Les sondages d’opinion n’existent pas

Nous entrons en pleine campagne présidentielle. Les sondages d’opinion s’enchaînent. Et pourtant, quand on regarde rétrospectivement l’ensemble des sondages réalisés lors de la précédente campagne de 2017, une conclusion s’impose à moi : comme la magie, comme Dieu, comme toute croyance au fond, les sondages d’opinion n’existent pas.

Image par Mirko Grisendi de Pixabay © Mirko Grisendi Image par Mirko Grisendi de Pixabay © Mirko Grisendi

 

 

Sortir Macron du chapeau

Un fait marquant quand on regarde les sondages sur l’élection présidentielle de 2017, c’est tout d’abord qu’ils ont commencé en 2016.

Comme en ce moment, 2022 constituant la prochaine échéance, depuis janvier, les sondages pleuvent.

Pour commencer, si l’on regarde les sondages réalisés en janvier 2016, il est intéressant de noter que ceux-ci voyaient Alain Juppé ou Nicolas Sarkozy au second tour contre le FN. Une belle vision qui doit nous laisser penser que tout ce qui est annoncé à ce jour est donc très probablement bien éloigné de la réalité de ce que sera 2022. Relativisons donc.

Fait intéressant, le premier et seul institut de sondage en janvier 2016 qui faisait intervenir Emmanuel Macron dans l’enquête, alors que personne n’en parlait à l’époque, c’est Odoxa, nouveau-né des instituts de sondages, dont la spécialité (d’après eux-mêmes sur leur site) est d’apporter des résultats « éditorialisés », à savoir, interprétés. Devinez qui arrive directement au second tour contre Marine Le Pen ? Bingo, le roitelet, sorti du chapeau, avec un beau 22% sorti d’on ne sait où.

Il ne réapparaîtra que deux mois plus tard, en mars 2016, dans deux sondages de l’IFOP cette fois, et avec un score pas aussi valorisant que dans ce premier sondage d’Odoxa en janvier. Faudrait pas trop pousser les copains.

Un FN étrangement surestimé… pendant un an et demi

L’autre évènement intéressant, c’est de noter la large surreprésentation du FN dans l’ensemble des sondages. Jamais en dessous de 25%, parfois même à 30% en janvier 2016, cette surestimation notable se prolongera pendant un an et demi, puisqu’en mars 2017, il est encore autour de 26 à 28% dans la majorité des sondages d’opinion.

Pourtant, le FN n’a réalisé que 21% lors du premier tour des présidentielles de 2017.

Un premier tour ayant enregistré une abstention record pour une élection présidentielle en France de 22%, du jamais vu. Et là, ça coince : on nous rabâche à longueur de temps que l’abstention fait le jeu des extrêmes, que les électeurs de droite sont justement ceux qui vont voter, là où c’est plus souvent les jeunes et les électeurs de gauches qui s’abstiendraient plus volontairement.

En clair, le discours officiel depuis des années nous dit que plus l’abstention est forte, plus le score du FN est renforcé.

Si tel était toujours le cas, comment alors expliquer un score inférieur de 4 à 9 points par rapport aux sondages, jusqu’à un mois avant les élections ? Les abstentionnistes seraient-ils principalement des électeurs FN ? Ou est-ce que cela veut dire que si l’abstention n’avait pas été aussi forte, le FN n’aurait même pas dépassé la barre des 20 % ?

Si les sondages se trompaient à ce point, ils ont raconté, et ancré dans l’esprit des gens, un FN fort entre 25 et 30% d’opinion…pendant un an et demi, avant l’élection. Et même durant le mois qui précède la date, car si l’on commence à voir certains instituts rectifier le tir (on ne dira pas qu’ils ont menti ainsi, n’est-ce pas ?), on trouve encore le FN à 25 % dans presque la moitié des sondages publiés en avril 2017.

Une orchestration magistrale

En novembre 2016, François Fillon remporte la primaire de droite. Il devient donc le candidat testé dans toutes les études d’opinion face à Macron qui s’était déclaré en… novembre aussi. Pas encore le favori officiel, Macron arrive souvent troisième après Fillon, face au FN toujours devant.

En termes de storytelling, c’est formidable, on installe l’idée d’un duel Fillon-Macron contre le FN toujours loin devant.

Les premiers à mettre Macron en tête face à Fillon, c’est Elabe, en janvier 2017.

Et alors que le PS est en pleine campagne pour ses primaires, on installe Macron progressivement comme favori dès février 2017, soit un mois avant que n’éclate l’affaire Fillon, le 1er mars 2017.

Comme s’il fallait un petit coup de pouce pour favoriser le gamin et que la réalité se conforme au storytelling ?

Et la FI pendant ce temps-là ?

Alors que dans l’inconscient collectif on installe l’idée d’un duel inévitable face au FN, tout en racontant l’incroyable évolution de Macron qu’Odoxa avait déjà placé gagnant en janvier 2016 (trop zélés sans doute, ça s’est vu les gars), la FI dont le score final était de plus de 19%, se voyait affublé depuis janvier 2016, et jusqu’en mars 2017 d’un plus petit score autour de 9 à 15%.

Quatre points minimum en dessous de son score final lors d’une élection à l’abstention record dont il se dit que la majeure partie de celle-ci proviendrait des électeurs de gauche majoritairement, je le rappelle à nouveau.

Il y a quelque chose qui cloche dans le raisonnement.

S’il y a un effet de l’abstention, comparativement aux sondages, il semble qu’elle ait plutôt desservi l’extrême droite, au profit de la gauche.

Or absolument aucun analyste, sauf erreur de ma part, n’a eu depuis cette lecture.

Réalité augmentée

La réalité, c’est que les sondages se sont plantés royalement jusqu’à la veille du scrutin.

Ce qui pose deux questions : leurs techniques de sondage sont-elles totalement aux fraises et il convient de revoir leur copie ? Ce n’est pas totalement impossible quand on sait que la majorité des sondages se pratiquent désormais en ligne (ce qui en soi constitue déjà un biais non négligeable), mais surtout quand on applique un algorithme de correction des données brutes recueillies lors de ces sondages pour lisser les réponses selon des critères obscurs qui ne sont ni communiqués, ni publiés, ni rien.

Ou bien, et c’est la deuxième question, trafiquent-ils les données pour manipuler l’opinion ?

Et c’est hélas, ici la plus grande opportunité pour chaque institut de sondage. Modifier les résultats selon leur propre volonté, pour leur faire dire exactement ce qu’ils veulent sans que personne ne puisse venir le contrôler, c’est en effet possible.

Je ne dis pas que c’est ce qu’ils font, je dis que s’ils voulaient le faire, ils ont carte blanche et protection totale. Démocratiquement, cette défaillance de contrôle par n’importe quel citoyen est une atteinte grave à la démocratie quand on sait le matraquage que chacun de ces sondages suscite sur les chaînes d’information, au point même que les liens entre médias et instituts se troublent : Odoxa est fondé et géré… par deux ex-journalistes de France Inter et BFM TV… Tiens, tiens…

Alors certes, il existe la Commission des Sondages. Une commission que personne ne connaît constituée de personnes que personne ne connaît, nommés par le Conseil d’État, la Cour de cassation, la Cour des comptes, le Président de la République, le président du Sénat et le président de l’Assemblée nationale. Qui sont-ils ? Quels sont leurs conflits d’intérêts potentiels ? Qui les contrôle ? Allez, passez votre chemin, vous n’en saurez pas plus. Obscur vous dis-je.

Rappelons que les sondages ne sont pas une science. Aucun de ces sondages n’est publié dans le Lancet par exemple (lol), et pour cause : considéré comme une science molle (comprendre pas une science), le sondage d’opinion comporte de trop nombreux biais en soit pour apporter un début de commencement d’élément de preuve de quoi que ce soit à valeur scientifique.

On ment. C’est le premier biais. En tant que répondant. Et pour tenter de corriger ce biais, dit-on, on applique des correctifs mystérieux que personne ne peut contrôler (ce qui vous sort définitivement de toute publication scientifique dont la base même est le contrôle des résultats obtenus par des experts), et qui ouvrent la porte à une manipulation sans contrôle des chiffres pour asseoir un parfait storytelling et influer sur l’opinion populaire.

Ça serait de la science-fiction de complotiste si aucun de ces instituts de sondage n’œuvrait et ne mettait en avant des services de manipulation des comportements (appelés méthode de Nudge) pour les entreprises, mais aussi des compétences dans la présentation sélective des résultats (« éditorialisés », disent-ils chez Odoxa).

Nous livrons donc un aspect majeur de notre démocratie à des entreprises dont les compétences sont : la collecte de données, le travail sur ces données, la présentation sélective des données, et la manipulation des foules.

Quelle bonne idée !

En conclusion

Voilà pourquoi les sondages d’opinion n’existent pas. Ce ne sont, à mon avis, que des outils de storytelling dont certains artifices se déchirent en partie en venant gratter la surface. Il est inconcevable que Macron soit pressenti au second tour dès janvier 2016 comme l’a pourtant présenté Odoxa envers et contre tous. Il est incompréhensible que les sondages aient si peu évolué entre novembre 2016 et mars 2017 pour en partie se rapprocher de la réalité à quelques semaines, voire quelques jours du scrutin, comme pour se protéger. Il est absurde que lors d’une abstention record, les principaux touchés par cette abstention soient les électeurs du FN en faveur de la gauche de Mélenchon.

Avec des biais aussi flagrants qu’un algorithme secret, associé au refus total de ces instances de publier les données brutes ET des pouvoirs publics de légiférer sur la question, il est aujourd’hui clair que les sondages d’opinion mentent, qu’ils s’en sont servis, et qu’il n’y a absolument rien pour les empêcher de le faire.

Jean-Luc Mélenchon parle de météo, je crois, ou d'horoscope. Je pense qu’il se trompe. La météo ne fait pas la pluie et le beau temps.

Là, c’est leur objectif.

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