La Bête est revenue

Il aura bien marqué son coup. Julien Odoul, membre du Rassemblement National a su créer le buzz en s’en prenant à cette maman voilée lors d’une sortie scolaire. Mais loin d’être isolée, cette altercation n’est hélas qu’une partie d’un tout, mêlée au bruit des bottes. Si tous les ingrédients ne font pas encore prendre la mayonnaise de l’horreur, force est de constater qu’ils sont tous réunis.

Pour ceux qui me suivent et qui connaissent mes opinions quant aux religions, ce billet va peut-être vous surprendre, puisqu’il peut vous paraitre aller à l’encontre de mon discours habituel. Pour bien le comprendre, dites-vous que la cohérence est toujours la même : si je suis critique envers un dogme, je défendrai toujours ceux qui y croient.

Et avant de me le distribuer, je rappelle que le point Godwin ne peut s’atteindre que si l’on parle du nazisme à partir d’une discussion qui n’a aucun rapport à la base. Là, c’est tout le sujet.

Une ambiance nauséabonde sur fond de terrorisme

Autant ne pas se voiler la face, depuis les attentats de Charlie Hebdo, et les autres tout aussi atroces qui suivirent, la France a basculé dans le tout sécuritaire par la privation de libertés individuelles et continue de le faire, chaque fois un peu plus, après toute nouvelle attaque.

C’est probablement logique, on constate à chaque attaque une défaillance, au mieux un échec, à avoir pu prévenir l’assaut. Et quelle défaillance cette fois-ci ! Rendez-vous compte : un terroriste (présumé au moins) au sein même des forces supposées nous en protéger.

Un tel scandale aurait dû faire sauter, si ce n’est tout le gouvernement, au moins le ministre de l’Intérieur. Mais comprenez bien, le pouvoir est une drogue, et plus personne ne voudrait remplacer le ministre actuel en participant à ce gouvernement d’incapables. Question d’image.

Alors que cet individu avait eu des comportements préalablement alarmants, comment peut-il encore nous regarder droit dans les yeux, et nous dire : « Je suis le ministre de l’Intérieur, je contrôle la situation. »

C’est faux, c’est paniquant. Et ce qui est encore plus paniquant, c’est la suite.

Le signalement des signaux faibles

C’est la première fois que la France envisage de partir sur une politique globale de la délation de ses citoyens. Au moins… la première fois depuis 1940.

Forcément dans ces moments de troubles, l’émoi est tel, l’agacement si fort face à ce qui semble se reproduire inexorablement, que s’exprime le ras-le-bol de tous.

Souvent dans l’émotion, rarement rationnel, les arguments s’accumulent et chacun y va de sa petite solution plus ou moins fasciste. Partout, tout le monde. De la machine à café aux plateaux télé, les paroles se libèrent et on finit par dire ce qu’on a sur le cœur. « On », pas moi, peut-être pas vous qui me lisez non-plus. « On » impersonnel. Certains en tout cas.

Petit à petit, entrainés par les habitudes nauséabondes de nos chers médias dominants consistant à faire de l’audience en cédant à la facilité, on laisse s’exprimer toujours les mêmes racistes. Les mêmes radicaux, les mêmes qui sont alors présentés comme experts du terrorisme, sous prétexte qu’ils ont laissé entendre, à un moment donné de leur vie, qu’ils avaient peut-être un petit problème avec les musulmans.

Et de langue en langue, se dessine alors assez rapidement cette notion de signaux faibles, qui auraient dû être mieux pris en compte, signalés, pour prévenir l’attaque du terroriste de la préfecture de police. Tout le monde accepte l’idée que s’ils avaient été mis en place, on l’aurait empêchée, comme si un terroriste qui veut vraiment en découdre n’aurait jamais pu s’arranger de n’importe quel système de défense contre lui.

Insidieusement, sans que personne ne voie plus loin que le bout de son nez, pris dans l’urgence de cette société de l’immédiateté, qui fait réagir à chaud, sans recul, sans culture et sans autre facteur que son propre ressentiment, on venait de distiller une nouvelle idée absurde : signaler les musulmans.

La peur en réaction

Certains n’ont pas eu la façon de le faire. Je me suis moi-même ému de la volonté de ceux qui voulaient manifester à Gonesse, si vite après les faits. Comme je voyais la ferveur de tous à se jeter sur quoi que ce soit qui puisse alimenter les thèses fascistes, je n’ai pas compris qu’on s’empresse autant à leur donner du grain à moudre. Parce que c’est bien ce qu’il se passe. En voulant dénoncer ce qui allait se transformer en chasse aux sorcières nationale, on a eu vite fait d’amalgamer leur volonté de manifester à Gonesse comme un soutien au terroriste. Personnellement, je ne sais pas si c’était vraiment le cas ou non. Si c’est le cas, c’est condamnable. En revanche, si leur message était de s’alarmer sur les dérives potentielles de la mise en place de ce genre de signalements, ils ont eu raison.

Ce qui en est ressorti est au-delà de l'abjecte. Et ça n’a pas mis longtemps.

Le zèle de la haine

Comme on fichait les juifs en 1940, cette fois-ci il s’agit de signaler les musulmans. Pas en tant que tel. Pas pour cela. Pour prévenir d’éventuelles attaques terroristes.

Et c’est dans cette optique, décomplexée, que la « Direction Hygiène, Sécurité et Environnement » de l'Université de Cergy se serait empressée de distribuer un document ignoble à ses enseignants chercheurs, dans l’intention si bonne de se protéger du terrorisme.

Si l’université s’est excusée par la suite, il était trop tard : cette initiative a eu un écho dramatique sur les réseaux sociaux. Se sentant menacés à juste titre, les musulmans se sont alors retrouvés jetés en pâture à la vindicte populaire. On demandait de les épier, de noter leurs comportements.

Tentant de camoufler ses relents racistes, le formulaire n’y parvient toutefois pas, le rendant paradoxalement suffisamment interprétable pour que n’importe quel Français puisse à un moment ou à un autre se retrouver fiché comme « présentant des signaux faibles de radicalisation ». Blague à part, ne nous y trompons pas : ceux qui sont ciblés ici, ce sont les musulmans, évidemment.

Dans ce climat délétère, toutes portes ouvertes, tout s’est accumulé : Julien Odoul, membre du bureau national du Rassemblement National, s’est empressé de faire filmer son intervention lors du conseil régional de la région Bourgogne Franche-Comté, en ayant dans le viseur, une juive… non, pardon : une musulmane, parent d’élève lors d’une sortie scolaire, qui venait assister voilée, comme la loi lui permet, à ce conseil régional.

Malgré un fils en pleurs suite à l’humiliation de sa mère, rien n’y fit. Malgré une attaque en règle de Laurence Ferrari sur son plateau rien n’y fit. Une Laurence Ferrari un peu sortie de son rôle de journaliste, mais pour une fois que l’une d’entre eux porte un discours antiraciste sur la chaine qui vient de recruter Éric Zemmour, ne boudons pas notre plaisir.

Malgré encore les indignations de tous sur les réseaux sociaux, là non plus, rien n’y fit : d’autres s’y sont précipités, par incompétence ou par opportunisme malicieux.

Jean-Michel Blanquer, ministre de l’Éducation Nationale, affirme en interview sur BFMTV que « [le voile] n’est pas acceptable dans notre société », allant jusqu’à demander des sanctions contre le député LREM Aurélien Taché qui s’est offusqué de ce discours.

Yves Thréard du Figaro y va carrément : « Je déteste la religion musulmane », nous dit-il sur LCI.

Ivre de sa liberté de parole, il ne s’arrêta pas en si bon chemin, grisé par la haine : « Il m'est arrivé, en France, de prendre le bus ou un bateau où il y avait quelqu'un avec un voile, et je suis descendu ».

(Un bateau ?)

La lutte contre l’islam comme prétexte

Je ne suis pas un fervent défenseur des religions moi-même. Leurs idéologies souvent droitières, conservatrices, souvent teintées de prosélytisme incitatif, et ce, quelle que soit la religion en question, me rendent à la fois très critique sur ces dogmes anachroniques, et me font aussi douter de la possible compatibilité avec mes valeurs de gauche, d’ouverture, de tolérance, d’égalité et de lutte contre le sexisme et l’homophobie, par exemple. C’est à la fois l’homme de gauche qui parle, mais aussi l’athée et le scientifique.

Pourtant, il faut se rendre à l’évidence : ce n’est pas de lutte contre des idéologies qu’il s’agit ici. C’est de désigner un ennemi. Ce n’est pas en stigmatisant une femme ou le voile qu’on lutte contre les idéologies. Le voile est une conséquence. C’est comme si pour lutter contre un dégât des eaux, vous repeigniez votre mur impacté sans stopper la fuite. Les mots sont maladroits, je ne dis pas que l’Islam est une fuite d’eau, mais le raisonnement absurde qui consiste à cacher le voile est un trompe-l’œil aux conséquences probablement encore plus dramatiques, car mal connues.

Pour combattre une idéologie, c’est à la source que le combat doit se mener, si tant est que le combat à mener en ce moment soit effectivement celui-là, ce dont je doute. C’est dans l’interprétation des textes, c’est dans les mosquées, les églises ou les synagogues. C’est dans les écoles. C’est en donnant une autre vision du monde, en vulgarisant ce que la science a pu démontrer de façon irréfutable, en pointant les incohérences des livres saints, par exemple, parmi tant d’autres choses encore.

Mais ce n’est en aucun cas en humiliant une maman devant son fils.

Parce qu’en agissant de la sorte, vous déplacez votre lutte : ce n’est plus une idéologie que vous combattez, c’est une personne. De fait, ça n’est plus contre l’Islam que vous agissez, mais contre les musulmans.

Et ça, c’est du racisme.

1929 en Allemagne – 2019 en France

Cette cristallisation autour de la question musulmane est inquiétante en soi, mais davantage si l’on intègre le contexte dans lequel elle se produit, et si on la compare avec une autre haine à une autre époque, celle des juifs avant 1939.

On va passer en revue quelques aspects rapidement. Rassurez-vous, il ne s’agit pas de faire une leçon d’histoire, mais de pointer du doigt des similitudes alarmantes qu’il faut connaitre absolument.

D’abord une vision stéréotypée. Dans les deux cas, les habitants avaient une vision déformée de la minorité visée. Les juifs étaient vus comme égoïstes et se gavant par capitalisme exacerbé. D’où l’image raciste du juif qui aimerait l’argent, qui travaille dans les banques, etc. Ils seraient, disait-on, en route de la ville vers les campagnes pour les piller. Aujourd’hui, les musulmans sont tous aussi stéréotypés et cumulent le même genre de clichés. Si, si, vous allez voir : profiter d’un système (par les allocations cette fois, plus que par le capital), et cette illusion de la conquête des campagnes après avoir envahi les villes et y avoir pris le pouvoir. Je répète que ce sont des clichés et que je ne défends absolument pas ces points de vue. On retrouve même cette idée d’égoïsme renforcée par le comportement parfois communautariste de certains, qui pourrait pourtant s’expliquer, mais je ne vais pas rentrer dans le détail ici, car ce n’est pas le propos.

Aussi, dans les deux cas, une situation de crise économique grave : le krach de Wall Street en 1929 a eu des conséquences dramatiques sur l’économie allemande, conduisant à plus de 5 millions de chômeurs dès 1930. En France, nous sommes à 5,887 millions de chômeurs en catégorie A, B ou C (dont sont exclus tous les radiés et bénéficiaires du RSA non-inscrits à Pôle-Emploi).

En 1930, la crise d’alors favorise la montée des partis extrémistes aux élections de septembre. 18 % pour le parti nazi, 13% pour les communistes, tous deux en progression. Rappelez-vous les scores de l’élection présidentielle française de 2017 : Rassemblement National à 23%, France Insoumise : 19%.

Je pourrais nuancer mon propos, car je ne pense pas que la France Insoumise soit plus extrémiste que ne l’était le programme de Mitterrand en 1981, mais passons. Là non plus, ce n’est pas le sujet, et je ne serais pas objectif sur cette question.

Dans les deux cas, une montée de la radicalité mesurable par les chiffres.

À l’époque, ces résultats électoraux allemands suffisaient à bloquer le gouvernement par une représentation forte au sein des assemblées. Ce n’est pas le cas en France aujourd’hui, où au contraire, Emmanuel Macron a obtenu une assemblée d’une écrasante majorité, que d’aucuns pourraient qualifier de stalinienne. Mais pour autant, la façon de gouverner est la même : en Allemagne, Brüning gouverne par décret-loi, qu’on appellerait ordonnance chez nous en 2019. Dans les deux cas, il y a donc un passage en force du gouvernement, au détriment de la démocratie, ne laissant aucune place à l’opposition.

Dans les deux cas encore, la démocratie se retrouve dangereusement affaiblie, sans pour autant donner de résultats économiques. On assiste à une augmentation des impôts (même s’ils prétendent le contraire, nous, on le voit bien), une réduction des aides sociales et un affaiblissement des avantages ou des rémunérations des fonctionnaires.

Vous avez ce petit frisson dans la nuque quand vous comparez les deux ? Attendez, ce n’est pas fini.

Le plus inquiétant est la suite : pendant que l’économie est en berne, que la démocratie s’effondre et que l’on colporte des clichés sur une minorité, les rues allemandes voient se confronter paramilitaires communistes contre hitlériens. Comme chez nous, des affrontements ont lieu régulièrement, et il est inévitable de comparer ce qui se passe actuellement en France avec les Gilets Jaunes contre les forces de l’ordre, ou des écologistes contre les forces de l’ordre, ou plus récemment, nos pompiers contre les forces de l’ordre. Force de l’ordre à 60% favorables à Marine Le Pen d’après un sondage, rappelons-le au passage.

Alors insidieusement, tous les ingrédients sont en place. On focalise la haine sur la minorité, malheureusement desservie par cette mouvance islamiste radicale et les attentats terroristes qui lui sont liés depuis 2015.

La prochaine étape ne dépend plus que de nous

La suite ? Pour le moment, nous en sommes là. En janvier 1933, Hitler est nommé chancelier. En 2020, qui peut prédire qui sera le ou la président(e) de la République Française, ou ce qu’il en reste ?

En mars 1933 commence la dictature nazie.

En 1941, la Shoah débute, où furent exterminés juifs, opposants politiques, tziganes et homosexuels dans des circonstances d’un sadisme et d’une inhumanité indescriptibles.

Que dire alors du comportement de nos dirigeants actuels ? Agissent-ils à ce point par amateurisme, inculture ou incompétence ? Ou bien tout ceci ne serait-il pas finalement assumé, voulu, organisé, de façon à nous préparer à la guerre et ses atrocités ? Il devient de plus en plus difficile de croire qu’il ne s’agisse que d’une candide inexpérience. Si l’on peut comprendre que l’on se trompe, l’entêtement à reproduire toujours la même erreur ne peut pas être anodin.

Je pense qu’il ne revient qu’à nous de rester vigilants. De ne pas tomber dans le piège qui se tend là, devant nous, à portée de main. Le nazisme a changé de nom. Les juifs sont désormais des musulmans. Mais toute la mayonnaise est prête, il n’y a plus qu’à la faire monter. Et c’est exactement ce qu’il se passe actuellement. Quels moyens de défense avons-nous pour nous prémunir de cela ? L’Histoire est-elle condamnée à se répéter ?

Comme je suis un rationnel qui ne croit pas au destin, mais plutôt en notre libre arbitre, je ne pense pas que la suite soit forcément une fatalité. Mais il faut connaitre ces éléments, savoir notre Histoire pour voir les signes et agir en conséquence sans reproduire les mêmes erreurs. Je ne pense pas que qui que ce soit puisse venir nous sauver. Le gouvernement actuel a l’air définitivement plus enclin à continuer de faire monter la sauce, plutôt qu’à nous sortir du pétrin. Comme si leur objectif était justement que cela dégénère. Tout est mis en place pour un prochain gouvernement fasciste : fichage, état d’urgence permanent, police exacerbée, oppression de l’opposition… Le fascisme peut s’installer à la prochaine élection, clés en mains. Donc nous ne pouvons compter que sur nous-mêmes.

De grâce, citoyens : nous sommes à deux doigts de plonger.

Ne tombons pas dans les pièges qu’on nous tend : ne cédons pas aux sirènes de l’islamophobie à tout prix. Critiquer l’Islam, OK, mais soutenons les musulmans. Et même : je pense qu’il n’est peut-être même plus temps de critiquer l’Islam pour le moment. Même si ça nous fait chier, même si on vomit cette idéologie.

Je pense qu’il faut rester sereins, ne tentons pas l'extrême droite, l’Allemagne l’a fait et on a vu le résultat. À nous de trouver une autre voie, une voie humaniste, qui réglera une fois pour toutes ce problème de redistribution, cette pression que les 1% nous assènent et qui fait qu’aujourd’hui nous allons nous déchirer.

Si on continue de la sorte, la troisième guerre mondiale selon leurs règles sera terrible, et ils auront gagné.

Ils ? Eux ? Qui donc ? Nos élites pardi !

Et notre responsabilité aura été générale. Nous serons tous coupables. C’est le temps, non pas de nous apaiser, ce n’est plus possible, mais de ne pas nous tromper d’ennemi.

Dites-vous bien que si cette forme de guerre raciale démarre, vous aurez plus à perdre que ces 1%. Eux ne craignent pas cette guerre-là, ils nous la préparent. Parce que la seule guerre qu’ils craignent, c’est celle où ils seront l’ennemi.

 

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