Amartya Sen, un humaniste chez les libéraux

«Pense aux enfants d’Afrique qui n’ont rien a manger», me disaient mes parents, et je répondais qu’ils n’avaient qu’à leur envoyer ce que je ne voulais plus manger. S’ils avaient suivi mon conseil, nous n’en serions pas là aujourd’hui : famine, émeutes et misère. C’est le message d’Amartya Sen - un prix Nobel plus proche du fakir indien que de l’économiste américain : la famine est un problème économique, mais sa solution, elle, est politique.

 

 

Pour Sen, la famine est d’abord une injustice, celle qu’il a ressentie en 1943 en découvrant la famine qui tuait des familles sans défense. Comme il le montrera plus tard, cette famine était un paradoxe : il y avait assez pour nourrir tout le monde et un marché assez developpé pour distribuer la nourriture, et pourtant. Comme un ver dans le fruit du libéralisme : pourquoi on ne peut pas manger alors qu’il y a abondance ?

 

Pour désarmorcer les ressorts du libéralisme économique, Amartya Sen va s’attaquer à son noyau dur : l’homo economicus. C’est abstrait, abscons, rebutant, mais pour tacler une théorie économique hypernormée et solide, il faut saper directement ses bases.

 

Comme le rappelait Michel Foucault dans son cours sur la biopolitique, l’homo economicus n’est pas une théorie. C’est une certaine facon de considérer les problèmes. Changer ça, c’est changer notre vision du monde : une révolution tres discrète ! En gros, Amartya Sen nous dit que ce n’est pas parce que nous avons la possibilité de faire quelque chose, que nous pouvons vraiment le faire. Aucune loi n’interdit l’american dream, mais en pratique, seuls quelques uns en profitent. Rien n’interdisait aux gens d’acheter à manger, sauf qu’ils n’avaient pas les salaires suffisants pour cela. Ce sont les fameuses «capabilities» de Sen : le pouvoir faire.

 

Et ça change tout ! Car Sen dit qu’il ne suffit pas d’avoir des marchés liberalisés pour que ça roule, parce que tout le monde n’a pas la même capacité à bénéficier du système. Dès lors, l’économie ne peut pas tout et la politique entre dans le jeu : Amartya Sen remarque qu’il n’y a jamais eu de famine dans les démocraties, il veut dire que la politique – le vivre-ensemble – doit contrôler l’économie et non l’inverse. Autant dire que Sen n’a pu avoir son prix Nobel que lorsque l’économie néolibérale a subi ses premiers camouflets.

 

A problème économique, solution politique ?

Et si aujourd’hui, le problème était qu’il n’y avait pas de démocratie mondiale ? D’habitude, les famines sont nationales, cette fois, tout est différent. Depuis 1985, les pays en voie de développement sont devenus importateurs nets de produits agricoles [graphique]. Relisez bien : importateurs nets, ce qui signifie que les Etats-Unis et l’Union européenne vendent aux pays pauvres ce que ces derniers seraient pourtant les plus aptes à produire.

 

Il faut dire que la «Révolution verte» n’a pas duré longtemps, et que le taux de croissance de la production mondiale a sérieusement ralenti depuis une décennie, passant sous le taux de croissance de la population. Le FAO prevoit que cette tendance sera durable, peut-être en raison d'un manque d’investissement, ce qui signifie qu’il faudra apprendre à mieux se répartir la nourriture.

 

 

Ne pas faire comme les Américains dont toute la production supplémentaire est partie en biocarburant ou la Russie qui ferme ses frontières pour éviter d’importer l’inflation chez elle et, ce faisant, la relancer hors de ses frontières. Mais ces comportements égoïstes sont compréhensibles, et non contrebalancés par un «intérêt commun mondial» : le FMI et la Banque Mondiale, partiellement responsables de la catastrophe actuelle auront du mal à faire croire qu’ils sont l’avant-garde d’une démocratie mondiale, où pauvres et riches s’assiéraient à la même table pour savoir comment se répartir les céréales.

 

Non, mes parents auraient dû me donner moins à manger, je n’aurais rien gâché et cela aurait peut-être aidé les pays les plus pauvres. Qui sait ? En attendant, rappelons-nous avec Sen que si l’homme est responsable de ses malheurs, il peut aussi l’être de son bonheur.

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