BD : « Peau neuve », ados et naturisme ou le schisme des apparences !

Quand une jeune femme éprise de cinoche au point de suivre des études consacrées au 7ème art et fine fleur du dessin, conjugue à l’aune de son talent ses deux expressions… Il en sort « Peau neuve », une fameuse BD d’Elise Griffon que je vous recommande. A l’âge où l’héroïne Laura 12 ans fluette se mue, de gamine à presque femme en camp naturiste l’été. Elle vit la liberté d’être nue avec aisance et naturel dans le Sud-Ouest des années 1990. Retour à la civilisation et gare au regard égrillard et paillard des collégiens, pour lesquels le corps nu revêt du tabou ancestral. Plus dure sera la chute de la transformation de Laura en passe avec le cloaque des préjugés !

Loin du vacarme actuel des grands centres naturistes, qui phagocytent les petites structures à visage humain, au nom de  critères bassement mercantiles, cette BD défrise et offre un appel d’air nécessaire.

Laura séjourne régulièrement l’été sous la tente dans un camp naturiste (c’est le terme usité dans la BD). Elle se ressent gamine et est attirée par les plus grands, comme une soif de grandir et se découvrir toute autre. Que s’opère la transformation.

"La Transformation" Dick Annegarn cf Vélo Tour Toulouse © Dick Annegarn

Elle va devenir héroïne malgré elle.

Rien de tel dans cet univers où les frontières de la langue pour communiquer et se comprendre sont abolies par la présence des corps nus au naturel et à l’unisson. On se comprend toujours. Et dans ce melting-pot multilingue si riche, les enfants petits et grands s’entendent parfaitement. Ils assistent même de loin au sauvetage d’un baigneur téméraire. L’explication donnée de la main de son père, qui brasse le sable et dessine le phénomène de la baïne pour Laura et son frère, est confondante, tant son explication est limpide. Histoire aussi de s’approprier le danger de l’océan, qui roule et déroule ses rouleaux à une éventuelle victime, qui se laisse prendre dans ses filets.

Chapeau l’artiste, outre son talent de conteuse née, elle nous offre en plus ses capacités de pédagogue affirmée ! Le Bartos n’avait jamais été fichu de m’expliquer ce qu’est une baïne, le cave ! Alors qu’Elise Griffon, tout bonnement, d’un simple coup de crayon s’y est attachée elle et j’ai tout pigé.  

 

J’en viens aussi à la « cible » (quel vilain terme grossier et guerrier). A qui s’adresse cette BD ? Je pense à tous les âges de 7 à 77 ans et aussi forcément aux ados. En effet, dans cet univers à flanc de forêt baigné par l’océan Atlantique de ce camp naturiste, tout le monde est gentil avec tout le monde. Voir même prévenant et attentif, dans le partage en vacances de la nudité affirmée, avec simplicité volontaire, éthique naturiste et respect mutuel de mise. Cette représentation somme toute paradisiaque et idyllique cache quelques revers, sitôt, sorti à l’air de la réalité. Une fois extirpé de ce petit cocon douillet où la vision des autres êtres qui se présentaient à nu sans qu’aucun aspect sexuel n’entre plus en ligne de compte. Tout diffère forcément à l’extérieur. Puisque chez les naturistes l’intime se gère à couvert et de manière très pudique. Alors que chez les textiles, il est mis en orbite sur la scène des réseaux sociaux, pour des nombrilades et bacchanales si banales et vides de sens. Mais, gare aux retombées explosives les autres mois de l’année dans la vraie vie au quotidien.

C’est tout le ressort de cette histoire. Laura est une gamine épanouie, puisque forcément au tout début, elle n’appréhende pas son corps de façon tabou. Elle l’accepte parfaitement et sait éprouver les caresses de la nature à son égard.

La rentrée en 5e dans un nouveau collège va tout basculer pour elle, quand la prof de français exige que les élèves racontent leurs vacances d’été. Laura trace ses souvenirs et ses plaisirs de se vivre nue. Elle remporte le pompon et forcément l’acrimonie de ses camarades qui la prennent en grippe. Sa nouvelle copine l’avait pourtant mise en garde : « Je te l’avais dit, de ne pas te faire remarquer. Et toi, qu’est-ce que tu fais ? T’écris un gros truc de cul en rédaction ! » (page 75). Etre nu pour les ados en présence, c’est dégueu, c’est crade… Toutes les images des pubs partout présentes avilissent les femmes dans leur image et les présentent comme un produit à consommer concourent à disqualifier les corps au naturel. A tel point que Karine, fille de témoin de Jéhovah, à charge de revanche contre son éducation, est la plus délurée du collège. Elle va s’en prendre directement à Laura pour lui avoir volé la vedette.

Les péripéties de la vie de Laura la meurtrissent. Elle devient la victime de ses camarades, en tant qu’oiseau rare aux mœurs inavouables, taxée de tous les préjugés, jusqu’à l’apothéose qui engendrera sa mue dans la douleur, à son corps défendant.

Le nu, dans son acceptation collective à des fins de vie dans la nature et dans le respect mutuel, conduit à l’épanouissement et à se sentir libre dans un contexte apaisant et non agressif. A contrario du nu imposé aux yeux des autres et bafoué dans son intégrité, qui lui représente un acte d’humiliation dans sa chair. Les régimes totalitaires et fascistes l’avaient parfaitement compris et l’utilisaient comme arme de destruction massive dans les camps de la mort : les goulags et autres lieux de privation de liberté, au nom d’une certaine rééducation par le travail forcé à en mourir.

C’est là encore où Elise Griffon, par sa capacité de se grimer dans la peau d’une gamine issue d’une famille naturiste, qui apprécie ce mode de vie au naturel et sans fioriture, excelle dans l’art de raconter par le dessin cette histoire poignante.

Les parents de Laura sont décrits comme des personnes à son écoute coûte que coûte, tout en restant ferme sur certains points. Ils s’inquiètent de ses fréquentations auprès d’adolescents plus avancés en âge et craignent peut-être aussi de la voir grandir trop vite et que la petite fille qu’ils ont toujours connue leur échappe.

Le contraste aussi opère au niveau de la géographie des lieux de vie où se situe l’action de la BD. Entre l’été où Laura est réveillée par un écureuil et sa vie dans le collège prison planté au milieu d’une citée de grands ensembles. Les mœurs s’en ressentent. Les naturistes qu’on aurait pu croire sauvages, du fait même de leur mode de vie à nu se révèlent parfaitement pacifiques et à l’écoute des uns et des autres. Même quand la médecine traditionnelle est incapable de soigner la douleur, sans droguer, Paco, le vieux sage impose ses mains et sait soulager en douceur et sans la violence toxique.

La cité quant à elle n’accepte pas la différence. C’est la jungle et la loi du plus fort et de la plus grande gueule qui règne. Laura l’apprendra à ses dépens. Pire encore que le dénuement lors d’une tempête, qui va ravager son havre de paix et décimer la forêt où elle se sentait si bien auprès de ses pins.

Je ne raconte pas toute l’histoire, je vous propose de la découvrir par vous-même.

J’aime le graphisme. La douceur des traits des personnages grands et petits dans l’univers naturiste. Et le trait plus dur qu’elle attribue aux collégiens. Elise Griffon a développé une palette de teintes très riches. La dissonance est saisissante entre les jaunes chaleureux du sable et du Phébus et la grisaille de la vie de collégien.

Ces personnages sont attachants. Ils déménagent vite du ciboulot sur l’écran blanc du cinoche, lors de la projection d’un film d’Alien. Les mômes, c’est bien connu, aiment rejouer les scènes qui les ont terrifiés pour se rassurer. Rien de tel que la plage, terrain de jeu fabuleux et se badigeonner d’argile pour paraitre monstrueux.

Outre le fait de vouloir raconter une histoire qui se situe en majeur partie dans un lieu naturiste, où en principe, c’est le calme plat. Elise Griffon sait tenir en haleine son lectorat, car jamais en panne d’inspiration.

J’adore cette BD, à part un léger bémol et pour la forme, afin de taquiner Elise Griffon dans le sens du poil à gratter. Dans une discussion lors d’un repas collectif, au camp, des propos sont échangés. On y entend que le naturisme abat les barrières sociales. Du style : « C’est vrai que si tu mets tout le monde à poil, on ne voit plus les classes sociales des gens. Si, il y en a qui portent des grosses montres ! On est bien loin des pionniers anarchistes… » (pages 24 / 25) Et le père de Laura qui définit les anarchistes qu’il n’aime pas : « Je parlais des anarchistes de droite. Ceux qui font tout ce qu’ils veulent même au détriment des autres ». (page 25) Et qui selon sa définition ne sont absolument pas des anarchistes et à plus forte raison vis-à-vis justement des pionniers du naturisme qui appartenaient pour certains à la mouvance libertaire.

http://www.lemague.net/dyn/spip.php?article8928

Cette phraséologie du non-sens avait peut-être cours dans les années 1990 ! Je n’en sais foutre rien. J’accorde à son auteure, dont j’apprécie la démarche artistique, le bénéfice du doute. D’autant que c’est une fiction. Ce sont ses personnages qui parlent et non elle. Elle peut leur faire dire ce qu’elle veut. Merdre de merdre, c’est elle l’artiste et la créatrice ! Elle a droit de vie et de mort sur ses personnages. Basta les critiques à la chique obtuse dont les naturistes sont souvent friands. C’est tellement facile de vivre à l’aise derrière  leurs palissades policées et ignorer les véritables réalités de leur propre histoire et de Vive la Sociale ! Suivez mon regard …. !

Petit rappel des troupes, Elise Griffon a composé toute seule à sa table de travail cette œuvre épatante, à la fois aux bulles et au graphisme. Même si j’en crois sa bio, elle aime aussi œuvrer en duo avec Sébastien Marnier. Leur précédent ouvrage s’intitulait « Salaire net monde de brutes » et a été publié en 2013 toujours chez Delcourt. Hélas, je ne l’ai pas lu et ne peut donc pas en parler. Vous en entendrez bientôt parlé sur Arte !  

Un mot également sur le format adopté de l’ouvrage qui n’est pas courant. 16,5 sur 23 cm. Il s’ouvre à toutes les mains et tous les regards.

Pour finir sur deux question d’actualité que je meure de poser à son auteure. Si Laura avait 12 ans en 2015, vivrait-elle le même drame existentiel avec la même intensité vis-à-vis de ses camarades de collège ? Au niveau du naturisme, vivrait-elle dans un camp avec la même simplicité du nu volontaire et surtout, les ados vivraient-ils aussi nus que Laura et ses ami(e)s des années 1990 ? C’est tout un pan de l’évolution de la société qui est mis en relief et par conséquent du naturisme.

 

En attendant, qui que vous soyez, la BD d’Elise Griffon ne peut pas vous laisser indifférent. Pour la remercier, je lui dédie ces quelques lignes tirées d’un dialogue de « La Brigade du rire », le dernier roman de Gérard Mordillat que je suis en train de lire. Il tisse parfaitement le sens dans la trame de « Peau neuve », la BD littéraire que l’on sait. N’en déplaise aux Finkelprouts et autres réacs de l’intelligentsia cadavérique qui tuent la culture pour tous.

« Et que ce soit dans un roman de gare, un traité de géographie ou Le Capital, la vérité de ce que nous sommes peut sortir de n’importe quel mot lu dans n’importe quel livre ». (page 349)

 

Peau neuve d’Elise Griffon, éditions Delcourt, septembre 2015, 128 pages, 15, 95 euros

 

Visuels : copyright éditions Delcourt

 Peau neuve

http://www.editions-delcourt.fr/serie/peau-neuve.html

 

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