Pourquoi « enculé » n’est pas une insulte homophobe

« Arbitre, enculé ! » Ah les joies du stade ! Depuis des années s’est vu se répandre cette tendance chez les supporters de football de souhaiter beaucoup de rapports anaux à pratiquement tous joueurs et arbitres. La pratique est grivoise, manque de classe. Mais surtout, elle gêne.

Surement parce que nous sommes en 2019. Surement parce qu’il y a eu une prise de conscience collective grâce au mouvement #metoo. Surement aussi parce ce terme était aussi parfois accompagné de termes plus problématiques, clairement homophobes (sale pédé), voire racistes.

Les supporters de football ont ce petit quelque chose qui agace le bourgeois : populaires, pas forcément de classe sociale élevée, machistes, virilistes, alcoolisés… Il est vite fait de les classer dans le même tiroir de votre palais mental que les gilets jaunes que vous haïssez et qui vous gênent le samedi.

Personnellement je ne suis pas supporter, je déteste le football et pire, je trouve ça beauf.

Et c’est vrai qu’il y a eu des abus. Des chants racistes, des cris de singes, des insultes homophobes, des débordements… Les supporters ont ces quelques malotrus en leur sein qui nuisent un tantinet à leur image gentiment beauf.

Donc on leur tombe dessus. On les regarde. On les juge. Quitte à faire n’importe quoi.

Dans cet élan qui vise à les discriminer, certains dépassent les bornes de ce qu’ils devraient se contenter de faire, et en viennent à mener des combats qui les dépassent, dans le seul but de se faire bien voir, de suivre un mouvement, de faire le buzz… Bref, de se faire mousser sur le dos de la cible indiquée.

Nous allons voir ensemble pourquoi « enculé » n’est pas une insulte homophobe, et pas besoin d’une linguiste anonyme pour le comprendre par nous-même.

France Info et les enculés

https://www.francetvinfo.fr/sports/foot/ligue-1/on-vous-explique-pourquoi-encule-est-une-insulte-homophobe_3620089.html

Dans son article publié le 22 septembre 2019 sur son site internet classé dans la catégorie « sport », l’auteur de l’article, Camille Caldini, tente paradoxalement de combattre l’homophobie en véhiculant le plus gros cliché qu’on puisse faire sur les homosexuels.

Non content de trouver trois « spécialistes » de la question (dont pas un seul n’est homosexuel ou se présentant comme tel), nos chers spécialistes nous enseignent que le terme, puisqu’il a deux définition (l’une désignant un « pédéraste passif », l’autre une «  injure adressée à une personne considérée comme méprisable, sotte, dénuée de courage ») est homophobe.

Déjà l’absurdité de mêler les deux définitions : ce sophisme nous conduirait à dire que le mot « enceinte » désignant une femme portant un enfant est sexiste puisqu’il indique également un gros caisson faisant beaucoup de bruit quand on l’allume.

Revenons tranquillement sur cette définition : « Pédéraste passif ». En rentrant dans ce jeu des doubles définitions, on en arrive à tourner en rond.

A la définition de « pédéraste » on trouve en effet la première : « Homme qui a des relations sexuelles avec de très jeunes gens ». Et la deuxième : « Homosexuel ».

On pourrait alors penser que le terme désigne davantage un pédophile sodomite, tout en véhiculant le fait que l’homosexualité serait intrinsèquement liée à la pédophilie.

Vous noterez qu'il est assez paradoxal d’imaginer que le pédophile puisse être le pénétré, rendant la définition de « pédéraste passif » totalement vide de sens en désignant une pratique hautement improbable.

Vous voyez où je veux en venir ? Jouer le jeu des définitions et les mêler est une idiotie.

Cette absurdité lexicale a une seule origine : le français est une langue vivante. C’est la raison pour laquelle les définitions évoluent, les sens changent, les usages varient. On en arrive à avoir des définitions doubles, pour préserver à la fois le savoir du langage historique qui nous permet de lire Molière en 2019, tout en ayant une définition moderne, correspondant à l’usage qui est fait du mot de nos jours.

Un « pédéraste passif » est donc davantage un homosexuel receveur, qu’un pédophile, vous serez d’accord.

Sur la construction du mot lui-même, « enculé » se déconstruit de la sorte : le préfixe « en » signifiant la notion d’entrer quelque part, d’y être en son sein, et « cul » désignant ce que vous savez. Un enculé est donc quelqu’un qui a son rectum rempli. Remarquez que le mot tel quel ne donne aucune indication de la méthode employée. Utiliser un thermomètre rectal revient tout à fait à s’enculer.

Je vous laisse imaginer le reste.

Ce que je veux dire, c’est que ce qui est homophobe est davantage la définition donnée de « pédéraste passif » que le mot « enculé » lui-même. Il serait de bon ton de supprimer cette définition, à mon sens, qui ne correspond à aucune réalité du mot en se limitant à une seule partie de sa définition. C’est comme si l’on disait à la définition de « porte », que cela ne puisse définir qu’une « ouverture d’un véhicule motorisé à quatre roues », en oubliant de définir aussi les 95% d’autres portes que la vie nous fait franchir chaque jour.

Parce que des enculés, il n’y en a pas que chez les gays.

La pratique de la sodomie chez les gays, un cliché à déconstruire

Si un simple clic sur Youporn ou PornHub serait suffisant pour vous démontrer que la pratique dépasse largement les cercles homosexuels, il convient de lire cet article publie sur Hornet.com en octobre 2017. https://hornet.com/stories/fr/sodomie-populaire-gays

Dans cet article, un seul chiffre pour vous convaincre : seuls 35% des 25 000 hommes gays ou bi de 18 à 60 ans aux Etats-Unis ont pratiqué la sodomie lors de leur dernier rapport sexuel.

35%.

Soit une minorité.

Ce chiffre est essentiel : cela démontre que faire le raccourci de la définition première du mot enculé (à savoir « pédéraste passif ») ne correspond à aucune réalité sociologique ! Pire, faire le rapprochement, et continuer à le faire, véhicule une image faussée de ce que vivent les homosexuels, favorisant l’image sexualisée et non représentative d’une minorité.

Ce chiffre nous interdit de dire qu’« enculé » est homophobe, car implicitement, il voudrait dire que les homosexuel s’enculent forcément. Ce qui est faux.

La culture des insultes

L’auteur de l’article nous présente ensuite de façon totalement hors-sujet le fait que des automobilistes utilisent allégrement cette insulte d’enculé au volant à l’égard de leurs concitoyens. En cherchant à démontrer qu’il s’agit d’un problème d’éducation, l’auteur oublie de voir que c’est avant tout un phénomène culturel.

Nous allons faire une démonstration toute simple :

« Enculé, salope, con, connard, fils de pute, petite bite, merde, pisseuse, sac à foutre… »

Toutes les insultes françaises sont en rapport avec le sexe, la souillure, les fèces ou l’urine.

Le but d’une insulte, soyons clair, est de diminuer l’autre, de le choquer, de le provoquer. A moins de vouloir totalement interdire les insultes, il sera difficile d’en trouver une acceptable, non choquante, inclusive et bon enfant.

Regardons maintenant du côté francophone de nos cousins Québécois :

« Tabernacle, calisse, ostie, ciboire, maudit… »

Toutes les insultes du Québec ont un rapport avec la religion. On ne parle d’ailleurs pas de « jurons » mais de « sacres ». Sont-ils moins énervés quand ils invectivent ? Non, l’intention est la même : choquer, provoquer, diminuer, salir l’image.

Ce que nous disent les insultes d’un pays, c’est son histoire. Au Québec, la religion catholique y a été davantage présente, forte et influente qu’en France et jusqu’à récemment. En France en revanche, les insultes nous disent que notre héritage est moins religieux que grivois.

Quelqu’un qui dit « enculé », porte davantage la culture grivoise de ce qui fait de nous des français qu’une intention de nuire à des « pédérastes passifs » dont il ne conçoit même pas la notion en le disant.

Et soyons honnête : tout le monde sait que la première chose que l’on cherche à savoir en apprenant une langue étrangère : ce sont les insultes. D’abord car cela nous amuse, mais chacun s’y étant adonné témoignera de la source incroyable d’information que renferme ce vocabulaire, à la fois historique, culturel, et sur les mentalités.

Les insultes sont un témoin de notre histoire et un héritage culturel.

La lutte contre les discriminations

Alors ne jetons pas le bébé avec l’eau du bain. Bien sûr que l’intention de Camille Caldini était louable.

Son but est de faire diminuer les actes homophobes dans les stades comme ailleurs, et on ne peut pas lui en vouloir de chercher à œuvrer sur ce terrain au moment où les agressions homophobes explosent en France de manière alarmante.

Ce qu’on peut lui suggérer en revanche, c’est de mieux travailler son sujet, de ne pas se contenter de trois experts non légitimes pour parler des questions LGBT, et de se rendre compte que se tromper de cible, c’est à la fois ne pas combattre les vrais origines de l’homophobie en France (religieuses, droitières, virilistes…) et d’au contraire rajouter de l’huile sur le feu, en décrédibilisant toutes les luttes et les efforts LGBT, en donnant l’image d’un combat tout azimut et sans discernement au point de devenir totalement… inaudibles.

Bande d’enculés, va !

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