BD « Fraternités :1804, l’ordre manipulé » où la franc-maçonnerie sous l’Empire, objet de toute les convoitises !

 

Jean-Christophe Camus au scénario et Bernardo Munoz ouvrent un second tome de la famille Baudecourt aux manettes du journal « Fraternités » mais aussi liée aux destinées de la franc-maçonnerie. Sous l’Empire, Fouchet sinistre de l’intérieur désire prendre le pouvoir sur le journal afin qu’il devienne un organe de propagande du régime et ainsi noyauter les loges maçonniques. Suivez l’intrigue haletante dans le Paname de cette période où les complots, magouilles de toutes les sortes sévissaient déjà dans l’antre du pouvoir. A nouveau du grand art pour cet ouvrage fignolé qui nous fait découvrir de l’intérieur une époque troublée et le rôle des francs-maçons.


Où l’on retrouve la famille Baudecourt presque au complet, puisque Paul a disparu depuis près de onze ans. Le père Gaston est très malade et c’est René le Cadet qui veut s’emparer du journal « Fraternités ». Je vous rassure la mère n’est pas une potiche mais une femme active.

« L’ordre guillotiné » précédent tome avait déjà raccourci la relation entre les deux frères devenus ennemis jurés. La haine, maîtresse femme, régnait suite aussi à la Révolution bourgeoise de 1789. Et c’est dans ce monde cosmopolite des survivants à la lame du professeur Guillotin, que se dévoilait les prémices de la franc-maçonnerie en France. La famille Baudecourt en sortira meurtrie.

Cette même maçonnerie entrée en sommeil forcé dès 1789 ne voit son salut dans la lumière que par le courage et la détermination d’un Gaston Baudecourt, qui ne baisse jamais les bras, fonde la loge Fraternités et initie son fils René.

Entrons par la porte de l’Empire, estampille avec les démêlés toujours partantes du pouvoir, drogue dure, qui échoit aux manipulateurs et ambitieux. Leurs seuls buts gravir toujours plus hauts les échelons et baiser les arpions du nabot Léon, de Napoléon à son sacre du tympan en Bonaparte.

Le bras armé et vengeur du régime s’appelle Joseph Fouché (1759 / 1820). Le « mitrailleur de Lyon » en 1793 sur la foule désarmée. Inspirateur sans doute par ses méthodes expéditives pour mater les rebellions par un Adolph Thiers au diapason à venir…. ! Devenu ministre de la Police en 1799, il instaure une redoutable police politique. Napoléon n’est pas dupe : « Je ne puis avoir confiance dans un ministre qui un jour fouille dans mon lit et l’autre dans mon portefeuille ». Fouché est initié à l’âge de 30 ans et n’aura de cesse de s’infiltrer dans la franc-maçonnerie et par la même la surveiller de près.


Jean-Christophe Camus au scénario connait bien l’histoire du mouvement maçonnique. Et c’est presque naturellement qu’il met en scène dans ce tome « L’ordre manipulé » par un Fouchet, qui désire que l’organe de presse « Fraternités » entre en lisse aux ordres du régime.


Nous sommes en 1804. Le Consulat se meurt et Napoléon va effectuer sa mue en Bonaparte. Le Concordat est signé en 1801 entre le pape Pie VII et Bonaparte. La sainte mère l’église réintègre ses appartements. La franc-maçonnerie est vouée à une haine farouche pour son universalisme et ses secrets d’alcôve par le Vatican.

En résistance et dans l’ombre de la Révolution et ses charrettes à l’échafaud, la maçonnerie ne compte plus qu’une centaine de loges. Un journal représente un formidable organe de propagande pour le régime. Fouchet va déployer tous les stratagèmes possibles pour parvenir à s’emparer de sa ligne éditoriale.

C’est tout le génie du scénario qui mélange les faits réels historiques et une fiction qui repose sur des personnages inventés. La littérature et la BD grandes pourvoyeuses à nous raconter des histoires, pour que l’on comprenne des périodes précises, représentent un outil fabuleux ouvert à tous les regards, au sens critique et curieux d’un lectorat enchanté.

Les éditions Delcourt ne nous livrent pas seulement une BD de très grande qualité graphique et textuelle, mais aussi comme pour le précédent tome, une analyse historique de l’époque en jeu. Dans ce présent ouvrage, c’est Jack Chaboud écrivain, qui s’y colle de façon à porter sa lumière. Et en fin d’ouvrage, des personnages du régime sont aussi exposés ainsi qu’une bibliographie précise pour toujours aller plus loin.

Ce gage de sérieux prouve les intentions des deux auteurs Jean-Christophe Camus au scénario et Bernardo Munoz qui remplace Ramon Rosanas, pour nous faire entrer de plain-pied dans cette période où la maçonnerie accentue son essor dans les corps constitués du régime.

« Le tout nouvel empereur, convaincu par Fouché de l’intérêt que présentent des frères à la botte du pouvoir, va faire de la maçonnerie un des piliers du régime. Ainsi, le corps nouvellement constitué des préfets est composé par près de la moitié de « fils de la Veuve », qui aident à la création de loges dans leur département. La maçonnerie « aux ordres » se développe aussi par la multiplication des loges militaires qui portent la bonne parole dans toute l’Europe. Le seule à échapper à l’emprise impériale est le général Bernadotte qui abandonne la France pour la Suède où il entre dans la famille royale et devient Grand Maître de la maçonnerie suédoise ». (Jack Chaboud in avant-propos).

 

J’ai également découvert que la famille Bonaparte avait phagocyté la franc-maçonnerie dans une entreprise d’entrisme à tout crin, à tel point de se demander si Napoléon n’était pas lui-même franc-maçon, sans qu’une réponse adéquate puisse y répondre.

« L’ordre manipulé » commence lorsque René vénérable de sa loge ferme la tenue par ses mots « Saluons le bienfaiteur de la nation : à la gloire de Napoléon » bientôt repris en chœur par la majorité de ses frères. C’est bien naturellement qu’il sera abordé par un sbire de Fouché, qui voit en lui, outre le maçon mais aussi le directeur de « Fraternités » si son père venait à décéder.

Toute une trame se met en place pour le faire tomber dans un traquenard et l’obliger à obéir aux ordres de Fouchet et trahir ainsi l’âme humaniste du journal. Même si son père encore valide ne lui reconnait pas le don de diriger « Fraternités », dans l’esprit qui prévalait lorsqu’il l’a créé.

Paul le second fils va resurgir de l’ombre et appuyer son père…. La mère quant à  elle agira elle aussi dans ce sens et aura un rôle prépondérant ….

 

Je ne vais pas tout vous raconter… C’est à vous de lire, si vous voulez découvrir tout ce qui se trame dans cette fameuse BD passionnante. Servie par un scénario haletant et un sacré coup de crayon de Munoz.

Si comme moi, vous êtes curieux, alors vous n’en croirez pas vos yeux. Histoire aussi de jeter de l’huile sur le feu de certains préjugés à propos de la franc-maçonnerie et révéler au grand jour au public son rôle pas toujours très lumineux sous l’Empire.

 

Encore un bel ouvrage qui donne à réfléchir, en regard sur notre propre époque, miroir de notre histoire.

 

Déjà se profile à l’horizon « La voix de la vérité » en mai 1871, durant la semaine sanglante de la Commune de Paris, avec la famille Baudecourt brandissant l’étendard du journal Fraternités.

A suivre comme on dit et déjà l’impatience me guette….

 

Mais patience, j’ai conscience du travail pharamineux qu’a représenté l’ouvrage que j’ai entre les mains et décerne à ses auteurs tout le satisfecit de mon profond respect à leur travail et ma fraternité à moi aussi, foi d’animal athée !

 

Fraternités tome 2 : 1804, l’ordre manipulé, scénario Jean-Christophe Camus, dessin Bernardo Munoz, couleur Dimitri Fogolin, illustration de couverture Ronan Toulhouat, éditions Delcourt, 2015, 56 pages, 14, 95 euros

 

Visuels : copyright éditions Delcourt





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