (J’en conviens c’est lamentable, adressez directement vos réclamations au Mague qui transmettra à l’impétrant).

Pour remonter le niveau du fil de l’eau de mes propos, revenons à Alain Guyard, qui sillonne le Languedoc Roussillon au sein de sa petite auto. Dans le coffre il a chargé un panier ou des sacs poubelles recyclables remplies de power point interactifs et conviviaux. Moi qui ne parle pas la langue de Shakespeare, ni encore moins celle de l’informe à tiques, je me suis munie de ma traductrice en images. J’ai découvert, qu’il fabriquait de ses mains des petits papiers jaunes sur lesquels il mentionnait un ou des textes de philosophes qu’il illustrait. Puis de ses propres mains et de celles de son entourage, les papiers étaient pliés pour être distribués au public lors de ses interventions. Il indique à quel moment il faut cliquer sur son power point pour en lire l’intitulé. Franchement ça m’a botté, son côté artisan de la pensée en mouvement.

Un philosophe est passé sous sa moulinette bienveillante dans des lieux atypiques. Sous un chapiteau, une grotte, une salle de cours d’assistantes sociales en formation, un centre de détention en Belgique, un lieu thérapeutique à temps partiel, dans des locaux publics ou d’associations, un champ…

Déjà, je parviens à tout piger à ses jactances sans jamais avoir été en aucune école et j’en tire ma pitance pour les prochaines semaines. Au même titre que bien des personnes qui assistent à ses manifestations. Ainsi, ce paysan de l’Aveyron : « On n’arrive pas toujours mettre des mots sur ce qu’on ressent, ce qu’on vit. Lui, il te renvoie un miroir. C’est un peu ça ».

Ses mots à lui sont limpides de sens et nous éclairent. Il usite plusieurs registres de la langue et sait se faire comprendre facilement. Parfois, il sort des intonations rabelaisiennes à bon escient  pour ponctuer son discours vivant. « C’est trop  charpenté des couilles, quoi ! ». J’adore.

Il a le parler vrai et sait parfaitement s’adapter à son auditoire. Sacrée qualité humaine dans le respect et la dignité si rare de nos jours. Chapeau. Et là où il m’épate le plus. Le plus simple serait de vous donner un exemple. Dans une grotte vraie de vraie, il explicite le mythe de la caverne de Platon et l’illustre avec l’histoire entre Calypso et Ulysse. Ce dernier meurtri de vivre loin de sa dulcinée cantonnée à Ithaque échoue sur une plage où loge Calypso (à ne surtout pas confondre avec le navire de Cousteau). C’est une déesse immortelle canon de chez canon. Le zigue qui n’a pas irrigué son pénis en pertes blanches depuis dix piges ne peut résister. La Belle lui propose la vie éternelle et le met en garde si le zigue veut continuer son voyage. Si tu quittes ma caverne, tu iras vers le monde des hommes et ta femme qui va vieillir. Je te propose de boire et manger ces denrées et ce fameux breuvage pour devenir à mon égale à la vie infinie. Il ne peut résister à sa pulsion sexuelle et couche avec elle. Le lendemain matin, il met les voiles. Il a décidé de sortir de la caverne, de renoncer au divin et à son cortège de la permanence. Il préfère continuer à vivre en tant qu’humain. Il a deviné que s’il vivait à l’infini, bientôt l’ennui viendrait le tarauder. Pas étonnant dans ce contexte que les dieux et déesses grecques s’entichent de l’amour des humains pour passer le temps et le rendre un tant soit peu agréable et les tirer de la monotonie.

Ulysse retient l’enseignement suivant : il faut s’arracher de la caverne de Calypso, du monde factice du divin et il faut prendre son courage à deux mains pour parcourir le monde. Il entre en illumination selon ses propres intuitions et de fait  rentre en philosophie de la vie.

J’ai été également très émue lors de sa présentation à l’énoncé de deux œuvres de Spinoza autour de l’éthique, devant un parterre de futures assistantes sociales en formation, très assidues, la prise de notes en éventail. A contre-courant du discours institutionnel en vigueur, il  leur a carrément proposé d’instaurer dans la relation, la liberté gratuite, imprévisible, faire le pari de l’humain. Subversif à souhait et si anti-institutionnel!

Des moments de cette teneur émotionnelle, il en recèle moult durant ce documentaire. Moi qui ne supporte aucune forme d’enfermement pour quiconque, j’ai été submergée par sa pratique philosophique en prison, dans un centre de détention en Belgique. C’est selon lui l’acte philosophique par excellence dans ce contexte particulier derrière les murs. C’est y déplacer son corps qui se frotte à des corps, des invisibles, des parias de la société mis à l’ombre. Ce philosophe aime se frotter aux marges, aux bannis de l’espace géographique. J’ai appris que Socrate mis en examen, incarcéré et condamné à mort a inventé la philo au zonzon. Un potos lui propose de se faire la belle, d’autant que la porte de sa geôle est ouverte et l’air libre. Il ouvre ses poumons. Il y a un bateau qui l’attend ainsi qu’une planque sûre où il pourra faire venir l’une de ses deux femmes et ses enfants. La condition idéale en quelque sorte de la cavale ! Sauf que Socrate refuse. A nom de son sens de l’honneur et de sa haute image de lui-même selon un code moral. Il conclue son discours à son ami salvateur. Si dans le monde il n’y a plus de lois, alors nous ne pouvons plus établir entre les uns et les autres des relations basées sur la confiance et le respect et de fait nous ne pouvons plus construire l’entraide et la solidarité du politique. Ce sera la guerre de chacun contre chacun et je ne pourrai jamais me parachever dans l’humanité. Face à l’injustice il vaut mieux subir une injustice que la commettre. Il décide de rester et mourir.

Le documentariste donne la parole aux premiers intéressés. Un taulard pense que Socrate est fou, tout le monde aurait fait la belle à sa place. Un autre plus circonspect et réfléchi, pense quant à lui que la philosophie est une façon de s’évader qui est toujours à notre portée.

Alain s’intéresse aussi entre autres au travail d’un boulanger mais aussi à celui d’un de ses amis que je qualifierai d’artisan du métal en transformation. Il observe ses gestes précis et les retranscrit avec son corps et sa voix de façon maîtrisée et millimétrée, lors d’une rencontre à Nîmes autour de la danse contemporaine. J’apprends d’ailleurs que Socrate philosophait dans une cordonnerie, ce qui en dit long des liens entre l’esprit et la main. Et pour se positionner par rapport aux autres, Alain Guyard nous glisse : « Ce qui fait l’influence entre moi et le monde, c’est la main. Comme je sens la main de l’autre, comment je travaille la pâte à pain. Comme le forgeron, je travaille mon enclume. Ce sont mes rapports au réel. Ce rapport se fait par le prolongement de moi qui est ma main ». Je lui sers la pogne.

 

Loin de lui l’idée de vulgariser la philosophie, comme un prof de bahut. Il a déjà donné 20 ans de sa vie à cette œuvre.

Alain Guyard a des opinions politiques très noires et forcément très généreuses matinées à la graine d’ananar. Je ne l’ai jamais entendu prononcer une seule fois les noms de Bakounine, Proudhon, Stirner ou autres. Chez lui à son bureau, il exprime ses idées autour de la démocratie et le système économique capitaliste, il déplore l’instauration de l’homme nomade, de l’homme sans attaches nulle part, de l’homme seul sans relations et donc dans l’incapacité de créer des réseaux de solidarité, d’entraide de résistance, d’amitié, d’affection… La commune ne joue plus son rôle du partage en commun d’un territoire par des gens. Il explicite toutes les expériences ratées et se rattache aux traditions anarchisantes à travers les communes autogérées et dans leur rapport contre l’Etat mais aussi contre le discours bipartiste si simpliste : être de gôche, être de droite. On va avoir droit au grand carnaval en 2017. Petit rappel des faits en chanson qui n’a pas pris une ride, par François Béranger : « Magouille blues » (1975 en public).

 https://youtu.be/ygjJjsZYwPw

 

Il recompose avec l’esprit des bourses du travail au début du 20 ème siècle, mais aussi dans la tradition de l’éducation populaire.

Il garde espoir néanmoins tout comme méziguette dans l’intelligence collective des mouvements qui s’expriment dans les luttes, véritables utopies en marche. Il manque encore quelques coordinations.

Je pense à l’effet des ZAD, aux nuits debout ici et là en ville ou à la campagne, cette fabuleuse parole citoyenne volée aux politiques et au ridicule bulletin de vote. Le régime capitaliste fabrique de la pathologie. A commencer par le travail salarié. « Ca fait trois siècles qu’on a inventé le travail salarié et ça fait trois siècles que les gens passent leur vie à la perdre. Il y a une urgence. Il faut lutter avec ce qui veut vampiriser ton existence pour en faire des choses qui n’ont pas grande valeur ».

D’autant que la problématique du travail est encore très taboue. Le genre humain, selon moi, s’y accroche comme à une bouée de survie qui va les engloutir dans un esclavage consenti.

Il pose la question primordiale qu’on devrait tous se poser et y réfléchir avant de répondre. « Il faut se poser la question d’une vie qui vaut la peine  d’être vécue. La valeur d’une existence ! »

Il détonne le zigue avec la parole admise et colportée par les médias à la solde du grand capital.

 

Bon d’accord, on le cerne un peu mieux, mais qu’est ce qu’il veut à travers sa philo vagabonde, à la rencontre des vrais gens comme vous et moi. Je préfère lui laisser la parole, afin de ne surtout pas le  trahir et rassurer certaines personnes qui auraient les chocottes du personnage pourtant si attachant et humain dans ses relations à autrui.

« Lorsque je fais une intervention philo, en prison, HP, bistrot…. C’est une gymnastique intellectuelle en mettant à la portée de mon public des penseurs, des autres qui ont pensé avant nous, bien pensé la condition humaine. C’est comme si je mettais à disposition une boîte à outils avec des marteaux, des tournevis, des trucs, des machins. Après chacun s’empare des outils, adapte à son défi de construction. C’est la raison pour laquelle, je ne suis pas porteur d’une  philosophie propre. Je ne suis pas un philosophe, je n’ai pas vocation à produire des concepts et à faire ma philosophie. Par contre, ma très modeste expérience m’a fait découvrir ce que chaque philosophe a bâti pendant des décennies une boite à outils. Il est possible dans les innombrables boites à outils qui ont été fabriquées par les innombrables philosophes, il en est une qui dispose d’un outil qui corresponde au problème  de construction que vous avez dans votre existence ou pas ».

A vous de vous construire votre propre esprit critique et vous coltiner les concepts pour avancer avec les outils qu’il vous propose et bon voyage au pays de la pensée humaine en mouvement. Il y a de la subversion dans l’air du temps, il serait grand temps.

 

A présent, quelques mots à propos du réalisateur Yohan Laffort. Il réalise des documentaires depuis une vingtaine d’année. Il s’intéresse aux personnages qui interrogent les formes politiques et poétiques de résistance. Des personnages hors la norme ambiante toujours humains très humains avec autrui et ouvert sur la vie.

Je voudrais également le féliciter pour le montage de son film, avec ses respirations sur la route aux côtés d’Alain. Il a donné la parole à des personnes qui ont assisté à la philo vagabonde et de ses images ressort un éclat entre les propos tenus par ces personnes et Alain, comme  un jeu de miroir. Y compris d’ailleurs avec une dame un peu en colère qui ne sait plus trop qui croire. Ce à quoi, Alain toujours en verve répond dans une interview au réalisateur : « La philosophie est là pour abattre des fondations croulantes et pour que les gens se mettent en chantier ! Abattre les fondations, c’est une espèce d’outrance joyeuse à laquelle il faut convier les gens ! »

Le réalisateur ne se cantonne à aucune hiérarchie sociale dans ses représentations. Ses images de paysages vous donnent envie de vous y rendre. Je tenais aussi à préciser et c’est important,  ce film militant a été financé de façon participative, avec l’apport généreux et fraternel de 228 souscripteurs. Qu’elles et ils en soient chaleureusement remerciés ainsi que toute l’équipe de tournage qui a suivi durant de longs mois passionnants Alain Guyard, dans ses pérégrinations en verve verbale et philosophique.

 

O fête, si Alain tu veux venir à la Pointe du Médoc où le front national a élu domicile des spécimens en campagne, bienvenue à toi. La gymnastique intellectuelle que tu propose pourrait s’avérer salutaire pour comprendre ce phénomène et le contrer de façon efficace et collective. D’autant qu’il a urgence.

Chiche que je trouve un lieu original (chai, bouquinerie, plage, marché, lieu naturiste…) et quelques bonne boutanches du cru pour fêter ton passage par chez nous.

 

Je finirai par ces mots ouverts et optimistes d’Alain Guyard : « Celui qui se met à philosopher n’a ni maître ni esclave, il échappe à la servilité et il connait la plus belle des joies qu’est la liberté ».

 

La philo vagabonde, documentaire de Yohan Laffort, avec Alain Guyard, distribué par Les Films Des Deux Rives, couleurs, 1 h 38, dans toutes les bonnes salles obscures dès le 5 octobre 2016

 

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.