Rentrée littéraire : Eric Holder fait son marché à la Pointe du Médoc

Le 20 août, Eric Hodler a sorti son nouveau roman « La saison des Bijoux » qui se déroule sur un marché imaginaire mais réaliste en pays médocain. Vous y suivrez la nature humaine sous toutes ses facettes entre camelots du marché, qui érige ses comportements contradictoires dans cette micro société.

Le 20 août, Eric Hodler a sorti son nouveau roman « La saison des Bijoux » qui se déroule sur un marché imaginaire mais réaliste en pays médocain. Vous y suivrez la nature humaine sous toutes ses facettes entre camelots du marché, qui érige ses comportements contradictoires dans cette micro société. Tout, vous saurez tout de la vie de ces vendeurs saisonniers que vous côtoyez l’été. A travers le couple des Bijoux uni et fraternel et tous les personnages qui gravitent autour d’eux, Eric Holder dresse le portrait d’une grande finesse et d’une tendresse teintée d’empathie pour ses personnes invisibles socialement mais pourtant O combien si vivants et touchants. Un roman des saisons chaudes à lire aussi l’hiver pour se régaler et partager une tranche de vie foisonnante et si mirobolante.

Eric Holder pour la troisième fois dresse le couvert de ses amours à la Pointe du Médoc où il s’est installé. Bien lui en a pris. D’autant qu’il met en scène une population souvent nomade, qui forcément peut toucher tout le monde : les camelots du marché. Qui d’entre vous ne fréquente jamais aucun marché de Paname à la Pointe du Raz ?

Pas les Camelots du roi, je vous rassure, mais des personnes à part entière qui n’ont guère droit de citer dans la littérature aseptisée habituelle.

Le Bartos trop cave, la vigie en berne, c’est Eric Holder en personne qui m’a soufflé le roman « Jour de marché » de François Garcia qui met en scène la colonie espagnole de Bordeaux sur le marché des Capucins. On ne quitte pas le Sud-Ouest où il fait si bon de vivre. Etonnant non, comment les marchés fleurissent en nocturne dans le Médoc ? Chaque village y va de sa particularité, bouffe, produits du terroir… pour racoler le chaland en vacances. Il n’empêche certains grands marchés résistent. Le marché du roman ressemble par bien des points à celui de Montalivet (Monta pour les gens du pays), sans qu’Eric ne le nomme sous ce blaze. Pudique, il aime brouiller les pistes. Nous l’appellerons le marché de « Carri »  sans e au bout, afin de ne pas entonner en chœur « Le blues du dentiste » de Boris Vian. Un marché de 400 âmes qui règne sur les stands en pleine saison. Ca en fait du monde !

 

Je prends plaisir à vous proposer cette définition pour camelots et forains empruntée à monsieur François Caradec, ex papou dans la tête sur France Culture, qui si ça se trouve, Eric Holder a croisé et apprécié l’érudition lorsqu’il participait lui aussi à cette fameuse émission.

« Sur les marchés, on rencontre aussi des marchands forains sous leur « barnum » (la tente) ou dans leur « bazar » (la baraque), plus rarement des « blancs volants » (forains sans emplacement fixe). Ce sont des commerçants qui payent patente (la « patuche) et dont la « placarde » (place du marché) est due au « placardier », sans qu’il soit obligatoirement nécessaire de recourir à la « boucanade » (le pot de vin) ». (In « N’ayons pas peur des Mots dictionnaire du français argotique et populaire », page 80, éditions Larousse)

Association d’idées oblige, je pense aussi forcément à un célèbre marchand ambulant, ex Travailleur de la nuit, qui en fin de parcours solidaire à la cause libertaire paya son tribu de vingt ans de bagne à la société déloyale. Il tint un barnum « Marius » en bonneterie dans les foires de Touraine et Val de Loire.

http://www.lemague.net/dyn/spip.php?article8934

Je pense aussi à Nathalie la bouille toujours réjouie sous le hall du marché couvert de Monta qui nous invite à voyager. Le cœur, ça se dit corazon en espagnol et l’huile d’olive qu’elle nous propose coule des saveurs à raviver nos papilles en douceurs. Je pense également à Brigitte pas du tout Bardot, mais d’une autre blondeur si naturelle aux tâches de rousseurs qui écument ses yeux clairs en amande. Elle se joue des ombres avec son sourire et ses huiles à lisser la peau et ses savons à nous conter les mille et une nuits. Delphine toujours et encore, avec ses livres de ses éditions et ceux des autres qu’elle nous dédie et conseille, histoire de ne pas bronzer idiot. A tel point qu’elle est capable de convoquer sur son stand une de ses auteures en séance de dédicaces et grand partage de recettes de cuisine fines et délicates. http://editions-delphine-montalant.blogspot.fr/

 

Oui je sais, je tance la réalité. Ces trois femmes superbes et formidables pourraient  entrer entre les pages du présent ouvrage d’Eric Hodler. Et qui sait s’il ne s’en est pas inspiré ! J’imagine ses yeux pétillés à cette évocation.

Jeanne l’héroïne de la tribu des Bijoux qui à « dix-huit ans, (était) gaulée comme une italienne, en couverture de magazine, libre, décidée autonome – un scandale ambulant ». (page 135)

Elle aurait pu être la muse inspiratrice de la chanson « Tes gestes » de Georges Moustaki ou devenir modèle sous la focale experte d’un Frédéric Vignale !

 https://youtu.be/2OJfoSSAE68

 

Un avenir de comédienne à Paname et sa beauté ensorcelante et insolente qui fiche tout par terre sur son derrière. Une sauvageonne des forêts ardennaises à la « Tendre Violette » de Servais, mais qui aurait perdu sa liberté à la grande ville et l’aurait consumé dans un consommé sordide. S’en fiche, Bruno, l’autre héros patiente et a quelques années au compteur de plus qu’elle. Il l’aime depuis trop longtemps. « Elle était la femme, toutes en rien qu’une. Il l’appelait den son for intérieur « ma promise depuis toujours », mon éternelle fiancée ». (page 134)  

A leur arrivée sur le marché de Carri, ce couple étrange et mystérieux flanqué  d’Alexis onze pige et Virgile soixante et un attise la convoitise de Fourgeaud le bosse et saigneur et maître du marché. « Regarde-moi bien, la belle, parce que tel que tu me vois, avant la fin de l’été, tu m’appartiendras. Je gagerai la couronne s’il le faut, après avoir vidé le trésor. Tous les moyens seront bons, je ne reculerai devant aucun, comme d’habitude – car le voilà, le royal secret, tout mettre en œuvre et ne rien négliger ». (page 18).  Le décor est planté de cette tragédie qui se prépare !

Fourgeaud le négrier, le placeur, le bonimenteur, l’escroc, celui que presque tout le marché débine de sa haine. Au nom d’une certaine lutte des classes, rappelez-vous la « patuche » dans la définition du sieur Caradec. Ce sera aussi l’élément déclencheur d’actions de révolte, de soumission et de solidarité entre les héros du roman : les camelots du marché de Carri.

C’est comme si Eric Holder s’était glissé dans la peau d’un camelot.  Pas du tout étranger à ce monde qu’il estime, au point même de vivre certains vides greniers de l’intérieur, en proposant des livres, coquillages, sacs et babouches avec empathie pour son prochain. La bosse du commerce à visage serein, pour le plaisir d’échanger et de papoter l’humaine condition chevillée au corps. Eric, vous l’aurez compris, n’appartient pas du sérail des nantis de l’édition, qui squattent les plateaux télé pour se faire tirer le portrait de leur nombril. Les personnages de son monde littéraire nous touchent parce qu’ils nous ressemblent.

Si un sociologue s’était penché depuis sa chaire universitaire sur les marchands ambulants, il en aurait craché un précis existentiel aux conclusions imbuvables, une piquette de vin de messe. Eric s’en fend la chique et nous propose des êtres que l’on a croisés sur n’importe quel marché. On les connait. On s’attache à eux.

Pas facile de tenir son lectorat de la première à la dernière page dans ce huis-clos d’une enceinte restreinte d’un marché de province. J’avoue qu’au départ j’étais dubitative et presque rétive à cette perspective. Et puis moi les bijoux de famille, mon clavier a fourché. Du moins les bijoux style parure ne représentent pas mon univers familier. Ceux du visuel de l’article où l’on me voit, je les ai piqués. Je ne dirai pas où ni à qui. Alors, vous pensez bien, quand le couple Jeanne et Bruno originaires du Lyonnais débarquent à Carri pour vendre leurs parures, je baillais déjà au parjure. Je savais Eric un portraitiste aguerri et sensible. Mais de là à me faire porter les colifichets de ses héros entre ses pages et l’applaudir des deux pognes, j’avais plutôt tendance à être en rogne. Je me suis lancée….

Franchement, j’ai très vite accroché. Déjà, je suis tombée sous le charme de la Jeanne et de son beau monsieur, le Bruno. J’ai été curieuse de connaitre le parcours riche de Virgile pas du tout sorti d’une dissertation latine ni encore moins d’un chapeau de magicien. Quel lien pouvait unir ce quatuor à venir en tant qu’étranger, squatter les terres sauvages du Médoc et tenter de risquer d’être accepté, dans ce monde du marché vivant en vase clos, avec ses règles et ses lois pas toujours justes et compréhensibles. Comment Bruno va essuyer les plâtres tout en restant digne. Comment Fourgeaud veut les casser et s’octroyer les bonnes grâces de Jeanne, qu’il prend pour une conne. Fourgeaud, le chevalier servant et son service d’ordre pour chasser les manouches et pas touche à la marchandise. « Les rabouins. Comment voulaient-ils qu’on les appelle maintenant ? Même plus « gitans » ou « Roms » : des voyageurs »… Tous sédentarisés, mais non, des voyageurs ». (page 30)

Les services de Fourgeaud s’achètent et où il y a du vice, y’a pas d’Elvis.

Entre les richards qui vendent barbaques et bibines et les prolos du marché, les artisans, les babas cools descendus des montagnes, il y des périls sous les barnums et pas de resquille. Le droit d’aînesse qui se greffe là-dessus. Ca peut donner des dialogues de cette tonalité-là !

« - Je te parle comme eux. Ils ont complètement intégré le système Fourgeaud, ils tiennent à leurs privilèges.

- Interprète comme tu veux. Mais pour moi, aucun homme ne s’adresse à un autre de cette façon. En le traitant de merde. » (page 46)

Difficile de bouger cette microsociété qui joue des coudes pour garder ses maigres avantages et se tire la bourre, au moins huit heures d’affilé. Entre l’installation, la clôture, sans compter le transport et aller chercher sa marchandise. Plusieurs semaines, voire plusieurs mois de labeur à se lever à pas d’heure. Alors que le touriste, chôme et transcende son temps à le gérer lentement. Garder le moral, le sourire, savoir séduire. Et puis, il y celles et ceux dont les denrées sont périssables et les autres….  Chacune et chacun y va de son surnom pas toujours dénué d’humour : Nanou Primeurs, Château-Migraine le bougnat, le peintre Casquette autrefois mécano…

Pour accepter cette vie-là, forcément « Ils sont comme tous les ambulants, amoureux de plein air et de vent ». (page 55)

Et puis aussi, le marché c’est une scène de théâtre à ciel ouvert où les mamours, les états d’âme des camelots dépotent. « Déjà sans attendre la suite, des camelots détalaient vers leur quartier, porteurs d’un scoop en platine. On comptait une dizaine de scènes dans le genre par saison, souvent moins bonnes. Là, ça commençait tôt ». (page 70) D’autant que la saison peut paraitre très longue à certains et plus courte à d’autres.

Et puis aussi, phénomène récurrent : « Chaque été sur le marché, un article inattendu attirait les faveurs du public » (page 83) Question subsidiaire et si vous savez y répondre, vous aurez gagné mon large sourire de bestiole. Quel est l’article cette année 2015 qui a fait fureur sur les marchés ?

Les camelots scrutent les prévisions météorologiques et gare aux tempêtes qui font tâche pour leur commerce. Eric Holder, comme vous le savez, se prévaut d’être un portraitiste hors pair aux attraits des personnes des deux sexes (je dirai même plus surtout des femmes), que de la nature qui les entoure. A Carri, on est servis. Mirez-vous dans sa prose, vous m’en direz des nouvelles de son talent d’écrivain !

« On tient dans la région septembre pour le plus beau mois de l’année. Juin éclate pourtant dans le jaillissement des rosiers en fontaines, les verts intenses des feuilles alanguies à force d’être grasses. Au milieu de la danse des coquelicots, un pavot déploie lentement sa robe de derviche. Il pleut des pétales d’acacia » (page 115). C’est dingue  comment cézigue écrit. Et de ses beautés textuelles et pas du tout bluettes, son roman en est truffé. Waaaaaaaaaaaaaou, quelle éclate !

Plus on avance dans le récit et plus on découvre le caractère bien trempé de tous ses personnages qui tiennent la route. Il répond même à des questions que je n’ai jamais osé poser. A savoir, durant les mois d’automne et d’hiver, quelle magie anime les camelots et vers où les mènent leurs ailes de géant ? Ainsi par exemple le personnage de la pépette « juchée chaque matin sur des talons de quinze centimètres, quelle que soit la température, ornée d’une jupette – incomparable argument de vente -, et dont les Bijoux savent qu’elle regagne son stand de savons sitôt avalé un café chez Migraine, eh bien, cette pépette, ouais, elle travaille le reste de l’année au Myanmar. Savon + Nathalie = Savonate, donc, consacre le plus clair de son temps, de son énergie et de son argent à l’éducation des Birmaninos. (page 122) D’autres vont surfer en Australie, d’autres encore…

Il y a aussi dans ses pages des fiestas grandioses au bord de l’océan, entre les camelots qui s’offrent du bon temps. Il y a de la mutinerie dans l’air et de la fraternisation. Il y a du western, pas seulement dans le paysage grandiose mais aussi dans les attitudes. « Depuis quelques jours, plus personne ne payait la taxe Fourgeaud. Il en résultait cet appel d’air, ces folles aspirations qui suivent les révolutions populaires, seraient-elles silencieuses ou minimes. Sur chaque stand, les Indiens vainqueurs semblaient attifés des richesses de la cavalerie enfuie ». (page 252)

La révolution également des sentiments en pagaille forge des couples à se passer la bague au doigt à la mairie. Les camelots sont coutumiers du fait dans ce roman.

La caravane passe, on suit ces personnages attachants et émouvants durant toute une saison, jusqu’au moment où les Bijoux remballent, fourbus mais heureux, début septembre.

 

Encore du grand art pour ce roman détaillé, précis de connaissances humaines, sans aucune gratuité ni racolage intempestif. L’amour d’Eric Holder pour tous ses personnages transcende, même pour les moins recommandables, auxquels il accorde parfois certaines circonstances atténuantes.

Ces tranches de vie de camelots en pays médocain valent le déplacement de s’y plonger et aller à leur rencontre. Après avoir lui ce livre, vous n’aurez plus jamais la même vision de ces saisonniers, qui s’activent à prendre des libertés pour vous être agréable.

Merci encore monsieur Eric Holder d’avoir donné de la couleur et de l’ampleur, à l’existence de ces personnes attachantes et si vivantes, qui marquent notre existence. Merci aussi à titre littéraire, de les avoir sorti de leur invisibilité sociale et leur marginalité pour les transcender, personnages à part entière. Ils méritent bien l’énorme travail d’écriture ciselée, que leur a offert Eric Holder pour notre plus grand bonheur. Un travail d’orfèvre, un bijou littéraire, ce roman !

 

Eric Holder : La saison des Bijoux, roman, éditions du Seuil, 20 août 2015, 313 pages, 18,50 euros

 

Eric Holder dédicacera son roman à la librairie Corinne de Soulac, le samedi 22 août 2015 à partir de 19 h, de façon festive, tout sourire, dans un petit coin de paradis à livres ouverts.

 

 

 

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