Les statistiques pour comprendre les politiques de santé publiques face au Covid 19

Le pari est que l'outil statistique nous apporte un éclairage sur les différentes politiques de santé publiques mises en oeuvre par les états. Il s'agit de faciliter le débat en tentant de donner les clés nécessaires aux citoyens.

Un article de Stéphane Molère

 Des pistes pour comprendre

 Nous entendons quotidiennement les services de santé publique, nous informer des “gestes barrières », nous donner des chiffres de propagation du virus, nous donner des directives de confinement, nous parler du taux de saturation de nos lits disponibles en réanimation.

 L’objet de cet article est de décrypter notre politique de santé publique au travers d’une analyse non pas politique, mais purement statistique et aussi de comprendre à quoi sert la quarantaine …

… Et  d’essayer d’en expliquer la durée.

 Pourquoi avons- nous choisi la « quarantaine » pour gérer le Covid  ?

 Pourquoi la « quarantaine » sera à minima une « centaine » et non une « quinzaine » qui correspond à la période d’incubation du virus ?

 Et pourquoi avons- nous tout de même le droit de sortir de chez nous ?

 Tout ça peut paraître contradictoire mais c'est en fait très logique ...

 

 

L’objectif est que chaque personne malade ne contamine qu’une seule personne.

L’objectif  R0=1

 R0 est le taux de contamination.

Il représente le nombre d’individus à qui, chaque personne contaminée, va transmettre le virus

 Si R0 est supérieur à 1, le nombre de malades augmente sur le territoire

Si R0 est inférieur à 1, le nombre de malades diminue

 

 Quelques principes simples :

1-Le taux de mortalité des individus symptomatiques est directement dépendant de la qualité de prise en charge des malades.

Dans un univers optimum il s’abaisse à 1% des individus Singapour, Corée du Sud…)

A défaut d’une prise en charge de qualité le taux de décès peut dépasser 5% (8% en

Italie).

 

2- Si le taux naturel de contamination du virus est de R0=3 la population contaminée triple (pour faire simple) tous les 10 jours - période de contagion des malades symptomatiques -.

 

3- En moyenne 10% des malades symptomatiques doivent être pris en charges à l’hôpital.

Ce taux est, statistiquement, mais fonction croissante de l’âge du patient

Moins de 20 ans : peu de symptômes

20 - 65 ans : faible taux de malade nécessitant une prise en charge hospitalière, sauf comorbidité.

Plus de 65 ans : augmentation sensible du taux de décès.

 Tout âge confondu, pour une large proportion des malades hospitalisés (sans doute la moitié), un lit en réanimation sera nécessaire.

 

4- La France dispose de 10 000 lits de réanimation.

Donc si la France dépasse les 200 000 malades symptomatiques elle sature son nombre de lits en réanimation et par voie de conséquence augmente son taux de décès.

 Bien entendu, tous les chiffres ci-dessus sont approximatifs, mais cela n’altère en aucun cas le raisonnement.  

 Face à cette situation 3 scenarii de santé publique peuvent s’appliquer.

 

1- Laisser le virus faire son œuvre.

 

C’est ce qui risque de se passer dans des pays qui ne bénéficient d’aucun système de santé et qui ne seront pas en mesure de prendre en charge leurs malades.

A ce rythme, notre courbe hypothétique de nombre de malades évoluerait de la façon suivante :

1er Mars 100 malades

10 Mars 1 700 malades

20 mars 5 400 malades   

30 mars 16 000 malades

10 avril  48 600 malades

20 avril 145 000 malades

30 avril 437 000 malades

10 mai 1 300 000 malades

20 mai 4 000 000 malades

30 mai 12 000 000 malades

10 juin 36 000 000 malades

20 juin XXXXXX   

 

A partir du 20 avril les hôpitaux sont saturés

Le 30 mai on compte, à minima 600 000 de morts

Le 10 juin on compte, à minima  1 500 000 de morts

60% de la population est finalement touchée.

Le virus disparaît petit à petit laissant derrière lui entre 1 et 2 millions de morts.

 

 2- Exactement à l’inverse

On peut choisir d’essayer de stopper complètement la propagation du virus.

 

Objectif : essayer de neutraliser le virus avant qu’il ne puisse se développer.

Le R0 devient Inférieur ou égal à 1 : le nombre de cas reste stable ou régresse.

 

Mais pour cela il faut pouvoir ...

A- Individuellement :

  • Strict respect des gestes barrières
  • Chaque personne malade est mise en quarantaine avec son environnement proche.
  • Toutes les personnes que le malade a croisé dans les 2 dernières semaines (en moyenne 800 personnes) sont testées et surveillées.

 

B- Collectivement :

  • on accepte, respecte et encourage ces gestes barrières.
  • On détecte au premier doute.
  • On interdit les réunions et rassemblements au-delà de 10 personnes.

Cette solution ne peut être mise en place qu’au sein de populations habituées à ce type de mesures.

A titre d’exemple les japonais ou les coréens ne se serrent pas la main, ne se font pas d'accolades et on l’habitude de porter des masques.

 

Avantage de cette méthode :

  • Pas de confinement complet
  • Très peu de mortalité
  • Impact maîtrisé sur l’économie

 

Inconvénient de cette méthode :

  • Pas d’immunité de groupe (L’immunité de groupe est atteinte quand un nombre suffisant de la population a été infecté par le virus et que celui-ci ne peut plus trouver d'hôte à infecter)
  • Risque de subir une « seconde vague »
  • Risque de cas importés

 

Exemple de mise en œuvre de cette stratégie : Singapour, la Corée du Sud ...

 

 

 

 3- On « aplatit la courbe »

C’est à dire on échelonne dans le temps le nombre de personnes contaminées.

 Objectif : atteindre une immunité de groupe avec le taux de mortalité le plus faible possible. Option retenue en Europe et en France en particulier.

 Dans notre exemple ...

 Si le 20 avril la France a atteint le seuil de 145 000 malades symptomatiques et que le taux de contamination (R0) est maintenu autour de 1

 Il n’y a pas beaucoup plus de personnes à l’hôpital que de nombre de lits disponibles et le taux de mortalité reste faible.

Mais il faut 200 jours pour que 60% de la population ait été atteinte par le virus.

A partir de ce seuil naturellement  le R0 commence à diminuer et le « déconfinement » peut commencer.

 Avantage de cette méthode :

  • On atteint une immunité de groupe avec un taux de mortalité faible (probablement 1% ou 2% des malades symptomatiques).
  • On peut choisir la population que l’on expose au virus, en sélectionnant les modes de confinement (et donc de propagation).
  • On va faciliter le transfert du virus au sein d’une population jeune (active) et donc moins fragile (on va donc encore abaisser le taux de mortalité) jusqu’à arriver à l’immunité de groupe.

 Encourager les actifs à aller travailler et d’une manière générale laisser la population sortir de chez elle permet de laisser le virus continuer à se propager …

… Mais à une vitesse suffisamment faible pour pouvoir continuer de prendre en charge les malades.

 C’est donc implicitement faire le choix de la population que l’on souhaite exposer.

Idéalement il faut que ces personnes soient jeunes pour que la probabilité qu’elles aient besoin de soins soit le plus faible possible.

 Et ainsi arriver au seuil d’immunité de groupe avec le minimum de décès.

 Inconvénient de cette méthode :

Enjeu économique majeur dû au confinement qui pourrait durer 4/6 mois.

A ce stade :

Faillites en cascade

Déflation

Explosion de système fiscal

Exacerbation des nationalismes ...

 

En synthèse :

Laisser le virus se propager naturellement c'est plusieurs millions de morts

 Retarder la propagation du virus c’est un faible taux de mortalité mais une économie très affectée

 Il faut donc essayer d’obtenir à la fois un faible taux de mortalité et de sauvegarder l’économie

 Seule solution : Il faut écourter au maximum la période confinement.

 

4 facteurs interviennent pour diminuer cette durée :

 

1- Atteindre au plus vite le seuil de saturation des lits sans le dépasser :

On diffère le confinement pour atteindre de façon contrôlée le plateau épidémiologique  (200 000 malades à l’échelle de la France) puis, on pilote le R0 : on l’abaisse avec un confinement plus strict et à l’inverse on l’augmente en autorisant plus de circulation (du virus).

 2- Augmenter le nombre de lits. On peut donc augmenter le R0 et le nombre de malades simultanément traités.

Ce facteur est linéaire :

2 fois plus de lits, c’est une durée de confinement divisée par 2.

Dans notre exemple

10 000 lits de réa permettent d’avoir un plateau épidémiologique à 200 000 malades et donc une quarantaine de 200 jours.

 20 000 lits de réa permettent d’avoir un plateau épidémiologique de 400 000 malades et donc une quarantaine de 100 jours. En imaginant que les malades sont répartis de façon homogène sur le territoire, ce qui est évidemment faux)

 Intéressant de constater que l’Allemagne, qui dispose de 25 000 lits de réa, peut échapper au confinement (pour le moment), en abaissant le R0 avec de simples gestes barrières et se préserver de la « quarantaine »

 3- Abaisser l’âge moyen des malades, les « jeunes » présentant des risques symptomatiques plus faibles.  En laissant travailler les actifs, les virus se propage plus vite mais fait peu de dégâts.

 4- On teste un échantillon large de malades avec des tests sérologiques pour  établir le nombre de personnes ayant réellement été malades.

On espère trouver une forte proportion de personnes ayant été porteurs non symptomatiques.

 5- Dans l’intervalle  ...

On se donne du temps pour trouver traitement ou vaccins qui pourront abaisser la durée de séjour à l'hôpital, abaisser encore le taux de mortalité et accélérer l’immunité de groupe

 ... dans tous les cas on espère que le virus ne mute pas !

 Voilà ma compréhension de la gestion de la crise du COVID - 19 en Europe (et en France en particulier).

 Donc ...

 1- Restez chez vous mais ... Pas complètement. Si vous êtes jeunes,allez travailler. Il faut que le virus se propage mais de façon contrôlée.

 2- En exposant une population plus jeune au virus on abaisse l’âge médian des personnes médicalisées (ce que l’on constate actuellement) et on gagne du temps sur le confinement.

S'il le faut que 60 % de la population ait été exposé au COVID pour atteindre une immunité de groupe ...

... Il faut que cette population soit jeune et en bonne santé et le cas échéant puisse être accueillie à l’hôpital.

40 millions de jeunes (moins de 64 ans) exposés c’est 25 000 morts dans des conditions d’accueil optimum à l’hôpital.

0,0X %  jusqu'à 44 ans

0,4% jusqu’à 64 ans

0,7 % jusqu'à 75 ans

4 % au delà 75 ans

 20 millions de seniors atteints c’est 500 000 morts :

S'il est nécessaire de prendre en charge à l’hôpital 10% des malades.

20 millions de seniors atteints c’est 2 millions de seniors qui auront besoin de soins médicalisés. Et à minima 1 millions de seniors ayant besoin de soins en réanimation (sans doute plus) ...

 A ce jour

Les 75 ans ou plus représentaient 78,3 % des décès,

les 65-74 ans 14,4 %,

les 45-64 ans 6,3 %,

et les 15-44 ans 1 %.

2,4 % des patients décédés sont âgés de moins de 65 ans et ne présentent pas de comorbidité.

 Stéphane MOLERE

 

Stéphane MOLERE est diplômé d'une Maîtrise de Sciences et Gestion à Dauphine. Avec une spécialisation en mathématique financière.Il dirige un Cabinet de Gestion de Patrimoine à Paris spécialisé dans l'organisation du Patrimoine pour les non résidents. C'est à ce titre qu'il voyage beaucoup et qu'il a pu comparer les différents modes de gestion de la crise sanitaire dans les différentes région du monde. Il est aussi Président d'une association de gestionnaire de Patrimoine à la tête de la société de Gestion de Portefeuille Phiim.Cette activité lui donne l'occasion de comparer sa vision macro économique de la situation avec grand nombre de ses confrères.

 

 

 

 

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