Malaise des idéologies LGBTQI+, le cas Juan Branco

Depuis de nombreux mois, la pilule ne passe pas. Juan Branco est largement accusé d'homophobie par une majorité de la communauté LGBTQI+ depuis qu'il aurait outé Gabriel Attal, le Secrétaire d'État auprès du ministre de l'Éducation nationale et de la Jeunesse du gouvernement Macron. Mais l'outing est-il encore homophobe en 2019 ?

Ceci est une ré-édition sur le blog Médiapart d'un article publié le 11 mai 2019 sur un autre site de blogging.


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C'est un tweet qui mit le feu aux poudres.

[Thread] Je viens d'annuler un déplacement à Toulouse car les organisateurs m'interrogeaient sur mon "homophobie".
C'est, de loin, la rumeur la plus salissante que le pouvoir ait lancé pour m'évincer de l'espace social légitime. La plus absurde.
Mais la plus intelligemment menée.

— Juan Branco ✊️ (@anatolium) 10 mai 2019

Le cas semblait plié, admis, l'étiquette apposée : Juan Branco est un homophobe. Mais petit à petit, une voix contraire s'est exprimée. Juan Branco fut soudain soutenu par certains internautes s'affichant eux-mêmes aux couleurs du drapeau arc-en-ciel. Autant le dire de suite, j'en suis. Comment y voir clair dans ce pataquès ? Pourquoi certains prétendent qu'il est homophobe quand d'autres prétendent justement l'inverse ? Je vous propose de nous demander clairement : Juan Branco est-il homophobe ?

La représentation LGBTQI+

Pour comprendre l'origine de la dissonance, il convient de faire un point sur le milieu LGBTQI+. Ce n'est peut-être pas votre tasse de thé, peut-être même que ce milieu vous est totalement étranger. Vous n'êtes peut-être pas du tout fermé sur ces questions, et pourtant, vous suivez cela de loin. En bref rappel, sachez simplement que la communauté LGBTQI+ s'est construite essentiellement grâce à un événement qui eu lieu dans la nuit du 28 juin 1969 à New York, au Stonewall Inn, dans le quartier de Greenwich Village. Las d'être pris pour cible par la police qui harcelait ce lieu de rencontre homosexuel, des émeutes violentes contre les forces de l'ordre (tiens, tiens...) mirent en évidence une réalité et fédérèrent ce qu'on appela par la suite la communauté homosexuelle à l'origine de la Gay Pride. Cet événement et de nombreux autres par la suite favorisèrent la prolifération de nombreuses associations qui œuvrèrent pour la défense et la protection des minorités sexuelles. Elles ont permis d'acquérir de nombreux droits. Dans la lutte contre le SIDA, d'autres acteurs majeurs comme Act-Up émergèrent et obtinrent respect et soutien de la majorité de la communauté qui n'en pouvait plus de voir mourir ses membres les uns après les autres. Ces associations ont eu, et ont toujours, un rôle majeur. Elles sont aujourd'hui des références pour la plupart des citoyens et des élus qui à un moment ou à un autre se confrontent aux questions LGBTQI+. Problème : elles sont désertées. Que s'est-il passé ?

 

Les années Grindr

Car elles ont été très efficaces ces associations, il faut leur reconnaître cela. Grâce à elles, même si tout n'est pas parfait, une étude a permis de mettre en avant que pour 90% des français, l'homosexualité est une manière de vivre sa sexualité comme une autre.

Source : https://www.ifop.com/publication/les-francais-et-la-perception-de-lhomosexualite/

On en a fait du chemin pour arriver à ce score écrasant. On a même pu légaliser le mariage pour tous ! Nous reviendrons sur le mariage par la suite. Certes tout n'est pas parfait. Il y a encore des choses à faire. Il y a toujours des jeunes qui sont mis à la porte quand leurs parents découvrent leur homosexualité. Il y a une recrudescence des actes et des agressions violentes dues à l'homophobie. Mais il faut reconnaître que majoritairement, il est devenu beaucoup moins compliqué de vivre son homosexualité en 2019. En voyant cela, nos aïeux de Stonewall seraient probablement en train de pleurer de joie. Le problème, car il y en a un, est que ces avancées ont eu une conséquence : la plupart des hommes homosexuels ne se sentant plus en danger et pouvant vivre leur homosexualité sans problème dans la société, se sont détournés de ces associations. Cela a été de pair avec le développement des applications de rencontre comme Grindr, qui ont permis à ceux-ci de se rencontrer simplement en s'affranchissant totalement de la communauté. On a vu, petit à petit, se déserter les associations, le marais parisien se transformer à vue d’œil, les commerces fermer, les lieux de rencontres se vider et dans les années 2000/2010, par inclusion dans la société, la communauté s'est dissoute, surtout du côté des gays. Alors qui reste-t-il dans ces associations militantes ? Objectivement ceux qu'on y a toujours trouvés : ceux qui ont besoin de faire valoir leurs droits, ceux qui ont toujours un fort sentiment d'oppression légitime. Et ils ont raison de le faire. Qui sont-ils aujourd'hui en 2019 ? Eh bien toute celles et tout ceux qui souffrent encore terriblement de discrimination : des femmes, des transsexuel(le)s, des hommes et des femmes qui ont une expression de genre différente de celle du mâle alpha masculin et viril standard ou de la femme coiffée et maquillée en tailleur. Ces codes dictés par la société moderne que l'on est tout à fait en droit de critiquer, mais auquel, il faut le reconnaître, la majorité des gens se construisent avec confort encore en 2019. Sont absents très clairement : les hommes homosexuels exprimant leur genre de façon tout à fait conventionnelle. Dans les années 90, on appelait ce genre d'homme, des gays "hors-milieu". Le hors-milieu a toujours été mal vu par la communauté. Peu investi dans les combats de la communauté, il se construit parfois en opposition aux revendications de celle-ci, et tente plutôt de se conforter aux codes hétéro-normés. Bref il vit comme un hétéro, mais qui a des relations avec d'autres hommes. Dans le sigle LGBTQI+ (Lesbiennes, Gays, Bis, Trans, Queer, Intersexués, et +), le G est devenu presque invisible, ne comptant en son sein majoritairement que des membres qui ne rentrent pas dans l'horrible moule hétéro-normé. Et pour cause : ceux-là sont sur Grindr.

Le cas Palmade

Peu avant le tweet de Juan Branco, une polémique naquit de la prestation télévisuelle du comédien-humoriste Pierre Palmade, ouvertement homosexuel depuis plusieurs années.

"Il y a les homos et les gays. J’en ai fait deux schémas" @PalmadePierre #ONPC pic.twitter.com/hpwdsG99j2

— On n'est pas couché (@ONPCofficiel) 4 mai 2019

Les réactions ne se sont pas fait attendre :

Palmade accusé d’homophobie par plusieurs associations après ses propos sur "les homos et les gays" https://t.co/Tr6fVPu0XD

— Le HuffPost (@LeHuffPost) 5 mai 2019

Arrêtons-nous deux secondes sur ce que ce micro-événement révèle : la communauté LGBTQI+ n'hésite pas à accuser un des siens, mais hors-milieu, d'homophobie, simplement parce qu'il décrit, peut-être maladroitement, en tout cas avec ses mots et sa façon d'être, une distinction entre ces différents profils que nous venons d'aborder.

Diantres ! Un traître, un hors-milieu, qui se permet de catégoriser les membres de la communauté !

Si cet événement n'était pas si absurde, les LGBTQI+ attaquant un des siens, elle prêterait à rire. Elle est pourtant le symptôme d'une communauté qui s'est radicalisé au point d'en devenir totalement l'ombre d'elle-même, allant jusqu'à l'absurde : s'en prendre à elle-même.

La perte de sens d'une idéologie nombriliste

Le plus cocasse est qu'on reprocherait à Pierre Palmade de faire une classification entre les homosexuels, là où ces même associations sont en pleine classification de toutes les sexualités, rendant le discours incompréhensible pour le commun des mortels.

Saviez-vous que vous êtes pour 90% d'entre vous des dya-cis-hétérosexuels ?

Non ? Eh bien je vous le dis. Vous êtes dya car non-intersexe, vous exprimez votre genre en accord avec le sexe qui est le vôtre à la naissance donc vous êtes cis et non trans.

Un peu complexe ? Oui je vous l'accorde. Même au sein de la communauté.

On se demande parfois s'il faut garder le Q de LGBTQI+.

Queer ça ferait redondant avec les autres lettres. Et puis bon, il y a le +.

Enfin pas tout le temps. Certains le mettent. Mais pas tous parce qu'on ne voudrait pas que ça prête à confusion en incluant tout et n'importe quoi, du pédophile au nécrophile.

Non l'idée c'est d'être inclusif et pas non plus immoraux.

Mais hors de question de trouver un mot rassembleur, un seul mot qui unirait tout le monde ! Non ! Il faut que chacun ait sa case.

Et puisqu'on parle de l'avancé des droits, parlons de la PMA. Mais pas de la GPA. Séparons les combats, au nom de l'unité (sic). Et tant pis si les couples d'hommes se retrouvent lésés, ce sont des hommes après tout, des privilégiés en somme (re-sic).

Tout cela je ne l'invente pas : je m'y suis confronté au sein d'associations que je fréquente. Voyez ça comme un compte-rendu de la situation. Un témoignage.

Et pendant qu'on parle de ces considérations qui échappent à tout le monde, on n'a pas anticipé les changements au sein de la société, et c'est là que je vais vous parler du mariage pour tous et de Juan Branco (enfin).

Les changements post mariage pour tous

Il fallait que je vous dresse ce tableau pour savoir d'où l'on vient et de quoi on parle.

Parce que pendant que les associations se perdent elles-même et leurs membres, le mariage pour tous est arrivé, porté n'importe comment par le gouvernement de François Hollande.

Et le moins qu'on puisse dire, c'est qu'il a changé bien plus de choses que prévu.

En effet, intégrer le mariage homosexuel au sein de la société n'est pas anodin, et heureusement. Au-delà de changer la protection des couples homosexuels et de leur accorder les même droits qu'aux couples hétérosexuels, notamment en terme d'héritage, il y a un impact majeur que celui-ci a dans notre monde et qui n'a pas été appréhendé.

Le mariage homosexuel change la perception de l'homosexualité au sein de la société, et change également la manière de vivre son homosexualité.

Prenons un exemple tout simple que chacun peut comprendre : un homme homosexuel marié, s'il change d'entreprise par exemple, se voit demandé par son employeur de remplir sa fiche d'entrée au sein de l'entreprise. Si le prénom n'est pas épicène, l'employeur n'aura aucun problème à se figurer que le conjoint Jean-Claude est probablement un homme.

Dès lors, l'individu est outé.

Et il ne s'agit pas de renoncer à ses droits, la loi fait que, pour bénéficier de vos droits en terme d'assurance par exemple, vous devez fournir le nom de votre conjoint à votre employeur.

Autre exemple : au sein de la même entreprise, disons que vous vous mariez. Pour bénéficier de vos jours de mariage dépendant de votre convention collective, vous devez fournir un certificat de mariage à votre employeur. Là encore, Jean-Claude est grillé.

Ce que je veux dire, c'est que l'obtention du mariage va obligatoirement avec un outing professionnel.

Et ça change tout.

Les homosexuels sont intégrés au sein de la société et n'ont pas à se justifier. Les employeurs doivent recevoir l'information et la traiter sans réagir.

Ça normalise totalement le rapport à l'homosexualité. Et c'est heureux. C'est une bénédiction. Il était temps.

Le mariage dé-marginalise l'homosexualité.

Cependant, aucune de ces associations n'a pris le temps d'anticiper ce phénomène. Et si ça se passe mal ? Quels conseils donner aux homosexuels qui voudraient se marier ?

Comment accompagner ceux qui se trouvent face à de l'homophobie au sein de leur entreprise à cause de cette obligation à fournir le certificat de mariage ?

Rien. Nada.

De la part des associations : que dalle. Ils se demandent encore si on garde le Q.

Mais alors se pose la question de l'outing de Gabriel Attal par Juan Branco.

L'outing est-il toujours homophobe ?

Les réactions contre Juan Branco sont assez bien résumées par cet article que relaient la plupart des membres de la communauté LGBTQI+ :

https://blogs.mediapart.fr/merome-jardin/blog/100519/juan-branco-dramaqueen-du-revisionnisme-homophobe?utm_source=twitter&utm_medium=social&utm_campaign=Sharing&xtor=CS3-67

Jérôme Martin, l'auteur de l'article se définit lui-même de la sorte :

Ancien militant à Act Up-Paris (1998-2013), adhérent au CCIF, au Cercle des Enseignant-es laïques et aux Irrécupérables. Ce blog n'engage que moi. Je m'appelle Jérôme Martin en vrai, puisque certainEs réac ont décidé que mon surnom me dissimulait trop...

Dans cet article, cet ancien militant d'Act-Up nous explique à quel point l'outing est une atrocité et quelles sont les raisons qui ont conduit Act-up à ne pas utiliser cette méthode politiquement dans les années 90.

Vous avez bien lu : ce militant nous explique qu'il convient d'appliquer ce qui était totalement justifié et légitime... dans les années 90.

Soit il y a 30 ans.

Comme si rien ne s'était passé depuis 30 ans. Comme si on n'avait jamais inventé les nouveaux traitements contre le VIH. Comme si la PrEP n'existait pas. Comme si le mariage n'avait jamais eu lieu.

Je pose la question à Jérôme Martin : si moi je suis obligé de m'outer auprès de mon employeur simplement parce que je suis marié à un homme, pourquoi alors Act-Up ne se révolte pas contre ça ? Et pourquoi y aurait-il une différence entre Gabriel Attal et moi ? Parce qu'au cas où vous l'ignoriez : en tant que Secrétaire d'État auprès du ministre de l'Éducation nationale et de la Jeunesse, ses employeurs, c'est nous tous. Ce sont les citoyens.

Juan Branco quant à lui a parfaitement compris l'évolution de la société. Il n'est pas resté 30 ans dans le passé et a bien intégré les changements qu'implique le mariage pour tous au sein de la société.

Et savez-vous pourquoi ?

Parce que justement, il est hétérosexuel. Donc les changements de mentalité de la société, il les vit.

Alors qu'on l'accuse de parler de ces questions en tant qu'hétérosexuel au sein des associations, je dis au contraire ceci : son hétérosexualité est justement ce qui crédibilise sa parole sur ces questions, parce que son regard est extérieur à celui d'une communauté perdues dans son microcosme d'entre-soi, et qu'il témoigne de l'évolution du regard de la société sur l'homosexualité.

Une évolution que les associations n'ont ni vu, ni envie de voir.

Donc son raisonnement se tient.

Si on part du principe que l'homosexualité est une manière de vivre sa sexualité comme une autre, que ça ne doit pas être une grosse affaire puisque même quand on se marie on le dit à son employeur qui ne doit simplement pas traiter différemment son employé d'un autre qui serait hétérosexuel, pourquoi continuer de refuser l'outing ?

Simplement parce qu'Act-Up voyait l'outing comme une arme, alors que Branco le voyait comme un argument à sa théorie des réseaux d'influence.

Contrairement à Act-Up qui voulait utiliser l'outing pour nuire à ses détracteurs, Branco s'en sert juste pour parler d'autre chose.

Et la meilleure preuve que l'outing n'est plus une arme désormais : quel préjudice a subit Gabriel Attal depuis son outing ?

A-t-il perdu son poste ? Non.

La révélation d'un malaise, le devoir de proposer une autre idéologie

Cet épisode doit mettre la communauté LGBTQI+ au pied du mur.

Loin de faire de Juan Branco un homophobe, cette histoire d'outing de Gabriel Attal a surtout mis en avant les incohérences et l'impasse dans laquelle s'est enfermée la communauté LGBTQI+.

Le monde a beaucoup changé, et il est urgent de mettre à jour notre logiciel.

Oui le mariage a fait évoluer les mœurs.

Non l'outing n'est plus une arme.

Oui il serait temps de reconsidérer les hommes gays au sein de nos combats, et ne pas stigmatiser ceux qui ne pensent pas comme nous.

Loin d'être homophobe, Juan Branco a mis le pied dans la fourmilière, et c'est à la communauté LGBTQI+ de se remettre en question en se demandant une seule et unique chose : est-elle vraiment en train de servir sa cause, en utilisant des principes vieux de 30 ans, dans un monde qui est en constante évolution ?

Parce qu'il y a urgence : la PMA sans contrepartie pour les couples d'hommes va créer une inégalité entre les citoyens.

Il y a une recrudescence des actes homophobes.

Il y a un problème de représentativité des différentes expressions de l'homosexualité aussi bien dans les associations que dans les médias et le sport.

Il y a tout un monde que vous ne regardez plus.

Et on ne voudrait pas que la communauté se radicalise au point de disparaître.

On n'a pas envie de revivre Stonewall.

On a besoin de vous.

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