Griveaux : avocat malgré lui de l’anonymat et de la désacralisation du phallus

Cette affaire Benjamin Griveaux, en plus de réveiller la grivoiserie franco-française, nous invite à nous poser quelques questions sur les raisons d’un tel impact sur la sphère privée et professionnelle, d’un acte que pourtant tout-le-monde s’accorde à définir comme bien humain et masculin.

 © Image par Darko Djurin de Pixabay © Image par Darko Djurin de Pixabay

Le pouvoir de la b…

Terrible pouvoir que celui-ci. Surtout en pleine période de #metoo et autre #balancetonporc.

Cette sombre partie de l’anatomie diabolisée par toutes les bien-pensances est capable de donner la vie, comme de détruire celle de celui qui la secoue aux yeux des autres.

Il est pourtant d’autres parties du corps bien plus immonde à mon goût qu’on exhibe à loisir, que cela soit de ces affreuses excroissances nous permettant d’entendre et qu’aucun autre animal n’aurait à ce point pleines de circonvolutions sans les cacher sous une fourrure par décence, ou encore de ce terrible appendice soufflant, plein de poils en son sein, produisant tant de mucus qu’on passe son temps à l’expulser parfois à plus de 100 km par heure, par réflexe lors d’éternuement, et qui trône au milieu de la figure…

Et pourtant, il eut fallu que cela tombe sur celui qu’on cache dans le slip, que porte seulement 50% de la population et qu’il prenait pourtant soin, j’imagine, de ne sortir qu’en de rares occasions pendant quarante ans.

Toute sa vie, un homme cache ce qu’il porte entre les jambes, parce qu’on lui apprend à ne surtout jamais la montrer. Dites-vous bien qu’il y a même des lois pour vous dissuader de montrer votre canne à pêche : un an et 15.000 € d’amende pour exhibitionnisme. Tout ce qu’il s’agit de faire pour ça, à peu de choses près, c’est d’ouvrir sa braguette. Je ne connais pas de délit plus simple à réaliser. Et aussi tentant.

Et probablement que Benji s’y est tenu lui aussi. Pensez-y, quarante ans à ne pas découvrir cette partie-là de son anatomie, comme un terrible secret, comme une arme dangereuse, comme si toute la puissance qu’on mettait à ne surtout pas voir cet organe ne pouvait vouloir trouver en face qu’au moins autant de puissance à l’exhiber.

Quarante ans dans le slibard, et une seule fois (deux pour être précis), il a craqué. Damnés moments d’inattention.

Le moins qu’on puisse dire, c’est que l’effet n’a pas ternis à sa réputation. Effectivement, il y a d’énormes conséquences au fait de dévoiler son petit oiseau.

Mais pouvait-il en être autrement ? Dans cette logique féministe exclusive très 2020, on a en effet oublié une chose essentielle : désarmer les hommes. Comment voulez-vous ne pas donner ce sentiment de toute puissance à la moitié de la population quand on voit la déflagration qui a résulté de cette affaire ?

Le premier paradoxe idéologique auquel se confronte aujourd’hui LREM, c’est de devoir, dans un mouvement féministe assumé, faire de la nudité frontale masculine une banale affaire anodine. En effet, si l’organe en question n’était pas si tabou, aurait-il eu un tel impact ? On fait moins de manières pour un sein me semble-t-il. Et pour cause, on en voit davantage sur tous nos écrans, que cela soit dans les publicités ou les films et séries que l’on regarde au quotidien. Le premier paradoxe ? C’est la censure. A vouloir cacher, interdire, protéger, on donne une valeur incommensurable à ce qui devient rare. Et en cela, nous subissons tous cette censure, très Anglo-Saxonne, à travers tous nos outils du quotidien : facebook, twitter, etc…

On ne compte plus le nombre de tableaux, représentations artistiques, censurées par ces réseaux, de « l’Origine de la vie » à une femme tout en rondeurs un peu dénudée sur Instagram. Comptes clôturés, messages supprimés, la censure est tellement effective, qu’elle ajoute de la valeur au fait rare de percevoir de la nudité. Et d’ailleurs, je vous parle de deux exemples féminins, notez bien. C’est le premier défi que nous pouvons nous lancer : serions-nous capable de citer une seule œuvre représentant un pénis pour ce qu’il est ou un seul artiste masculin en surpoids qui fait de sa nudité son leitmotiv ?

Le seul exemple qui me vienne en tête est le tableau « L’Origine de la guerre » d’Orlan. Un tableau qui s’est construit à partir de l’œuvre féminine et qui représente justement le sexe de l’homme comme… une arme.

Le premier paradoxe est en effet le suivant : ce sont la censure, en particulier sur les réseaux sociaux, mais aussi l’autocensure et l’image qu’on donne perpétuellement au service trois pièces masculin qui conduit à ce qu’une vision de la sorte devienne un tel évènement.

L’attaque hors-sujet contre les réseaux sociaux

Ainsi, les défenseurs du candidat victime se sont aussitôt emballés de toute part, fustigeant les réseaux sociaux, attaquant l’outil de diffusion plutôt que le fond du problème.

« Il faut en finir avec l’anonymat sur les réseaux sociaux », disent-ils tous en cœur. De portes paroles du gouvernement, des représentants, chroniqueurs, éditorialistes. Tous ont attaqué d’une seule voix l’anonymat. Comme si l’anonymat déchainait les hordes haineuses à cracher leur venin dans une intention de nuire assumé. Pour eux, anonymat est synonyme de barbarisme.

Problème de taille, si je puis dire, c’est qu’absolument aucun des protagonistes n’est anonyme. On sait qui se masturbe, à qui il l’a envoyé, qui l’a diffusé sur le net, qui l’a relayé sur les réseaux sociaux. On sait tout. Tous les noms sont dans toute la presse.

Cette hystérisation autour de la question de l’anonymat est pourtant intéressante à analyser. Arrêtons-nous deux secondes avant de reprendre le cours de notre raisonnement.

Pourquoi pensent-ils que l’anonymat serait une solution à ces problèmes ?

Ils misent sur notre autocensure. La suppression de l’anonymat conduit à ce que votre patron, votre femme ou mari, vos enfants, votre boulangère, votre maire, votre enseignants, vos élèves puissent tous voir vos propos, vos likes, vos centres d’intérêts, vos orientations politiques et sexuelles… Tout devient publique, tout devient accessible, et ils misent sur la pression sociale, le rapport dominé/dominant, pour que le seul discours apparent ne soit plus que le discours des dominants, surveillant les soumis, par auto-régulation.

Cette idée de mettre fin à l’anonymat est donc une idée nauséabonde qui envisage de supprimer de la liberté aux plus démunis. En d’autres temps, on se demanderait s’il faut donner le droit de paroles aux esclaves. C’est une idéologie droitière tendance esclavagiste, je le dis sans fard.

On ne peut avoir cette idéologie que lorsqu’on est pris de panique. Que lorsqu’on sent qu’on perd le pouvoir, et que la parole des dominés commence à faire défaillir le pouvoir en place.

La plume est plus forte que l’épée.

Toujours.

Et ils en payent aujourd’hui le prix.

Pourtant, sans anonymat, pas de #metoo, pas de #balancetonporc, pas de lanceurs d’alerte, pas de progrès.

Rétablir l’anonymat, c’est paradoxalement favoriser l’évolution, le vrai progressisme. L’inverse même du barbarisme.

Et demandons-nous : sommes-nous plus ce nom, cette étiquette qu’on nous colle à la naissance, donc cette image lisse qu’on tente de maintenir pour vivre en société, ou sommes-nous davantage au contraire ce que nous pensons en notre for intérieur et que nous exprimons, une fois le masque ôté ? Parce qu’il y a une chose intéressante avec le pseudonymat : c’est que chacun choisit son propre nom. On devient ce que l’on veut être. Et probablement plus soi-même. L’anonymat est donc au contraire d’un vice, une vertu libératrice qui nous affranchit de notre étiquette administrative pour nous permettre de nous réaliser pleinement dans ce que l’on souhaite être. Il permet non seulement d’être nous-mêmes, mais aussi de nous réinventer.

Le phénomène sociologique d’identification du porteur

D’autant que davantage que la volonté de nuire à autrui, c’est un phénomène sociologique qui est en jeu ici. Le combattre, c’est combattre la nature humaine. On ne peut pas empêcher la rumeur de se développer, surtout quand il s’agit de percer le plus grand secret de l’humanité civilisée : à qui est cette queue ? On ne peut pas interdire aux humains d’être des humains, parfois magnifiques, parfois hideux.

En effet pire que de voir une simple verge, c’est de pouvoir corréler l’organe au nom de celui qui le porte qui crée le malaise le plus destructeur de notre virilité.

C’est quand on peut dire « c’est la teub d’untel » que le malaise et la nervosité prennent toute leur place.

Faites donc l’expérience suivante, si vous vous en sentez l’esprit assez taquin et que la question ne risque pas de fâcher vos interlocuteurs : munissez-vous d’une photographie du maudit organe masculin. Si possible en érection pour plus d’effet. Présentez l’image à un cercle proche et observez leurs réactions. Bien souvent, peu ou pas de réaction. On pourra recevoir quelques avis sur ledit organe ou quelques réactions révulsées.

Maintenant, dites que ce pénis appartient à quelqu’un que tous connaissent : Jean-Claude de la compta.

Vous voyez où je veux en venir. D’un seul coup, Corinne au fond veut voir aussi la photo. Les visages s’illuminent. On vient de percer un terrible secret : celui qui porte l’engin est démasqué. Maintenant les gens savent ce qu’il cache.

Bon, n’en restez pas là, pauvre Jean-Claude, n’allez pas lui coller une réputation. Dites bien que ceci est faux et que vous faisiez une expérience sociologique sur le pouvoir de la bi... On vous croira. Enfin, j’espère.

Ce que j’essaye de démontrer, c’est que c’est ce tabou autour du pénis, qui mène à ce genre de mésaventure que vivent certains candidats à la mairie de Paris.

Car je ne crois pas que cela soit plus l’adultère supposé qui ait permis cette déflagration. Des présidents adultères, nous avons même élu et réélu en connaissance de cause. Alors oui on peut dire que c’est incohérent vis-à-vis de ses positions au sujet de la famille et des valeurs, c’est d’ailleurs la ligne de défense de ceux par qui le scandale est arrivé. Mais c’est surtout le fait de voir cette verge qui a mené à cette déflagration et à la diffusion extrêmement rapide des images du pauvre Benji.

La seule solution immédiate : l’anonymat

Pour reprendre notre logique sur cette affaire Griveaux, c’est probablement Serge July qui en a le mieux parlé sur LCI à 17h le 14 février : « Benjamin Griveaux est un con », scande-t-il. Au vu de tous ces paramètres qu’il ne pouvait ignorer, et vu sa place dans la société… Probablement. Il a en tous les cas montré un défaut de jugeote ou pire, une incapacité à faire face à ses démons, compétence que requièrent pourtant les postes à responsabilités qu’il briguait.

Le problème est donc bien tout l’inverse, c’est l’absence totale d’anonymat qui a mené à ce scandale. C’est sa notoriété corrélée à ces images de vit. Le mystère Griveaux était percé, le voici dévoilé. On avait vu son arme.

En effet, il est impossible de ne pas imaginer que, si ce besoin irrépressible de montrer ses attributs à une gente dame avait été satisfait camouflé derrière un pseudo, Benjamin Griveaux n’en serait probablement pas là aujourd’hui.

L’équation est pourtant simple à résoudre : quitte à sortir ton monstre, assure-toi de ne pas être reconnu.

Alors puisqu’on n’est pas prêt à dédiaboliser la zigounette, et plus qu’un con, Benjamin Griveaux est devenu paradoxalement le meilleur avocat… de l’anonymat sur internet.

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