Toi le français, nomme ton ennemi

Ces derniers mois sont à classer dans la catégorie des pires mois de tension que la France ait connus au moins depuis 30 ans. Les crispations sont exacerbées, titillées, on se toise, on se teste, on cherche la limite. C’est pourquoi il est important de savoir nommer l’ennemi. Toi qui lira ce texte, qui que tu sois, ne te trompe pas. Ton ennemi, c’est celui-là.

La France est désormais en état de pré-guerre civile. Tous les ingrédients sont réunis, crise sociale, crise sociétale, déni de démocratie, tensions, manifestations, et maintenant hélas, même des morts. Dans leur rôle de communicants au service de leurs actionnaires, les médias dominants s’en donnent à cœur joie, aidés par un agenda présidentiel qui leur sert la haine sur un plateau. Islamophobie, immigration, retraites, étudiants, gilets jaunes… Tous les thèmes sont exacerbés, toutes les divisions mises en avant. Plus personne ne sait où donner de la tête, chacun nomme l’autre de tous les noms d’oiseau qu’il connait : islamo-gauchiste, facho, raciste, indigéniste, féminazi, mâle toxique, feignant de jeune, vieux con, macrônard, insouminables, antisémite, islamophobe, sale gilet jaune, sale bourgeois, la société éclate de toute part et le gouvernement est aujourd’hui clairement complice comme son entêtement à ne pas apaiser les tensions depuis trop longtemps a fini de le démontrer.

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Je vais essayer de déblayer le terrain, tenter de parler à chacun d’entre nous, aussi fortes soient nos différences, nos rancœurs, et essayer de nommer pour chacun, l’ennemi de tous.

Toi le musulman

C’est à toi que je veux parler en premier, parce que c’est toi qui as pris terriblement cher ces dernières semaines. Probablement aussi depuis bien plus longtemps que ça. C’est vrai que tu énerves du monde, qu’on a parfois du mal à te comprendre, à accepter l’idée même que tu puisses croire en quelque chose qui nous échappe parfois parce que c’est souvent bien trop éloigné des valeurs dans lesquelles on a grandi. Non pas que les tiennes ou les miennes soient meilleures que l’autre. Simplement différentes, mal accordées. Pourtant, on espère une seule chose toi et moi : c’est de vivre ensemble, de ne pas se battre. En fait, ce n’est même pas ça, au fond. Ce qu’on veut toi et moi, c’est de vivre heureux. Dans la joie, le plaisir et ne plus être dans le besoin. Bien manger, profiter de sa famille et rire. Et dans une certaine indifférence bénéfique.

Alors on t’attaque pour bien des raisons. Du détournement de tes idéologies par des extrémistes qui finissent par nuire à ton image, aux racistes en tout genre qui ne tolèrent ni ta différence ni ta religion, ni ta culture ni ta souffrance à subir le racisme.

Mais demande-toi une seule chose.

Des racistes, des extrémistes, hélas, quoiqu’on fasse, il y en aura toujours. Toi-même tu en connais. On ne pourra jamais les éradiquer. Mais on peut les contenir, les marginaliser, les faire taire. Alors pose-toi cette question seulement : le problème, est-ce le raciste, l’extrémiste, ou celui qui favorise son expression ? Le problème est-il celui qui parle mal des arabes, ou celui qui lui donne pignon sur rue afin qu’il le dise haut et fort en permanence, ouvrant la porte à tous les autres racistes, et distillant ses idées nauséabondes dans tous les foyers de France à travers les médias ?

Si tu veux contenir les racistes, il convient de ne pas leur donner accès aux canaux de communication H24.

Alors qui leur donne accès ? Les médias ? Pourquoi ? Par idéologie ? Pour l’audience ?

Probablement les deux. Quand on voit d’anciens journalistes de chaines d’information rejoindre les rangs du Rassemblement National, on peut se dire qu’il y a une certaine idéologie au sein des rédactions. Mais c’est notre faute à tous aussi. Paradoxalement, quand un raciste s’exprime, les gauchistes anti-racistes aussi l’écoutent. Pour le dénoncer, pour s’indigner, parce que la haine est humaine, et qu’en lui laissant la parole, on galvanise aussi bien les rangs des fascistes qu’on mobilise celui des humanistes. Pour ou contre, quelle que soit la raison pour laquelle on regarde, les médias s’en foutent : au final, ils font de l’audience, ils sont repris par leurs confrères. Cette course à la citation, au buzz, nous mène tous dans le mur.

La seule façon d’en sortir, serait-elle de cesser de regarder ? Je ne pense pas que cela soit la seule solution. Il y en a une autre qui serait bien plus radicale : de l’éthique au sein de ces rédactions. Le seul problème, c’est que leur idéologie est en tout point contraire à ton bien-être. Désormais aux mains de grands industriels, les médias ne servent plus qu’un seul intérêt : le leur. Alors ils font fi des idéologies, tant que cela leur rapporte. Et tant pis si celles qui en découlent sont racistes et stigmatisant. Au contraire, ça les sert. Tu deviens le coupable aux yeux de tous. On te montre comme la source des problèmes. Pendant qu’on te regarde toi, avec ton voile ou ta barbe, on ne regarde pas ce qu’ils font, l’argent qu’ils mettent aux Panamas, et le pillage de nos richesses qui ne cesse de se répandre comme une trainée de poudre qui menace désormais d’exploser dans tout le pays.

Ne te trompe pas d’ennemi, ami musulman.

Ton ennemi principal en ce moment, celui qui te manipule, qui t’exhibe et te jette aux nues : ce sont les 1% les plus riches. Et même les 0,01%. Cette petite clique qui possède médias, corrompt les politiques, vole tes données personnelles et instrumentalise ta misère pour se protéger à tes dépends.

Toi le gauchiste

Est-ce que j’ai besoin de te nommer l’ennemi ? Toi, le tiens, tu le connais depuis toujours, tu t’es toujours construit dans une idéologie opposée au capitalisme égoïste et exacerbé. Mais ne te trompe pas cependant. En ce moment tu diverges. Ton ennemi, ce n’est pas le petit patron. Ce n’est même pas le facho, ce ne sont surtout pas tes propres membres.

Pendant que tu cherches à trier le bon gauchiste du mauvais qui serait nationaliste, ou SJW selon le camp dans lequel tu te positionnes toi-même, n’oublie pas que les questions identitaires, si elles sont importantes à débattre, ne font que te distraire du grand mal du moment.

N’oublie pas que le petit patron est bien plus souvent un allié qu’un ennemi. Que lui aussi en a peut-être eu marre de se soumettre, et qu’il a pris le taureau par les cornes, ne voulant rendre de compte à personne d’autre qu’à lui-même. Le petit patron, bien souvent, c’est toi, c’est moi, c’est celui qui paye tellement de charges garantissant que jamais son business ne décolle et ne devienne un rival digne de ce nom aux grands groupes, qui veulent maintenir leur domination. Le petit patron, c’est celui qui se bat contre les géants. C’est David contre mille Goliath. Alors oui il recrute, oui il prend des stagiaires. Probablement aussi parce qu’on ne lui laisse pas le choix. Le petit patron, ami gauchiste, s’il a les mêmes idéaux que toi, le système le fera couler.

Aussi, je sais combien il t’est cher de combattre les fascistes. Et tu as d’excellentes raisons de le faire. Déjà historiques. Ensuite idéologiques. Enfin pour des raisons d’humanisme, que tu places au-dessus de tout, et ce n’est pas moi qui te dirait que tu as tort. Toi le gauchiste, tu combats de toutes tes forces le racisme, et parfois tu as une vision si universelle de la chose que tu entres en conflit avec tes propres concepts. Comment lutter contre tous les racismes et nier l’existence du racisme anti-blanc ? Comment lutter contre les idéologies de droite, et protéger tes amis musulmans qui vouent un culte à une philosophie souvent droitière ?

Je te le dis, fraternellement : tant que tu combattras ces questions, ton véritable ennemi, celui qui instrumentalise tes propres contradictions contre toi, il avance. On te parlera des races pour te cacher la casse de ton système social. On te parlera de la radicalisation pour nier la baisse des allocations chômages. Tu es trop facile à déstabiliser, parce que tu es trop carré dans tes idéologies. Tu ne tolères aucun arrangement avec tes idéaux, parce que c’est ton essence. Contrairement à ce qu’on peut avoir comme image faussé : le gauchiste est exigeant, intransigeant, et rigoureux. Principalement avec ses valeurs. C’est pour ça que tu n’arrives pas à avancer. Tu es trop perfectionniste.

Mets de l’eau ami gauchiste. Accepte de ne pas gagner sur tous les tableaux. Oublie tes étiquettes. On ne fera pas gagner un appareil. On ne gagnera la guerre que si on s’unit enfin, temporairement si ce n’est pour l’éternité.

Mais demandes-toi une seule chose.

Pendant que tu te déchires de l’intérieur, qui pille le pays ? Qui profite de la situation ? Qui te sort inlassablement les mêmes thématiques pour te distraire du vrai combat actuel ?

Tu feras le tri parmi les tiens, tu dévisageras ceux qui salissent ton nom, et sortira tous ceux qui, au nom de la gauche, travaillent en fait pour lui, l’ennemi.

Donc tu seras clair : la social-démocratie n‘est pas la gauche. Le rouge brun n’est pas ton ennemi, même si tu ne le comprends pas. Le communautariste n’est pas ton ennemi non plus, même si tu aimerais qu’il laisse tomber ses revendications pour le moment.

Toi le gauchiste, rouge-brun, communautariste, révolutionnaire, républicain, syndicaliste, anarchiste ou encore socialiste (s’il en reste) : ton ennemi, ce sont les 1%. Tu le sais pourtant.

Toi l’étudiant

D’où que tu sois, tu prépares ton avenir. Tu as la chance encore de pouvoir te mélanger un peu, même si les premiers tris de classe ont déjà commencés. Tu fais peut-être la fac, une grande école ou un BTS en alternance. Tu travailles ou pas, dépendant de tes parents qui peuvent t’aider ou non. Tu aspires à élever ton esprit, à apprendre un métier ou juste à flemmarder un peu, profiter de la vie encore un peu avant qu’il ne soit trop tard. Dans tous les cas, tu vois les autres, tes amis, ceux que tu croises dans les amphis, les soirées étudiantes, avec qui tu partages une bière, un spliff, des ateliers de révision ou une crise de rire. Tu as le temps de vivre tes rêves, de jouer de la musique, de la PS4 ou peu importe. Et pourtant tu vois déjà toute cette souffrance. Tu vois les boursiers galérer chaque fois davantage. Tu vois les soutiens scolaires privés qui coûtent le prix d’une bagnole pour t’aider à réviser un concours, et tu ne sais pas vraiment si tu payes exactement un service de révision ou un piston informel. Tu commences à te rendre compte que ce pour quoi tu étudies est bouché, et que même quand ça n’est pas le cas, aller au bout sera une réelle épreuve, sans aucune garantie.

Tu sais qu’en plus de devoir réviser, tu devras travailler pour un salaire de misère. Tu te sais corvéable à merci, parce qu’inexpérimenté. Tu vois bien que tu ne pourras plus faire de stage après tes études. Pourtant, au bout d’un an de chômage post-diplôme, tu aimerais en refaire un pour faire taire l’argument du manque d’expérience. Alors soit tu magouilles pour faire une inscription mytho qui te permettra de le faire ce stage, soit tu iras pointer à Pôle-Emploi, n’ayant droit à rien, si ce n’est le RSA. Mais au fond tu sais que ce n’est pas la bonne chose à faire. Que ça encouragerait de recruter plus de stagiaires au lieu de fournir des CDI qu’on cherche tous à avoir.

Pour toi, pas d’avenir. Alors chaque année, tu te demandes… est-ce que ça vaut la peine de faire encore une année de plus ? Pour avoir peut-être plus de chance ensuite ?

Alors tu repousses ton entrée dans le monde du travail. Un an par ci, un an par là. Tu essayes de garder une cohérence de parcours, malgré les refus de tes filières préférées, malgré des numérus clausus assassins, des déménagements sans cesse, une concurrence absurde.

Et ton diplôme à la fin, il est gigantesque. Tu auras des connaissances hallucinantes. Tu seras devenu un savant. Je te le dis, c’est à ce moment-là que tu seras à ton meilleur. Capable de faire une dissertation de 25 pages à partir de seulement une ligne d’intitulé. Maitrisant des concepts modernes, anciens, en les questionnant, en développant un raisonnement complexe, plein de recul. Intellectuellement, tu seras au maximum de tes capacités. Pour rien. Aucune reconnaissance de tes diplômes ensuite dans le monde du travail. Tu seras considéré comme un bleu, un amateur sans expérience. On te jugera même parfois en te traitant de monsieur ou madame je-sais-tout-mais-qui-n’a-jamais-rien-accompli. Ce n’est pas faute de l’avoir cherchée, cette expérience.

En fait, on t’aura maintenu le plus longtemps possible dans un système qui te sort des statistiques du chômage. Pendant que tu bûches, tu ne comptes pas. On te maintient dans la misère, on n’investit rien sur toi. Ce n’est pas l’objectif. L’objectif est de te garder le plus longtemps. Et tant pis si tu en chies, et si tu es au top du savoir.

Tu seras l’ouvrier de demain, celui qu’on exploite, et tes connaissances mon ami, ça ne sera qu’un moyen de trier pour les recruteurs et savoir combien on va te payer au regard de leurs grilles de salaires.

Ton ennemi à toi l’étudiant, c’est ce système ingrat qui ne valorisera ni ton temps, ni ton diplôme, ni tes connaissances, et qui te maintiendra le plus longtemps possible dans ton monde pour n’avoir rien à te devoir pendant ce temps-là.

Les seuls qui auront les portes ouvertes, qui auront les postes à responsabilité et ce même s’ils sont moins bons que toi, ça sera ceux qui auront payé pour ça. Ceux qui auront pu entrer dans les écoles hors de prix qui font le tri dans les classes sociales. Toi l’étudiant, ton ennemi c’est non seulement celui du présent, mais aussi celui de ton futur.
Et si tu veux le changer, il faut revoir toutes les règles, casser ce système ingrat protégé par les 1%, qui encourage ton maintien dans des filières, qui décident pour toi quelle connaissance vaut mieux qu’une autre, et qui ferment tes filières.

Il te faut de l’argent et de la reconnaissance. Tu sais, comme nous tous au fond. Et comme nous, ton ennemi à toi, ce sont les 1%, qui ne feront rien pour toi, si ce n’est de te garder à l’écart.

Toi l’électeur de droite

Évidemment, on n’aura pas les mêmes idéaux toi et moi. Mais je vais essayer de faire un effort et de me mettre à ta place.

Toi tu penses que le travail est la seule façon de s’en sortir. Tu penses aussi surement que beaucoup profitent d’un système qui les surprotège. Selon cette logique, qui ne travaille pas et touche de l’argent, est un  fainéant. Tu crois au capital, à l’investissement, aux multinationales. Et force est de constater que ton système a obtenu quelques progrès flagrants. Ton monde a permis une avancée incroyable sur des technologies inimaginables il y a encore dix ans. Tu sais les limites, tu vois les freins. Tu sais par exemple que les industries pharmaceutiques ne chercheront plus vraiment de traitement curatif, rapportant moins qu’un traitement à vie qui limite le développement de ta maladie. Tu sais aussi que parfois l’avancée et le progrès ont un coût que tu penses devoir payer pour vivre mieux ensuite. Pour toi, on doit savoir travailler avec des clients parfois discutables, mais les affaires sont les affaires. Pas d’éthique là-dedans. Mais est-ce qu’aller travailler avec Daesh comme Lafarge est soupçonné de l’avoir fait, par exemple, ça ne serait pas à l’origine de l’assassinat de ton fils au Bataclan ?

Pourtant, tu as des valeurs tout-de-même. Tu ne comprends pas vraiment la famille nouvelle. Tu aimerais mieux garder le patrimoine français. Tu défends les valeurs françaises, l’héritage de notre culture et tu trouves peut-être qu’il y a parfois trop d’étrangers, trop de personnes différentes de toi. Trop d’homosexuels, trop d’immigrés. Tu regrettes le bon vieux temps. Et pourtant, qui te pille toi l’homme de droite ? Je ne parle pas de tes impôts, tu en payes toujours plus. Comme nous tous tu sais. Contrairement à ce que tu penses, ton argent ne va pas dans les aides sociales. As-tu remarqué que tu payais toujours plus et que ceux qui devraient en bénéficier en touche toujours moins ?

Demande-toi une seule chose : où va ton patrimoine ?

Pas dans les poches des pauvres, ils touchent de moins en moins. Où va le patrimoine français s’il n’est pas revendu à des acheteurs privés étrangers ? Pourquoi ta ville se dégrade ? As-tu vu combien les prix de l’immobilier augmentent ? Demande-toi : à qui va tu louer ton appartement si plus personne n’a les moyens de se l’offrir ? Penses-tu vraiment qu’il est normal qu’un bien que tu achètes 90.000 € en vaille 350.000 €, dix ans plus tard ?

Si tel est le cas, pourquoi alors nous dit-on sans cesse que la France n’a plus d’argent ?

Tu es le premier à râler contre les étrangers, mais qui appelles-tu quand tu as un problème de connexion internet ? Une plateforme, délocalisée. Tu entends l’accent. Tu diras qu’elle ne comprend rien. Je te rassure, ce n’est pas qu’elle ne comprend pas, c’est qu’elle s’en fout : vous n’habitez même pas le même pays, et elle est payé au lance pierre.

Ton monde financier t’oblige à entrer en contact avec des étrangers avec lesquels tu as du mal à composer, peu importe les raisons. Est-ce qu’il n’y a pas un problème selon toi ? Pire : le capitalisme a conduit à un réchauffement climatique. On s’attend à des exodes massifs dans les prochaines années. Ton pire cauchemar.

Toi l’homme de droite, la finance t’a rendu pas mal service jusque-là. Ton monde fonctionnait assez bien. Et tu vois pourtant, que malgré plusieurs années de présidence de droite en France, rien ne s’est arrangé pour toi. Le pays va toujours à vau-l’eau, et tu commences à ressentir de plus en plus l’effet ceinture qui se resserre. Tu sais pourquoi au fond. La finance commence à te lâcher. Tu n’as plus trop la main, et tu te paupérises. Alors tu envisages de placer ton argent ailleurs. Dans des paradis fiscaux peut-être. Sauve qui peut, sauvons les meubles. Et en faisant ça, tu accélères le phénomène. Ta France t’abandonne toujours un peu plus. Tu dis même que tu ne la reconnais plus.

C’est simple. Pour toi aussi l’homme de droite, ton ennemi c’étaient les amis d’autrefois. Ton ennemi aussi ce sont les 1%, toujours plus riches que toi, qui au nom d’un principe capitaliste exacerbé et sans valeur, vient de te mettre dans la même catégorie que les pauvres. Tu viens de subir un déclassement.

Toi et moi au fond, on a le même ennemi maintenant, même si on ne se comprend pas toujours, et que les raisons sont différentes. Et entre nous, même si tu es de plus en plus radical dans tes positions, as-tu réellement envie de voir revenir Hitler au pouvoir ?

Toi l’économiste

Tu sais que ta discipline est une science dite molle. Elle repose sur des principes mathématiques et statistiques qui ont le goût de la science, la couleur des mathématiques et pourtant ne sera jamais que de l’application de préceptes idéologiques. De Marx à Keynes, en passant par David Hume et Kenneth Arrow, il y a autant d’économistes qu’il y a de convictions politiques. Ta science n’est qu’un outil. Un outil d’application de principes auquel on adhère ou non.

Être économiste, tu le sais toi, c’est être outillé. Outillé pour expliquer et manipuler les chiffres. C’est comprendre les flux, les actes et les conséquences. Mais tu sais aussi que tu ne pourras jamais rien prévoir. Et que ça n’est qu’une fois devant le fait accompli que tu pourras utiliser les chiffres pour expliquer l’irrationnel.

Demande-toi une seule chose : pourquoi ne parviens-tu pas à éviter les crises ?

Toi et moi on le sait. Si l’économie était une science qu’on pouvait maîtriser, il n’y aurait pas de crises. On saurait les prévoir et les éviter. Or un évènement malheureux, personnel, un patron qui fume du shit et c’est la toute la bourse qui dégringole. Ça, tu ne pouvais pas le voir venir. Et pourtant, toi aussi, ton ennemi, ce sont les 1%. Pourquoi ? Parce qu’ils t’imposent leur idéologie. Et tu ne peux finalement en appliquer qu’une seule. Tu es l’esclave d’un dogme, et sauf quand tu veux le dénoncer, en pratique, tu ne feras qu’investir et appliquer la logique qu’on te demandera d’appliquer. Cette logique, c’est celle du néo-capitalisme. Tu ne peux que commenter ses effets. Mais qui, un jour tu as demandé de les appliquer ? Si tu veux vraiment nous aider, on a besoin de toi sur un seul point : comment sort-on de ce système ?

Toi le journaliste

C’est toi le plus à plaindre dans cette histoire. Tu es pluriel, et je ferais la différence entre les journalistes et les communicants.

Ton métier a toujours été difficile. Tu cherches la merde, c’est pour ça que tu gênes. Si tu ne gênes pas, c’est que tu n’es pas journaliste. Tu vas au-devant des problèmes, tu soulèves des lièvres, et pourtant, souvent, ça ne te rapporte rien, au mieux une pige, au pire une photo. Peut-être rien, si ce n’est une note de blog comme ici. Noyée parmi les autres, d’inconnus comme moi qui monopolisent l’audience pour déverser leur verve qu’ils espèrent utile. Pourtant, toi tu mouilles la chemise, et si tu as le problème de ne pas te plier au diktat de la pensée dominante, tu ne seras pas employé par de grandes maisons. Pas de télé pour toi si tu n’es pas pouvoir compatible. Pas de grands journaux si tu es trop indépendant et prêt à sacrifier les intérêts de ton actionnaire pour révéler une affaire. Ton métier gène tant qu’on cherche à le compliquer. On criminalise les donneurs d’alerte. On perquisitionne chez toi pour voler tes sources. On va même jusqu’à t’arrêter pendant les manifestations pour t’empêcher de les couvrir. Tu t’en prends plein la gueule. C’est ton métier tu me diras.

Pourtant, demande-toi une seule chose : qui t’empêche de faire ton travail ? Qui empiète sur ton indépendance ?

Comme tous, toi et moi, on a le même ennemi. Les 1% et leurs servants. Ceux qui t’empêchent de faire un pas de côté sans prendre une remontrance. Ceux qui ont tué la pluralité médiatique pour que tu ne puisses pas t’exprimer dans un milieu favorable et compatible avec tes principes. Aujourd’hui, tu n’as plus pignon sur rue que si tu es dans le moule progressiste, ou qu’au moins tu le fais croire. Pour toi, des années, une vie de galère. Et pourtant on compte tous sur toi. On a tous besoin de toi. Tu nous manques terriblement. Parce qu’on a le même ennemi. Et tu sais que tu dois le combattre si tu veux encore pouvoir avoir la liberté de penser.

Toi le LGBT

Tu peux enfin te marier, et finalement, la particularité de ta sexualité semble n’avoir que peu à voir avec le reste de la population. Dans le meilleur des cas, tu vis ta vie à peu près convenablement, et tu ne vois pas très bien ce qui pourrait venir entacher tous les progrès que tu as pu vivre au cours de ta vie. Dans le pire, tu souffres encore de rejet, d’incompréhension et tu subis violence, discrimination et humiliations. Rends-toi compte qu’il y a encore quarante ans, être homosexuel voulait dire être fiché par la police, et l’homosexualité a seulement été supprimée il y a trente ans de la liste des maladies mentales de l’OMS.

Alors toi, le progrès, tu l’as vu, peut-être même vécu. En tous les cas, tu n’as rien contre le monde occidental. Et tu as raison. Pour autant, ça ne veut pas dire que tu n’as pas d’ennemi. Tu vois ressurgir l’homophobie. Il reste beaucoup de progrès à faire pour être visible partout et ne plus avoir à se cacher. Tu sais que nombre d’entre nous continuent de rester cachés dans nos entreprises pour ne pas nuire à leurs carrières. Tu vois surtout que rien n’est fait contre les violences actuelles. Tu penses peut-être que le problème c’est l’islam. Et parfois, ça te fait penser que la solution serait le RN. Tu sens bien que c’est un piège, que les fondateurs de ce parti sont historiquement issus de ceux qui mettaient les tiens dans les mêmes camps de concentration que les juifs, les tziganes ou les communistes. Alors certes, tu peux toujours sortir dans des boîtes de culs si c’est ton délire, mais peux-tu seulement fonder une famille sans difficulté ?

Tu vois surtout que le milieu LGBT est complètement éclaté. Tu sens les tensions entre les lesbiennes, les gays, les trans, les intersexués, etc. Tu suis ça de loin ou non, mais tu sens qu’il n’y a plus ce sentiment de fraternité qu’il a pu y avoir un moment. Non pas que la lutte et les souffrances soient une vertu qui nous rassemblait, mais ne remarques-tu pas que tu ne deviens plus qu’une cible marketing ? Tant que tu achètes, tu es le bienvenu. Tant que tu as les moyens, tu es le bienvenu. Mais aussitôt que tu perds tout, que tu vis en banlieue, alors tu dois de nouveau te cacher, tu subis à nouveau la honte, le rejet. Et sais-tu pourquoi ? On mettra plein de personnages LGBT dans tes séries, mais observe bien : ça n’avance pas bien vite pour la majorité des lettres dans LGBTQI.

Pose-toi une seule question : si l’homosexualité n’est plus un problème en 2019, pourquoi alors y a-t-il toujours la manif pour tous ?

As-tu remarqué avec qui elle fricote ? Pourquoi n’est-elle pas illégale ? N’as-tu pas vu notre président leur faire de l’œil pendant la campagne présidentielle ? N’y a-t-il pas eu de député ayant tenu des propos homophobes parmi les LREM ?

Sais-tu seulement pourquoi ? Parce que ce sont des voix. Et que pour protéger un système, la finance est prête à s’accommoder de toutes les idéologies pour conserver sa place et le pouvoir. Même si cette idéologie voulait te retirer le droit de te marier, voudrait te mettre en cure pour guérir ton homosexualité, ou pire. Parce que l’argent n’a pas d’autres principes que de faire toujours plus d’argent, peu importe avec qui. Toi qui te sens peut-être protégé de tout ça, méfie-toi : ceux qui laissent se répandre l’homophobie en prétendant la combattre, ceux qui trahissent les combats de tes aînés morts du SIDA, ceux-là mêmes qui n’hésiteraient pas à te renier pour peu que tu ne leur rapportes plus rien, ceux-là, ce sont tes ennemis. Tes ennemis qui te nuisent, à toi et à tes combats, ce sont encore et toujours les 1%.

Toi le français moyen

Toi, tu es moi. On se comprend. Nous sommes issus de la classe moyenne, un peu blasés, la tête dans le guidon et nos problèmes. Tout ce qu’on voit c’est que c’est de plus en plus dur, et qu’on n’a jamais droit à rien. On encaisse depuis trente ans. On prend nos pilules. On se laisse déborder par nos charges mentales. Bref, on est au bout du rouleau. Mais je crois que nous n’avons pas besoin de discuter longtemps, toi et moi. Il me semble qu’on a bien compris que le problème que sont nos élus. Oui, vu la perte totale de sens de nos jobs, et notre ras-le-bol à se faire entuber par l’état ou par nos boss qui trouvent toujours une raison de ne pas nous verser notre prime, on a compris. Toi et moi on sait. On veut récupérer le pognon qu’on nous pique. Et il a l’air de partir un peu trop loin dans des îles paradisiaques. Au Panama par exemple.

Bref, tes ennemis sont ceux qui t’en font baver. Et plus tu y penses, plus tu sais que c’est au sommet que ça se passe. Tu ne sais pas bien comment résoudre le problème. Peut-être par la gauche, mais tu as probablement des griefs. Par la droite, mais le RN te fait un peu peur. Alors tu virevoltes. UPR, Dupont-Aignan... Tu ne sais même pas trop si la politique pourra résoudre quelque chose. Parce que même si on te prend pour un con la plupart du temps, tu as bien compris que le problème dépasse celui des institutions et même de l’Europe. Tu ne vois pas l’issue, mais tu connais le problème. Toi l’ennemi tu le connais depuis longtemps. Tu ne sais juste pas comment l’atteindre.

Toi le rural

Celui qu’on isole, à qui l'on ferme les bureaux de poste, les écoles et les hôpitaux. Tu n’existes pas. Tu emmerdes tout le monde, juste parce que tu es là. Tu le sens bien. Toi dans ta ferme, ou dans ta maison en pleine campagne. Ouais, tu as une belle vue, de bons produits locaux, mais c’est nous qui voulons les consommer. Toi, si tu veux avoir ce luxe, tu devras payer. Ton essence déjà, pour pouvoir aller te faire soigner, loin. Pour pouvoir aller poster un courrier. Tu veux être isolé ? Eh bien soit, on va t’isoler. Tu n’auras plus d’aides. On va te laisser te démerder avec les circuits de grande distribution qui vont te rendre exsangue. Tu ne sauras même plus pourquoi encore traire tes vaches. Ça va te coûter encore plus cher en électricité d’utiliser une trayeuse que ce que le lait pourra t’en rapporter. Mais on s’en fout. On prendra tout. Tout ce que tu produiras pour pas un rond. Et le surplus, chaque année, on le détruira. Il ne restera rien. Tout ce que tu auras produit et qui ne sera pas vendu, on le détruira. Et si tu produis trop, on le détruira pareil. Tu n’as aucune issue, toi le rural. Parce que tu ne fais pas partie du monde de la finance. Tu es au bas de l’échelle, au service des besoins primaires. On ne vivrait pas sans toi, mais on ne te respecte pas. Avec ton accent bizarre et ta culture limitée, peu importe que ça soit le cas ou pas, on ne te connaît que par le cliché qu’on veut bien te donner. Tu as probablement la haine, mais tu iras te pochtronner au PMU du coin et tu materas BFMTV. Vocifère si tu veux, on s’en fout de toi, comme des gens des cités. On te fera flipper avec les Arabes pour que tu penses que le problème vient d’eux.

Mais tu es loin d’être un idiot. Toi aussi tu as accès à internet, même si tu dois monter sur la colline pour avoir deux barres EDGE. Mais tu n’as pas peur, tu te branches quand même à l’ADSL. Et tu te renseignes. Maintenant tu sais que le problème, c’est ce système devenu fou. Tu essayes de t’en sortir, tu crées ton commerce en circuit court. Tu tentes de vendre local. Et ça commence à prendre. Mais tu as toujours du mal, parce qu’on te fout un supermarché à cent mètres de ton local. Toi aussi, tu aimerais revenir à plus de rationalité, à moins de soumission à la grande distribution. Toi le rural, ton ennemi qui t’exploite et te pille sans rien te donner en retour : ce sont encore et toujours les 1% qui dirigent ces entreprises, en te méprisant.

Toi l’urbain

À toi la culture, dit-on. Mais en profites-tu vraiment ? Tu payes ton café le double de son prix normal, tu vois le montant moyen de ton panier de course augmenter sans cesse. On te remplace tes supermarchés par les mêmes, re-brandés, plus snobs, plus bobos, bref, plus chers. Tu es envahi de monde, tu sors de chez toi, tu sais qu’il va falloir jouer des coudes pour marcher dans la rue, atteindre ton métro bondé, pour aller travailler dans une usine blindée de monde que tu ne connais pas. Toi l’urbain qui vit dans l’anonymat total, tu ne sais plus quoi faire de tes voitures, qui polluent ton air déjà irrespirable. Tu as supprimé la clope des lieux publics, tu y as gagné les odeurs de transpiration. Tu as eu raison de le faire, mais plus que la cigarette, plus que la voiture, ne t’es-tu jamais demandé si ton principal problème n’était pas le surnombre ? De plus en plus de gens quittent leurs campagnes parce qu’on les y isolait trop et qu’on leur dit que le travail, c’est en ville qu’on en trouve. Alors tu vois augmenter la concurrence, toujours plus de monde, on finit par devoir mettre en œuvre des stratégies RH alambiquées pour faire toujours plus de tri et ainsi réduire le nombre de CV à observer. Tout prend une taille inhumaine dans un environnement pourtant restreint, alors tout augmente à commencer par ton loyer. Tu n’as plus les moyens d’acheter, mais tu dois quitter régulièrement ton logement parce que des promoteurs véreux spéculent et achètent toute ta ville pour revendre aussitôt en ayant fait une plus-value hallucinante. Ne vois-tu pas que ton monde commence à t’étouffer ? La faute à qui ? Aux voitures ? Aux SDF ? Aux migrants ? Aux banlieusards ? Aux campagnards ?

Demande-toi l’unique chose suivante : qui a le plus à gagner à cette hyper concentration autour des grandes villes ? Toi, ou une certaine forme de business ?

Tu vois ta ville se faire déposséder, jusqu’à perdre son âme. N’as-tu pas vu dernièrement la dernière librairie gay du quartier du Marais qui se dit contrainte de déménager parce que son bailleur voudrait profiter de la boboisation du quartier pour louer exactement le même local, mais plus cher à d’autres ? Tout le Marais perd son âme de quartier gay petit à petit, l’identité de ces rues mue et se perd, pour ne devenir que haute couture ? L’as-tu seulement souhaité ? Y as-tu gagné en perdant un café pour avoir un Chanel ou un Dior ou que sais-je à la place ? Regarde les choses en face, ami urbain. Ton ennemi à toi aussi, ce sont les 1% qui dictent les politiques urbaines et s’accaparent ta ville pour la déposséder. Tu n’es plus chez toi maintenant. On aimerait que tu partes pour laisser la place à plus riche que toi. Merci. Va donc en campagne… Tu seras tranquille.

Très tranquille.

Toi le religieux

Quelle que soit ta religion, tu marches parfois contre les avancées de ce monde dans un souci de préservation de tes principes. Je ne vais pas te juger ici, toi et moi on a beaucoup de différends qu’on ne pourra sûrement jamais régler. Mais je vais là aussi essayer de me mettre à ta place. Toi ce que tu voudrais, il me semble, c’est de pouvoir pratiquer ton culte, que tes lieux sacrés soient entretenus, préservés, et qu’on n’entache pas tes valeurs. Tu aimerais qu’on te laisse tranquille et pourtant, tu ne cesses de te sentir outragé par certaines choses au quotidien. Tu vois des choses que tu ne voudrais pas voir. Tu sais surtout qu’une des valeurs essentielles de ton culte, quel qu’il soit, c’est la charité et le pardon. Et pourtant, tu ne reconnais pas ces valeurs partout autour de toi. Pour toi, le mariage pour tous était une erreur. Ou pas, mais c’est possible. Et tu te demandes pourquoi on n’a pas écouté davantage les Français. Et par « les Français », tu entends « toi » et tes convictions. Tu sais que la PMA est en route, et tu anticipes déjà la GPA. Sache que moi je suis heureux de ces avancées. Et ce qui nous sépare, toi et moi, c’est de ne pas vivre dans le même monde. C’est qu’on n’arrive pas à communiquer ensemble. Ton problème, à toi le religieux, c’est le mien. C’est qu’on n’arrive pas à vivre ensemble, à se tolérer l’un l’autre. Tu sais les risques que cela implique. Tu auras toujours plus de monde contre ton culte que de défenseurs, c’est statistique. Une minorité de Français se retrouvent à chaque fois dans chaque différent culte. La première religion, si tant est qu’elle en fût une, c’est l’athéisme, tu le sais. Alors qu’est-ce que tu as à gagner dans cette crispation ? Pourquoi ton seul recours n’est plus que de manifester, de monter au créneau ?

Parce que la politique actuelle nous monte les uns contre les autres, ami croyant. Nous ne nous rencontrons plus. Nous vivons en autarcie dans nos cercles, et surtout, plus personne ne nous entend. Et tu sais quoi ? C’est un choix politique. N’as-tu jamais remarqué qu’en nous segmentant, en nous séparant, le président actuel peut s’en donner à cœur joie et adapter son discours en fonction de la population qu’il a en face de lui ? Combien de fois vous a-t-il rencontré et dit qu’il allait vous entendre sur la question de la PMA par exemple ? Quel en est le résultat ? Il ne t’a pas écouté. Dans ce cas précis, ça m’arrange, mais soyons honnête, cette façon de faire est ce qui va nous perdre. En faisant des discours jamais suivis d’actes, te sens-tu désormais respecté, écouté ?

Toi et moi on a le même ennemi. On se dispute, mais au fond on voudrait la même chose : vivre ensemble dans le respect de chacun. Et pendant que tu te bats sur tes idéaux, n’as-tu pas vu tes frères et sœurs entrer chaque jour un peu plus dans d’autres problèmes ô combien plus dramatiques ?

Pose-toi la question suivante : pourquoi alors qu’ils prétendent vous entendre, les actes ne suivent pas vos revendications ?

Parce que nous vivons et nous ressentons un déni de démocratie. Si le peuple s’était exprimé, tu aurais bien dû faire avec, ou moi-même qui sait ? Mais c’est ça le pacte républicain : avancer ensemble et la majorité l’emporte. Ensuite, il faut nous réunir pour protéger chacun dans le respect de ses croyances.

Pour le mariage, ça ne s’est pas si mal passé au fond, non ?

Personne ne t’a obligé à marier dans tes églises les couples homosexuels. Mais l’État accepte de marier ses citoyens. Bon. Chacun est sauf. Là, toi comme moi, on voit les choses avancer, sans pouvoir s’exprimer. Parfois, on est content, parfois moins. Parce que ceux qui nous dirigent ont leur propre agenda. Ils font ce qu’ils veulent. Et ils ne nous respectent pas. On a le même ennemi : et ce sont toujours les 1%. Car seul leur argent leur fera prendre telle ou telle décision. Il ne faut pas se tromper, s’il vous drague, c’est pour garder vos voix.

Toi l’athée

Toi je te comprends mieux. Toi et moi on a la même conviction : on est bien seuls dans ce vaste univers. On est même nombreux à penser la même chose. On me dit qu’on serait même la majorité. On a trouvé un autre terme pour parler d’une sorte de neutralité quant à la religion. On parle de laïcité. Ça arrange un peu tout le monde même si son application est interprétée différemment et qu’au final, personne ne sache vraiment comment ça se pratique tout ça. Une chose est sûre, pour toi et moi, on a un peu de mal à penser que Dieu, ou peu importe son nom, soit au centre de la vie de certains de nos concitoyens. Pour nous, il n’existe pas. Ça ne veut pas seulement dire qu’on pense qu’il n’y en a pas, ça veut dire qu’il n’est pas dans nos vies, qu’on n’y pense jamais, que c’est un sujet qu’on n’aborde même pas. On ne se lève pas le matin en disant merci pour ce petit déjeuner. On sait qu’il vient du Carrefour, on ne va pas se remercier nous-mêmes, non ?

Non vraiment, Dieu est d’une absence totale dans nos vies. Alors on a du mal à comprendre, alors que la majorité des Français sont dans la même absence, que l’on ne parle que de ça dans les médias et au gouvernement. Islam par ci, manif pour tous par-là, le Pape et vas-y que l’héritage de la France serait chrétien… On en bouffe tous les jours. Et tu gueules pourtant qu’il serait temps de passer à autre chose.

Tu es surpris qu’au XXIe siècle, la religion soit toujours à ce point présente. Et quand tu en parles autour de toi, finalement, tu remarques que tu ne connais pas tant de croyants que ça. Si Dieu n’existe pas dans ta vie, il apparaît aussitôt que tu allumes la télévision, ou consultes les journaux ou sites d’information. Les seuls moments où pour toi Dieu semble exister et entre dans ta vie, c’est dans ces moments-là. Et dès que tu quittes tes lectures ou éteins la télévision et la radio, tout redevient normal. Il disparaît aussi vite qu’il n’est apparu. De nouveau, il n’existe plus du tout, comme il n’aurait jamais dû exister selon toi. Toi aussi on cherche à attirer ton attention sur quelque chose de bien précis. On force ton esprit à considérer quelque chose qui t’échappe totalement et dont tu te fous. Toi l’athée, tu es dangereux pour beaucoup, car tu ne défends aucun culte. De fait, tu n’as aucun ennemi, et on ne peut pas t’attaquer. Tu n’existes pas plus que ton Dieu, et c’est bien ça le problème pour ceux qui cherchent à nous diviser : il est impossible de te monter contre quelqu’un, de même qu’on ne peut monter personne contre toi. Parce que le pire dans tout ça, c’est que non seulement tu t’en fous, mais tu n’emmerdes personne. Tu es vraiment problématique pour les 1% semant partout les graines de la discorde. Alors on se focalise sur les groupes, aussi minoritaires soient-ils, qu’on peut utiliser pour diviser. Et si tu ne te méfies pas, ami athée, on finira par ne parler plus que de ça. Ton ennemi à toi, ce sont toujours les mêmes, je n’ai même plus besoin de les nommer. Ce sont ceux qui ne s’intéressent pas à toi parce que tu ne peux rien leur rapporter. Et tu es la preuve qu’un être humain qui n’a rien à revendiquer, et qui vit harmonieusement avec les autres est une plaie pour le business : à toi, on ne peut rien vendre. Tu n’achètes pas de drapeau, tu n’as pas de rites, tu ne fais même pas la promotion de ton idéologie et tu n’as même pas de livre à défendre ou à consulter. Toi l’athée, aux yeux du marché, tu ne sers à rien. C’est pour ça qu’on n’aura aucun problème à t’ignorer et à te faire disparaître dans le meilleur des cas. On te forcera à choisir ton camp. On aimerait bien que tu sois contre les musulmans par exemple. Et contre les catholiques, pourquoi pas. Mais si tu pouvais être contre ceux qu’on te propose, ça les servirait bien. Toi l’athée, méfie-toi, on cherchera forcément à te rendre croyant. Et c’est déjà ce qu’il se passe. Tu dois passer de neutre à croyant. Croyant dans le fait que Dieu n’existe pas, si tu veux, ça ils s’en moquent. Mais surtout croyant dans le fait que les religions sont contre toi.

Toi le pauvre

Je n’ai même pas besoin de t’expliquer. Tu le sais déjà, puisque tu le vis au quotidien. Tu n’as pas de question à te poser, si tu es dans la merde, on dira que c’est de ta faute, mais on voit surtout bien que c’est parce que ça ne ruisselle pas, ça aspire. Toi le pauvre, ton ennemi tu le connais et tu le détestes. Ils sont 1% de la population mondiale qui accapare 90% des richesses de ce monde. Toi, un petit pour cent de plus t’irait bien pourtant. Tu ne demandes pas grand-chose finalement, sinon de vivre dignement.

Toi la féministe

Ça fait des années que tu te bats contre un système qui t’oppresse. Tu ne parviens toujours pas à être traitée comme l’égal de l’homme, à cause de cet héritage culturel et misogyne, dit-on. Tu te bats comme tous, tu dois faire toujours plus, et parfois tu gagnes des combats. Pas toujours assez vite. Pas toujours dans un souci d’équilibre. Parfois, c’est un peu revancharde que tu vas au combat, l’arme au poing, mais qui t’en voudrait finalement, après tant d’années à devoir endurer sans rien dire ?

Maintenant, tu parles, ta voix porte et il était temps. Pourtant, quoi que tu fasses, on te donnera toujours la même chose. Pas plus d’argent non. Pas plus de responsabilités non plus. Ça, ça reste pour les hommes. Toi on voudra bien te donner le droit d’avoir des enfants. Les enfants, c’est bien. C’est un truc de femmes. Donc OK pour la PMA. Ça, on voudra bien te le donner. C’est bien, c’est une avancée. Mais pour le reste, vous repasserez mesdames. Ces messieurs ont encore bien trop de choses à protéger.

Toi la féministe qui te bats pour une cause juste, demande-toi juste une chose : à ton avis, combien y a-t-il de femmes décisionnaires au sein des 1% ?

La réponse, tu la connais. Tu sais que plus on monte, plus la représentation des femmes est limitée. La première femme la plus riche du monde n’est que quinzième au classement international des grandes fortunes. Il y a quinze hommes devant elle. Et ça ne changera pas de sitôt. On se moquera même d’elle : sa fortune est un héritage. Le patron d’Amazon, lui, il l’a fondée, sa boîte. Non pas qu’elle n’aura pas été capable de le faire. On l’en aura empêché. Ton ennemi à toi la féministe, c’est ceux qui feront tout pour que le privilège de la richesse soit réservé aux hommes. Tant que tu n’auras pas tué cette idéologie qui préside au sommet du monde, toutes tes avancées à ton niveau ne vaudront jamais plus que des miettes qu’ils seront d’accord de te lâcher. Et si un jour tu obtiens le même salaire que celui des hommes, demande-toi si c’est le tien qui s’est aligné sur le leur, ou si c’est le leur qu’ils ont réussi à réduire en usant de ton combat comme prétexte pour pouvoir faire des économies. Entre nous, je ne connais pas tellement d’hommes aujourd’hui qui seraient contre une vraie égalité homme-femme. Demande-toi où ça coince.

Ton ennemi à toi la féministe, ça a toujours été ceux qui te dominent. Aujourd’hui, ce sont moins les hommes que certains hommes. Et on a le même problème : ils dominent tout le monde avec le même cynisme.

Toi l’homme

Tu es le coupable. Tu es le méchant. Tu es l’ennemi désigné de tous les maux de ce monde. On te pointera du doigt pour avoir osé faire partie d’un groupe dont certains déconnent grave. Peu importe que tu les dénonces ou que tu les vomisses, tu as entre les jambes ce qui fait fantasmer tout le monde dans tous les sens du terme. On te réduira à cet organe, comme si tu n’étais pas capable de penser autrement qu’avec ça. On fera des campagnes de prévention contre la pédophilie, et c’est toi qu’on montrera comme potentiel coupable. Tu seras le père, le frère potentiellement dangereux. En tentant de dénoncer les abus abjects de certains tarés, on te mettre dans le même sac, et on perpétuera l’image d’homme violent, sale et pervers qu’on essaye pourtant de combattre. Et tant pis si c’est toi qui meurs à 80% quand tu finis dans la rue. Et tant pis si un jour des statistiques montrent que tu es la principale victime des agressions en pleine rue par des inconnus. Et tant pis si aujourd’hui tu n’as plus aucun moyen de ne pas reconnaître un enfant que tu n’as jamais souhaité. Tu es coupable, toi et ta bite. C’est de ta faute si tu gagnes plus que les femmes. Et sûrement que certains trouveront que j’ai raison de dire ça au fond, malgré mon ironie.

Parce qu’au fond, toi l’homme, tu n’as rien demandé. Tu es né, on t’a donné des privilèges, tu ne serais pas contre les partager. Tu n’es pas violent, tu respectes les femmes, tu te bats contre les pédophiles qui t’ont toi aussi tripoté gamin. Peut-être. Qui sait ? Pourtant si un jour tu regardes l’école maternelle dans laquelle tu as grandi, le sourire aux lèvres parce que tu reconnais le préau où on te faisait faire la sieste, et que tant de bribes de souvenirs te reviennent, si un jour on te voit faire ça, on pensera à protéger les enfants, parce que vu ce que tu as entre les jambes, on soupçonnera que tu envisages de t’en servir à mal. Forcément.

Ah les clichés ! On avancerait sûrement plus vite si on arrivait à les combattre. Mais ne remarques-tu rien ? Pendant qu’on te dénonce, rien ne change. On n’agit pas. À quoi bon te montrer du doigt si c’est pour que cela ne serve à rien ? Détrompe-toi mon ami, tout sert. Et te montrer du doigt est la meilleure façon de mettre au moins 50% de l’humanité contre toi. On te stigmatise parce qu’il est temps de nous diviser. Plutôt que de nous rassembler contre nos vrais ennemis, il est plus important d’allumer tous les foyers de la division. Et hommes contre femmes, quel beau foyer ! Intarissable, quoi que tu dises, la moitié de l’humanité te soutient pendant que l’autre moitié te déteste. Toi l’homme, comme toi la femme, ton ennemi n’est pas l’autre sexe, mais ceux qui te manipulent.

Pose-toi une seule question : si les hommes étaient si mauvais, pourquoi seraient-ils si dévastés après une rupture ? Pourquoi sombreraient ils plus facilement dans les drogues et les addictions ? Pourquoi seraient-ils si représentés parmi nos SDF ? Et pourquoi se suiciderait-on trois fois plus que les femmes ?

Toi l’homme, et toi la femme, vous n’êtes pas ennemis, vous le savez bien, allons ! Ceux qui vous nuisent sont ceux qui vous font perdurer dans un système en vous assignant des rôles que parfois vous avez du mal à assumer. Toi, homme ou femme, ton ennemi est celui qui a plutôt intérêt à ce que vous vous entretuiez, plutôt qu’à vous réunir. Ton ennemi est celui qui ne fait rien pour toi et pour vous défendre ensemble.

Ils sont 1% à ne pas avoir intérêt à ce que vous vous réunissiez dans un combat commun. Parce que tant que vous vous détestez, on peut jouer sur vos divisions pour vous distraire des vrais enjeux. Et si ça ne tenait qu’à nous, il y a longtemps qu’on l’aurait enfin, cette égalité.

Toi l’enfant

Ton avenir est noir. Ta planète risque de brûler. Tu vas avoir du mal à t’en sortir. Probablement que ton espérance de vie sera moins grande que celle de tes parents. Tu auras moins facilement accès aux soins. Tu auras une éducation au rabais, plus occupée à te placer dans la société,  peu importe tes aspirations, là où on pourra t’exploiter. On te prépare un monde où tu n’auras pas le choix que d’aller cravacher pour ceux qui daignent bien te donner l’aumône contre le plus clair de ton temps et de ta santé. Tu mourras sûrement au travail, peut-être comme nous autres, sans avoir pu connaître le plaisir de ne pas être surveillé en permanence. Tu n’auras pas de répit, pas de liberté. Ton corps et ton âme devront servir la nation, ton entreprise surtout. Jusqu’à ce qu’ils aient tout. Et quand enfin vous n’aurez plus rien, vous pourrez crever.

Toi l’enfant, ton ennemi, c’est nous. Si on ne fait rien contre ceux qui nous dirigent. Mais ne nous en veut pas trop. Notre ennemi est fort. Et un jour, il sera aussi le tien.

Toi le juif

Tu es victime de tous les clichés, encore aujourd’hui. Tu vois renaître de ses cendres une forme nouvelle d’antisémitisme que tu n’aurais jamais souhaité voir ressurgir. Tu es victime d’une représentation toxique qui te nuit. Tu as des porte-paroles parfois trop partisans, qui nient la diversité juive dont pourtant tu es bien la preuve. Tu as ta communauté, heureusement pour toi. Mais parfois, tu en as marre de voir qu’on alimente ce cliché du juif banquier ou dans les médias, ou tout ce qui a fait ta réputation lors du troisième Reich avec toutes les horreurs qui en ont découlées. Toi le juif, ton ennemi n’est pas le musulman. Ni même Israël que pourtant parfois tu as du mal à avoir encore envie de défendre. Toi le juif, aujourd’hui tu n’as qu’une seule voix. Celle de ceux qui ont décidé qu’ils devaient te représenter. Tu essayes pourtant de dire combien vous êtes pluriels. Mais on ne vous voit pas. Vous êtes pris en otage par des représentants exclusifs, politiques, et vous nous manquez un peu. Sortez de vos communautés, venez nous rejoindre. Je ne saurais que trop saluer cette femme juive présente à la marche contre l’islamophobie, parce qu’elle a compris que la persécution que sa communauté a endurée pendant la Seconde Guerre pouvait revenir, même si c’était contre une autre que la sienne. Elle, comme nous tous, est victime de ce diktat des médias qui ne laissera parler que ceux qui jouent le jeu de la pensée que nos 1% veulent voir aborder dans les médias.

C’est pourquoi, ami juif, si je parle de toi, c’est parce que nous sommes pareils. Nous subissons les mêmes représentants. Je pourrais dire aussi la même chose de tous les non-juifs qui prennent la parole dans les médias soi-disant en mon nom. Mais la différence, c’est que tu as aussi une histoire et des instances qui peuvent, hélas, te nuire davantage. Et tu le vois bien.

Ne tombons pas dans leurs pièges. Ce n’est pas ta croyance qui est en cause ici, mais bien ceux qui œuvrent contre nous, quand bien même ils auraient la même croyance que toi.

Toi ami juif, je pense même à retirer l’adjectif quand je te parle, tellement il me semble qu’il génère une différence qui n’existe pas entre nous. Mais par respect pour ton histoire, je le garde, car si on ne se méfie pas, on risquerait de ne plus voir le vrai antisémitisme, et ça, ça serait inacceptable. C’est pourtant là le danger. À force de crier à l’antisémite là où il n’y a pas lieu d’être, comme une arme pour désarçonner l’adversaire dénonçant un militant des 1% qui se trouverait être juif par hasard, on te manipule, on joue avec tes valeurs, et avec ta sécurité. Toi le juif, on t’instrumentalise comme tout le monde. Et on va finir par dénaturer ce qui pourtant doit être sacralisé : la protection de tous, et de toi en particulier.

Ami juif, ne te trompe pas : celui qui te nuit, c’est celui qui dénature ton histoire et ta défense. Encore et toujours un petit pour cent de la population.

Toi le noir

Tu es parfois immigré, mais aussi fondamentalement français. Tu vis en hexagone ou en DOM/TOM. Dans tous les cas, on ne pense pas à toi. Tu es là, on te voit, on t’ignore. Le moins qu’on puisse dire, c’est que tu n’emmerdes pas grand monde. On te fera subir un peu de racisme au passage, mais tu es moins porteur que la religion. Dans les îles, tu es prisonnier. Tout coûte plus cher pour toi. Et on ne veut pas résoudre ton problème. Il serait hors de question de te donner un peu d’autonomie. Te laisser commercer avec les pays alentour et te permettre d’essayer de réduire tes coûts. Non, toi tu dois tout importer de l’hexagone. Tu as les mêmes produits que nous, mais plus cher. Tu as un statut identique que nous tous en hexagone, mais tu es tellement loin qu’on oublie que tu pourrais bénéficier de quelques allégements. Toi le noir, tu es parfois immigré. Issu d’anciennes colonies, en tous les cas, tu es francophone pour la plupart. Mais immigré ou pas, tu es bien exotique, on te regarde avec condescendance, on prendra les colliers de fleurs en descendant des avions. C’est ça qu’on attend de toi. Et peu importe si tu as pourtant tellement plus à offrir, que tu souffres de la misère ou que tu doives encaisser le racisme sans broncher. Tu finis même parfois par te radicaliser à force de dédain de notre part. Tu finis par te dire que tous ces blancs sont bien des privilégiés. Si tu as en partie raison, laisse-moi nuancer un peu le propos : CERTAINS blancs sont privilégiés, c’est vrai.

Pose-toi une seule question : penses-tu que les colonialistes qui sont venus te mettre en esclavage et qui maintenant te regardent avec condescendance sont les mêmes que ceux qui meurent dans la rue ou à l’usine ?

Des colonialistes, nous ne le sommes pas tous. Des riches, des puissants, nous ne le sommes pas tous. Issus des bonnes familles, nous ne le sommes pas tous. Tu sais, il y a deux France. Celle des 1%, qui sèment la misère, l’exploitation et le dédain droitier, ceux qui ont le pouvoir aujourd’hui, et les autres, les révolutionnaires, les pauvres, tous les autres en fait. Bien plus nombreux. Ceux-là n’ont aucun problème avec toi. Eux aussi trouvent anormal que tu ne sois pas plus présent dans les institutions, aux postes à responsabilité, dans nos écoles, dans nos hôpitaux. Toi le noir, et moi le blanc, nous sommes pareils. Nous avons le même ennemi. Celui qui nous empêche de nous retrouver ensemble pour enfin résoudre les problèmes de tous et en finir avec nos différences de traitement.

Et ne nous en veut pas si parmi ceux qui devraient être tes alliés, on trouve quelques racistes. Ce n’est pas tant qu’ils te connaissent au point de te haïr. C’est surtout parce qu’on leur a mis dans le crâne que tu faisais partie du problème. Tu n’as qu’à allumer la télévision pour savoir qui fait ça.

Toi le handicapé

On espère que tu n’es pas trop mis à l’écart. Pourtant, il faut bien le reconnaître, on ne te voit pas. Jamais je ne t’ai croisé dans mes entreprises, en tant que collègue tout simplement. Toi le handicapé, tu subis la double peine : le handicap et l’exclusion. On te fait miroiter des places de parking partout, pour que tu ne puisses pas faire passer ton fauteuil dans les portes de l’établissement où tu te rends. On te dit que tu dois t’intégrer, mais je n’ose même pas imaginer le nombre d’entretiens d’embauche où tu savais pertinemment qu’on ne te prendrait pas aussitôt qu’on a vu entrer ton fauteuil, ta canne blanche ou que sais-je.

Toi le handicapé, tu mérites mieux que des subventions, même si heureusement, tu en bénéficies !

Ce qui te manque, c’est l’accès. Pas juste l’accès physique, mais l’accès à tout : au travail, à la culture. Tu ne pourras peut-être même pas lire ces mots que je t’adresse, et j’en suis désolé. Moi-même je suis démuni. Je ne sais même pas comment faire pour communiquer avec toi selon ton handicap.

Mais vois-tu, pour pouvoir changer le monde, il faudrait changer d’idéologie. Pour le système capitaliste actuel, tu n’es pas rentable. Pire, tu représentes un coût. On ne veut pas de toi dans ce monde du productivisme à tout prix. Tu gênes. Tu représentes même peut-être parfois l’échec du système parce que ton handicap est issu d’un accident du travail. Comme si le travail pouvait être responsable de ce surcoût que tu représentes. On ne tolère pas ceux qui échouent dans le monde des 1%. Et tant qu’ils auront le pouvoir, tu n’auras aucune avancée majeure. Ton monde restera le même. Voire peut-être même qu’on essayera de réduire un peu tes avantages, histoire que tu nous coûtes un peu moins cher.

Et je ne parle pas de la misère sexuelle dans laquelle tu te retrouves peut-être en raison de ton handicap. On ne va pas en plus aborder les sujets qui dérangent, quand bien même tu pourrais y penser tous les jours.

Pose-toi une seule question, mon ami : est-ce que tu ne rêves pas d’une vie meilleure ?

Moi aussi. Je rêve aussi qu’on puisse enfin se croiser, vivre ensemble. Et tant qu’on ne combattra pas ensemble ceux qui nous oppressent, ceux qui nous éborgnent chaque samedi au point de renforcer tes rangs chaque semaine un peu plus, on n’arrivera à rien. J’appelle tous les éborgnés de France, tous les culs-de-jatte, les aveugles, les sourds, etc. Sortons des termes politiquement corrects : on est tous des cadavres en devenir, peu importe la carcasse qu’on se traîne jusque-là. Alors autant qu’on puisse tous vivre dignement.

Allons chercher les 1%.

Toi le retraité

Toute ta vie, tu as trimé, tu en es arrivé au point où enfin tu vas pouvoir profiter de la vie. Un peu tard, c’est évident. Mais au moins, ta génération peut encore le faire. De moins en moins bien pourtant. Toi aussi tu représentes un coût pour la société, selon ces idéologues. Comme si tu n’avais rien apporté de ton vivant, et comme si ce n’était pas mérité. Tout ce que l’état te verse, c’est comme si c’était encore trop. Qu’ils rechignaient ! Alors on va réduire tes allocations. Chercher à gratter un peu de CSG ou n’importe quoi, pourvu qu’on te paye un peu moins. On va même te demander d’être solidaire de ceux qui travaillent, comme si ce n’était pas l’inverse qui devrait avoir lieu ! Toi tu as déjà donné. Ta prochaine étape c’est la mort, qu’on te foute la paix ! Ce n’est pas moi qui le dis, mais avoue que tu y penses parfois. Et ça te mine. On dit que tu toucherais peut-être plus que ceux qui travaillent, comme si c’était ton problème. Est-ce que le problème, ça ne serait pas plutôt que ceux-là ne soient pas assez payés ? Ça expliquerait peut-être bien pourquoi ils n’arrivent plus à payer ta retraite !

Pose-toi la question suivante : qui change les règles du jeu en court de partie ?

Qui veut récupérer le fric qui t’était normalement dû, comme ton contrat avec la nation le prévoyait le premier jour où tu t’es mis à travailler ? Est-ce normal de revenir sur ce qui était alors le contrat social ? C’était le pacte républicain : tu donnes, tu reçois. Aujourd’hui, on cherche à ne plus jamais te laisser bénéficier de ce que tu pensais mériter pour avoir servi la France de ton vivant. Dis-toi que pour nous c’est pire : on ne sait même plus à quel jeu on joue. Bien malin celui qui pourra prédire à quel âge il partira en retraite. Plus tu avances, plus on te recule la date. Plus on te change tes droits. Toutes ces années de cotisations, pour ne même plus savoir si ça va valoir quelque chose. On nous parle de changer tout le jeu désormais. On devra peut-être cotiser dans des fonds d’investissement privés. On a perdu quoi ? Dix, vingt, trente ans à ne pas cotiser, pensant qu’on aurait une retraite par répartition comme toi ? On se fait flouer, on change tout, on nous vole. Et au passage, on écorne et notre confiance et notre motivation à continuer de jouer un jeu de dupe aux règles changeantes chaque fois qu’on approche du but. Toi et moi, ami retraité, on en a marre de se faire piller notre pognon par un petit pour cent de la population.

Toi l’écologiste

Toi, ça sera simple. Maintenant, tu as compris que ton ennemi est le capitaliste et ceux qui veulent le conserver. Tu sais que les enjeux du capitalisme sont incompatibles avec l’écologie et la sauvegarde de notre planète. Ça y est, le changement climatique a commencé, on en ressent les premiers effets. On a les calottes glaciaires qui ont fondu, c’est bon. On déforeste comme jamais, au point que le poumon de la planète consomme désormais plus d’oxygène qu’il n’en produit pendant l’été. Du jamais vu. On le sait, c’est presque foutu. Et si on veut changer les choses, ce n’est pas par petits pas de gamins qui rechignent qu’on va y arriver. C’est à grand coup de changement radical de direction et de modèle de société. Si on ne veut pas tout perdre, c’est un renversement de l’ordre mondial qu’il nous faut. Et ça passe par ôter le pouvoir des mains de ceux qui continuent de piller les ressources de la Terre en cherchant à toujours consommer plus de ressources qu’elle n’est capable de fournir. Tu le sais, le capitalisme est à l’origine de tous nos problèmes environnementaux. Tu n’as pas de question à te poser. Ton ennemi numéro 1 ce sont les 1%.

Toi le Gilet Jaune

Tu combats pour ton présent et ton avenir, ainsi que celui de tes enfants. Tu sais que rien ne se passera si on marche gentiment. Parmi vous, il y a un peu tout le monde et quelques black blocks qu’on cherche à diaboliser. Mais tu as vu que pour obtenir un semblant de réforme, il a fallu y aller avec les dents. La violence, tu n’es pas forcément pour, mais tu sais qu’on n’a rien sans rien, et que si on continue de demander poliment, la seule chose qu’on obtient, c’est un doigt d’honneur. Toi ton ennemi, c’est les puissants, la finance et les élus. Bref les 1% évidemment. Et chaque samedi, tu as commencé le combat. On a fait peur à tes soutiens, on a éborgné tes frères, parce que toi tu as identifié l’ennemi, et tu as commencé le combat. Tu fais peur. C’est toi qu’on devrait tous rejoindre.

Toi le policier

Tu travailles pour un état qui a rompu sa promesse républicaine. Tu penses agir pour la nation, en réalité tu es instrumentalisé par la finance. Ce n’est pas forcément totalement de ta faute, tu as été parasité par des idéologies droitières au sein de tes effectifs depuis trop longtemps. À force de t’avoir fait combattre la misère qui était bien trop représentée par des Arabes qu’on a maintenus dans la misère par racisme, tu as fini par croire que le problème venait plus d’eux que de la misère. Mais on t’a bien lavé le cerveau. Aujourd’hui, tu en es à éborgner, lapider, frapper tes frères, tes pères, tes femmes et tes enfants dans des manifestations qui réclament plus de droits, y compris pour toi. Tu ne vois peut-être pas le problème, et pourtant tu as fini par frapper tes cousins les pompiers. Tu deviens fou, tu te suicides, la pression et la fatigue sont trop fortes. On a du mal à te comprendre.

Ami policier, regarde-moi et entends-moi, je t’en prie : ton ennemi n’est pas le grand-père chez qui tu achetais ton pain et que tu viens d’éborgner à vie. Ton ennemi est celui qui te manipule, celui qui t’utilise pour faire ce qui devient indicible. Ton ennemi à toi policier, ce sont tes donneurs d’ordres. Ils travaillent pour les 1%.

Toi le soignant

Tu soignes tant bien que mal désormais. Tu vois les besoins de la population croître chaque année et tes moyens réduire dans le même temps. Tu ne sais plus comment faire ton métier, tu déprimes, certains se suicident. Tu ne sais plus faire face, tu as parfois honte de ce que tu es obligé de faire subir à tes patients faute de moyens, de temps et d’argent. Tu as toujours la fibre, mais tu dois reconnaître que parfois tu envisages de jeter l’éponge. Et puis tu te reprends, tu te dis que ces gens ont besoin de toi. Alors tu ne lâches rien, et c’est toi qui finiras par tomber malade, même si tu te dis que tu n’as pas le droit.

Toi aussi tu as compris. Ton problème, c’est le manque d’effectifs et de moyens. C’est un problème d’urbanisation. On te demande de travailler comme à l’usine, en oubliant que ton métier c’est 95% d’écoute et de suivi. Tu es de plus en plus désemparé et tu te demandes comme nous tous où va le pognon.

Mais au fond, on le sait bien. Même plus besoin d’expliquer dans quelles poches il va.

Toi le sondeur

Tu travailles essentiellement pour les 1%. Tu trafiques les chiffres et refuses de diffuser les données brutes récoltées avant traitement par ton algorithme que tu gardes secret. Tu choisis de présenter les résultats en essayant le plus possible de noyer la marge d’erreur dans ta présentation pour que ça soit plus lisible, diras-tu. On a vu à quel point tes sondages pouvaient se tromper. Plus d’une fois, tu t’es totalement égaré. Et pourtant tu continues de nous présenter inlassablement tes résultats comme si la méthode était suffisamment rigoureuse pour qu’on en parle comme d’une science. Pourtant, tu sais à la fois les biais et l’influence de ton travail. Tu utilises tellement ces biais que tu te spécialises désormais dans le Nudge, cette technique de manipulation inconsciente des foules afin de modifier le comportement des gens sur qui tu l’appliques. Ça allait quand il s’agissait de dessiner une mouche dans les urinoirs pour que les hommes visent en effet dans le trou plutôt qu’à côté… Mais depuis que tu fais des sondages, cela pose un vrai problème éthique. Et ton secret sur tes méthodes et tes algorithmes ne fait que renforcer ce sentiment de roublardise. Tu nous caches des choses, et c’est ça qui nous gêne quand on prétend prévoir le futur de notre démocratie.

Toi le sondeur, demande-toi une seule chose : si ta science est capable à ce point de se tromper, pourquoi te paye-t-on toujours aussi cher pour produire des résultats ?

Tu penses ne pas avoir d’ennemis, en prétendant ne faire qu’appliquer ta méthode. Mais qui sers-tu ? Tes ennemis à toi, ami sondeur : ce sont tes clients. Parce qu’ils te payent, tu leur dis ce qu’ils veulent entendre.

Et qui sont tes principaux clients ?

Toi le Macroniste

Tu as peut-être voulu bien faire. Tu as peut-être cru que c’était le bon programme, le plus raisonnable, le plus pragmatique et le plus progressiste. Tu te rends peut-être compte aujourd’hui que tu ne travailles que pour la finance, contraint par celle-ci là où tu aurais le pouvoir de la contraindre toi-même. Tu es prisonnier de ton monde et ne vois même plus que tu en arrives aux pires extrêmes, tout en prétendant combattre l’extrémisme justement.

Toi le macroniste, méfie-toi. Si tu ne te rends pas compte que ton mouvement a du sang sur les mains, tu seras considéré comme servant les 1%. C’est d’ailleurs ce que tu fais puisque ce sont eux qui t’ont mis au pouvoir. Sache que tu risques de devenir l’ennemi du peuple. Demande-toi juste la chose suivante : dans quel camp veux-tu être ?

Un indice : l’un de ces camps plongera l’humanité à sa perte. Et il te manipule au quotidien.

Toi celui que j’oublie

Tu es pompier, tu es cadre, tu es boulanger, ingénieur, cheminot, technicien de surface, Italien, immigré asiatique, enseignant, syndicaliste, classe moyenne, pauvre, tu es tous ceux qui comptent autant que les autres parce que c’est notre nombre qui fait notre force. Tu es tout le monde et tu es celui qui compte donc le plus. Toi celui que j’oublie, non pas par distraction, mais parce que tu es trop vaste pour que je puisse t’explorer. Toi aussi tu sais que plus rien ne tourne rond et tu sens les changements de ce monde. Toi que j’oublie, je pense à toi en permanence. C’est sur toi que repose l’avenir du pays. Tout dépendra de ta mobilisation. Tu es seul ou en famille nombreuse, tu votes ou non, tu es d’ici ou d’ailleurs. Toi et moi, nous tous, nous sommes tous des oubliés de ce monde, des sacrifiés des un pour cent. Pose-toi une seule question : si moi je t’oublie, penses-tu qu’ils pensent à toi ? Nous sommes les mêmes et nous ne devons faire plus qu’un. Parce que nous avons tous le même ennemi : les 1% qui nous effacent. Eux qui nous taisent et nous saignent. On est tous des oubliés de la République. Faisons en sorte qu’ils s’en souviennent.

Toi le 1%

Toi le 1%, tu viens de t’en prendre pour ton grade. Tu es celui qui a le pouvoir, celui qui a l’argent, les connexions. Celui qui fait vivre et perdurer une idéologie mortifère qui ne sert que tes propres intérêts et ceux de ta caste. Tu es celui qui a infiltré tous les organes du pouvoir, de la presse à la justice, du gouvernement aux entreprises. Tu es l'industriel, le magnat de la finance, le roi du pétrole, et tu pilles, tu pilles le pays qui t’a fait, celui qui t’a hébergé, pour faire des montages financiers. Tu n’en as jamais assez, il t’en faut toujours plus, quitte à ne plus savoir quoi faire de tout cet argent. À l’époque gréco-romaine, on appelait ça la décadence. Tu es en plein dedans. Mais tu ne le vois pas, obnubilé par ton jeu stérile auquel tu passes tes journées à jouer. Toujours plus de croissance, toujours plus d’argent, toujours plus de richesses sur une terre qui a des ressources limitées. Peu importe, tu iras sur la lune ou sur Mars, et tant pis s’il faut sacrifier quelques vies pour que tu puisses engranger toujours plus. Ton Monopoly est vicié, comme une partie du jeu de société Destin, tu ne peux qu’engendrer toujours plus de billets et jamais n’en perds.

Toi le 1%, tu as fait de toute l’humanité ton ennemi, par ta seule avarice. Le seul péché capital que tu ne puisses jamais renier, au point de ne surtout pas chercher à résoudre tous les problèmes. Ça te sert bien nos problèmes. Tu les utilises pour te défendre, mais aussi pour créer du business. C’est bien connu, une société qui n’a besoin de rien est une société à qui tu ne peux rien vendre ou acheter. C’est bien là le cœur du problème.

Tu t’en fous, tu n’as pas de principes. La seule chose qui compte, c’est ton addiction.

Pose-toi la question suivante : si la Terre entière te désigne comme l’ennemi, reconnaîtras-tu que tu es aussi ton pire ennemi ?

Comme un drogué, tu as besoin de désintoxication. C’est une cure qu’il te faut, et non pas encore et toujours plus de dope. Est-ce qu’on soigne une addiction à l’héroïne en en donnant davantage au toxicomane ? Allons, un peu de sérieux.

Toi le 1%, ton pire ennemi, c’est toi-même. Et si tu ne t’en rends pas compte à temps, ça va te coûter très cher. Tu as commencé la guerre, et elle est désormais lancée. Mais je pense que tu as oublié un détail, oh trois fois rien.

Nous sommes 99%.

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