Homophobie : des initiatives citoyennes contre la cyberhaine

Alors que la loi pour la lutte contre la cyberhaine a été adoptée par l’Assemblée le 9 juillet 2019, et en attendant qu’elle porte ses fruits, certains internautes n’ont pas attendu et se sont mis en quête de signaler tout contenu homophobe que l’on puisse trouver sur les réseaux sociaux, en particulier sur Twitter. Le moins que l’on puisse dire, c’est que cela fait l’effet d’un coup de massue.

Si le projet de loi déposé par Laëtitia Avia fait débat et suscite quelques inquiétudes sur le but précis de ce texte, surtout concernant les contours organisant son application (perte de souveraineté par transfert de la modération aux seules plateformes privées, risques d’aseptisation des contenus par censure préventive trop forte et risque d’atteinte à la liberté d’expression - certains craignent une censure politique), force est de constater que de nombreux domaines devraient faire consensus pour peu que la loi se limite en effet à ce qu’elle devrait être : la lutte contre les propos déjà punis par ailleurs, à savoir l’incitation à la haine, la discrimination, le racisme, l’homophobie, etc…

Dans le cadre de la lutte contre l’homophobie, et surement de façon plus productive que de débattre de la définition du mot « enculé », certains internautes m’ont sollicités afin d’intégrer un groupe de discussion privé sur Twitter ayant pour objectif de référencer tous les tweets homophobes qu’ils pourraient détecter afin que nous puissions signaler ces propos par l’intermédiaire du dispositif de signalement intégré à la plateforme de microblogging. Ayant eu affaire par le passé à ce genre de comportement personnellement, et ayant pu constater le sentiment d’isolement face à ce genre de discours malgré mes sollicitations répétées auprès d’associations LGBT disant pourtant combattre la haine en ligne, mais qui sont restées muettes à l’époque pour une raison ou une autre, j’ai accepté. Quitte à faire le travail, autant le faire nous-même.

Le principe est simple, les internautes postent au sein de la discussion tous les messages repérés, les uns après les autres.

Après seulement quelques jours au sein de ce groupe, quelques constats s’imposent.

Un travail de Titan

Il faut saluer le travail remarquable de ces internautes, qui se retroussent les manches et contribuent chaque jour à ce que la loi soit respectée concrètement. Devant l’avalanche de messages à signaler, l’ampleur de la tache se révèle titanesque et pourrait bien se révéler vaine si l’on n’y passe pas le plus clair de son temps.

Soyons directs, ce qu’il nous faut, c’est une armée. Se reposer sur un simple bouton en espérant que le ménage se fasse de lui-même est non seulement illusoire mais irresponsable. Plus qu’un désengagement de l’état pouvant entrainer de nombreux risques cités plus haut, ce sont des moyens humains qu’il faudrait. Car la liste est longue, la réactivité de la plateforme est aléatoire et il y a parfois quelques ratés, comme cet internaute qui se retrouva lui-même exclu de Twitter… pour avoir signalé un tweet homophobe, ce que les modérateurs ont pris pour un message lui-même haineux. On marche sur la tête.

De simples twittos à l’origine du projet

Ce n’est probablement pas le seul groupe de discussion de la sorte. Il est hautement probable que de tels groupes se montent sur les réseaux avec ce même objectif. C’est là d’ailleurs le fond du problème, car pour constituer cette armée, c’est un regroupement qu’il nous faudrait. Des petits soldats, il y en a plein les réseaux sociaux. Leurs profils sont d’ailleurs bien divers.

Certains les appelleraient des SJW (pour Social Justice Warrior). Encore que le terme est un peu fourretout (sans dire polémique) et inclus aussi bien des féministes, des membres de la communauté LGBT, et donc… moi-même, ce qui pour beaucoup de ces « SJW » ne manquera pas de les étouffer au vu de certaines de mes prises de position qui m’ont définitivement exclu de leurs chapelles, à tort selon moi mais passons.

Parce que la lutte contre l’homophobie n’est pas une histoire de chapelles mais bien un travail de solidarité et de fédération humaine, je remercie ces twittos de m’avoir permis d’intégrer leur démarche. C’est cela que ça prend pour être efficaces : de l’inclusion, de l’ouverture et se retrouver autour de valeurs communes dans un objectif commun : ici la lutte contre l’homophobie.

Parlons un peu de ces twittos justiciers à l’origine de ce groupe de discussion. Sans les nommer, notons simplement que ce ne sont pas des influenceurs. Ce sont des twittos engagés, à leur échelle, au nombre de followers respectable mais malheureusement insuffisant pour engager un phénomène de masse. Et c’est compréhensible : la lutte contre l’homophobie n’intéresse surtout que les principaux concernés, à savoir les homosexuels.

Entendons-nous : mes amis hétérosexuels sont les premiers à réagir si je le leur demande. Mais de leur propre chef, la plupart n’ira pas forcément suivre un compte qui se présente et ne poste que des sujets en rapport avec la lutte contre l’homophobie. Non pas parce qu’ils ne sont pas concernés ou ne veulent pas le faire. Ce n’est juste pas un réflexe de leur part de se lancer dans cette croisade, qu’ils soutiennent par ailleurs. On ne peut pas leur en vouloir, mais on peut le constater.

La masse de personnes qu’ils peuvent espérer rassembler se limite alors essentiellement à une communauté minoritaire sur internet : les LGBT (pour rappel, 5 à 10% de la population mondiale selon estimations).

Alors ils sont malins les bougres. Conscients de leur faiblesse, mais volontaires comme jamais, les voilà sans complexe qui ont inclus dans le groupe des twittos à plus grande envergure : qui des politiques ouvertement homosexuels, qui des twittos au nombre de follower plus grand, qui des journalistes, qui des amis… et ils ont raison de le faire.

Au passage, je ne peux qu’imaginer leur déception en constatant que parmi les premiers à quitter le groupe, furent les représentant du média homosexuel numéro un en France. Pas de couverture médiatique pour vous les gars.

On marche sur la tête.

Chapelle, tout ça.

Afin de parfaire le profil des twittos de ce groupe, je me dois de signaler également la présence d’autres twittos dont la présence m’avait surprise au préalable, mais dont j’ai compris avec horreur la pertinence par la suite : quelques twittos qui œuvrent pour leur part au signalement de comptes antisémites ou racistes ou que sais-je. Et ça fait sens, vous allez voir pourquoi.

L’homophobie ordinaire

La machine est lancée, on commence le partage des messages repérés comme homophobes. Et quelle tristesse de voir alors s’accumuler au fur et à mesure des messages tous haineux, tous violents, tous homophobes.

En voici quelques exemples (les fautes sont d’origine et vont faire de la correction automatique de ce texte un enfer) :

« A quand que tous les fdp se suicident pour nous laissé un monde tranquille »

« La communauté qui a été contaminé par le sida c'est eux je pense qu'a ce moment là ça veux tout dire »

« Que du Gaspillage de sperme ces fils de Pute »

« En fait les homosexuels sont bcp plus toucher par le vih que les heteros c'est pour ça qu'ils ne peuvent pas donner leurs sang »

« En soi si ya de l'homophobie c à cause des pd aussi pcq si ils existaient pas yaurait pas d'homophobes donc jpense pour lutter contre l'homophobie faut tuer tt les pd »

« moi je suis pas un PD on baize pas dans mon cus ! »

« je suis homophobe et je suis pas persuade d aller au paradis sur tout que je crash sur la religion et tout ça s est qu une question d education on ma éduquer comme ça et s est pas des mec heterophobe sorti de nul part qui vont me faire changer »

« La lgbt ira en enfer t'inquiète pas poto »

« Vient petit pd de juif que j encule ta mere »

« Ta gueule sale juif en plus t'es un pd »

« Un gros pd israélien juif quelle vie de merde  »

« Wallah le pire zemel que j'ai jalais vu j'ai envie de le planter sbatard »

« Mêle pas Allah à tes bêtises là tu ouvres des brèches aux PD islamophobes »

« Si t maghrébine et tu défend des pd jsp pose toi les bonne question »

« Fav si tu pense que les gay ne devrai pas respirer le meme oxygene que nous »

 

Je vous laisse avec ça.

Le problème religieux

Vous avez repris votre respiration ? Cette avalanche de propos homophobes est assommante pour quiconque reçoit ces messages en continue dans sa messagerie. Au-delà de simples messages homophobes, il faut tirer quelques enseignements de ce genre de discours.

Tout d’abord, il transparait que parfois, celle-ci est soutenue par des arguments religieux. Si je ne veux pas accuser telle ou telle religion d’être plus homophobe qu’une autre (la Manif Pour Tous compte en ses rangs nombreux chrétiens et ne s’en cache pas), il faut accepter de dire que lorsqu’on souhaite lutter contre l’homophobie, cela revient à devoir lutter contre des idéologies religieuses homophobes. Et pour cela, lutter contre les propos tenus sur internet ne suffiront pas pour empêcher ces valeurs de se transmettre quand même dans des familles, dans des cercles religieux, dans des cités mais aussi dans des maisons mondaines.

La lutte contre l’homophobie ne peut se contenter de camoufler les discours, il faut combattre le feu à la source : au sein des lieux de cultes, et jusque dans l’interprétation des textes.

Car si ces textes sont bien porteurs noirs sur blancs de phrases homophobes, personne ne semble expliquer comment ces textes ont été transcrits, copiés (souvent mal), transmis, déformés, interprétés. Personne ne cherche à expliquer le contexte historique, conceptuel, le message que cela voulait mettre en avant et la raison politique (car oui, la religion a été pendant longtemps et est toujours par endroits de par le monde, politique).

Il y a urgence à combattre frontalement toutes les interprétations racistes, homophobes et que sais-je de ces textes religieux et de ceux qui les propagent, soit par inculture en transcrivant à la lettre ces littératures philosophiques, soit par malice afin de justifier un sentiment qu’ils souhaitent voir appliqué comme modèle de civilisation. Car malgré le caractère immuable tel que se présentent ces écrits, on ne peut plus lire les textes en 2019 comme on les lisait en 525.

Le vocabulaire a changé. Les contextes ont changés. La façon d’exprimer ses idées a changé. La relation aux autres a changé. Tout a changé.

Il est faux de dire que c’est impossible de lutter contre ces idéologies, et quand bien même cela serait le cas, alors peut-être faudrait-il se poser les bonnes questions et se demander si les religions ont encore place dans notre société en 2019.

Personnellement, je pense qu’elles ont leur place. Mais pas au prix de la haine. Nous savons tous que ces textes prônent davantage l’amour du prochain, le pardon et la bienveillance. Tous ceux qui prônent le contraire se trompent, c’est évident. Donc plus qu’une loi anti haine sur internet, c’est une loi de lutte contre les discours religieux homophobes qu’il faudrait. Parmi d’autres.

Le profil des internautes homophobes

Une fois qu’on a dit cela, il faut se rendre compte également des limites de notre champ d’action.

Si tous les tweets signalés sont bien francophones, beaucoup ne sont pas issus du territoire français.

Pour ceux qui sont issus du territoire français, pas de problème : on signale, on espère la suppression et le bannissement du compte, idéalement on aimerait des poursuites mais disons qu’on a le potentiel pour agir.

Mais certains de ces internautes viennent par exemple d’Afrique du Nord, d’autres de Cotes d’Ivoire etc…

En bref, certains de ces messages ne peuvent être combattus par la législation française. Or à moins de segmenter internet, ce qui serait une forme d‘autarcie appliquée par certains pays dictatoriaux comme la Chine ou certains pays d’Afrique qui bloquent tout accès à un internet mondial, il est totalement illusoire de penser qu’un simple bouton rouge de signalement en France pourrait nous prémunir de discours homophobe ivoiriens par exemple, voire de faire évoluer les mentalités dans ces pays.

Alors quel est l’intérêt de signaler ces messages ? Comment cela peut-il se manifester ? Par un bannissement sectoriel des messages haineux ? Par une généralisation du mode de pensée occidental dans des pays qui n’en veulent pas ? La solution est loin d’être évidente à trancher. Une chose est sûre, c’est un travail de fond et cela passe par des accords internationaux, des G20, bref, de la politique internationale.

Sans ce support, et plus simplement, sans avoir tranché la question de savoir ce que l’on fait de ces messages internationaux qui bafouent la législation française, la lutte telle qu’elle se manifeste dans ce genre de groupe de discussion semble bien faiblarde.

5 à 10% de la population mondiale contre des civilisations entières ?

On relève les manches. Pas question de se résigner.

Mais comment croire un seul instant que ces efforts porteront leurs fruits, quand dans le même temps, la réponse française aux exterminations d’homosexuels en Ukraine est plus que lamentable et sans aucun effet ni suivi d’actions par la France ?

Comment continuer le combat, quand on renonce à se battre pour ses idées au plus haut niveau de l’état ?

On fait comme ces twittos : on y croit, on ne renonce pas, et on essaye de ramener du monde à sa cause. Et tant pis pour ceux qui quittent le combat.

Une haine universelle et civilisationnelle

Ce qui ressort le plus de ces messages au-delà de l’aspect religieux, c’est le mélange des haines, et cela m’a fait comprendre quelque part la pertinence de profils luttant contre d’autres formes de haine que l’homophobie uniquement.

En effet, dans certains tweets, se mêlent haine des homosexuels et haine des juifs (pour rappel, Israël est un des pays où la communauté LGBT est forte et largement représentée dans le même temps où les tensions dans la bande de Gaza animent de terribles sentiments). Le mélange des haines est directement issu d’un héritage à la fois culturel, historique, sociétal et politique. On arrive à cette situation, relayée d’ailleurs par de nombreux sites antisémites que je ne nommerai pas ici, où l’on dit même que la propagation de l’homosexualité est un plan d’Israël pour pervertir les communautés (sic !). Dans d’autres pays, comme en Côte d’Ivoire, on est volontiers homophobe plutôt en raison d’une forte présence religieuse, véhiculant cette forte idéologie homophobe pour diverses raisons.

La lutte contre la haine sur les réseaux sociaux s’apparente au fur et à mesure que l’on creuse… à un choc de civilisations. Et ce n’est ni grave ni stigmatisant pour personne. La question est de se demander : est-ce vraiment la bonne méthode ?

Pour lutter contre la haine une seule solution : l’éducation

Il n’y a pas trente-six solutions pour lutter contre la haine y compris sur les réseaux sociaux. Plus que de la censure où l’on voit bien les limites, l’ampleur de la tâche, et le genre d’équations insolubles que l’on rencontre en mettant la main à la pâte, c’est par l’éducation qu’on arrivera à faire changer les mentalités, et surtout de maintenir un environnement sain en France.

Par éducation, je n’entends pas de marteler qu’il faut être LGBT-Friendly, et qu’il faut dénoncer tous les homophobes de la Terre.

Non ce qu’il faut, c’est qu’un gamin qui se retrouve sur Twitter, au moment où il lit « Vient petit pd de juif que j encule ta mere », se demande qui a écrit ce tweet, quelle est sa culture et pourquoi il dit cela ?

L’éducation doit pouvoir faire prendre du recul à nos enfants, à nous tous, pour qu’on fasse bien la part des choses, et qu’on comprenne que ce qui se dit dans un pays, probablement témoigne d’autre chose : la misère, les liens internationaux entre les pays, les jalousies, les sentiments de frustrations, la culture religieuse et les règlementations qui ont cours ou non dans ces pays.

Ce qu’il nous faut, ce n’est pas tant de savoir calculer une intégrale ou de se souvenir qu’Henri IV fût assassiné par Ravaillac, mais plutôt de savoir que la personne que je retweete sur twitter, son discours n’est pas le même que le mien, quand bien même nous parlons la même langue.

La lutte contre la cyberhaine est-elle donc vaine ?

Au risque de vous surprendre, je pense que la démarche de ce groupe de discussion Twitter visant à signaler tous les messages haineux est la bonne. Parce qu’il n’y a pas le choix. Parce qu’en attendant que tous ces problèmes internationaux, politiques et numériques ne soient résolus (ce qui n’arrivera sans doute jamais), la seule force qu’il nous reste est de lutter contre la porosité des idéologies homophobes nationales et internationales au sein de notre propre pays.

Il ne faudra pas trop compter sur la loi contre les cyberhaines pour faire le boulot là où son champ d’action se limite au territoire français et sera selon moi totalement improductive pour toutes les raisons que nous venons d’évoquer.

L’ouverture sur le monde est une richesse qu’internet a su nous apporter et pourvu qu’on ne revienne jamais en arrière. Mais il faut y être préparé. Il faut savoir que tous ces réseaux sociaux ouvrent une discussion entre des peuples qui ne partagent ni la même histoire ni la même culture. Il faut savoir faire la part des choses entre notre vision du monde et celle des autres. Sans garde-fous, il nous est indispensable de nous prémunir contre les discours haineux. Car si l’on souhaiterait de notre côté aider à la lutte contre l’homophobie à l’international, il faut aussi se dire que la même motivation pour un discours contraire peut exister dans l’autre sens.

Donc on n’a pas le choix, et j’apporte tout mon soutien à ce genre d’initiative sur les réseaux sociaux.

Nous avons la possibilité de faire de ce monde un monde meilleur, en France mais aussi à l’international. Nous avons la chance de diffuser nos idées en luttant partout dans le monde.

Et rêvons un peu, peut-être un jour arriverons-nous à nous fédérer, à devenir un mouvement de grande ampleur, et ferons-nous de la France le premier pays au monde à avoir réussi à constituer une vraie force numérique prônant le vivre ensemble, la diversité et la tolérance.

Le chemin sera long, il sera probablement jonché de défaites et de déceptions.

Mais c’est à nous de tracer notre route, et tant pis pour ceux qui partent.

Un grand merci, ça va de soi. Mais cela ne suffira pas.

Je lance un appel à toutes les associations, à toutes les âmes de bonne volonté, et à tous ceux qui rêvent d’un monde plus ouvert et tolérant : venez nous aider, signalez, discutez, éduquez, unissons-nous et formons une structure unique, forte, indépendante et massive.

Et de grâce, prémunissez-vous contre toutes les haines.

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