François Bernheim
Abonné·e de Mediapart

112 Billets

4 Éditions

Billet de blog 8 oct. 2021

Papa, salaud ou pas ?

Le fils d’un salaud est-il libre de vivre sa vie, peut-il condamner celui qui lui a donné le jour. Comment panser des blessures aussi profondes. L’écriture pourrait-elle faire office de médecine ? "Enfant de salaud "roman de Sorj Chalandon pose de belles questions.

François Bernheim
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

  - Enfant de salaud, un titre tranchant comme un assassinat.

- Premières pages. L’auteur revient à Izieu. Là, dans une bâtisse transformée en colonie de vacances étaient réfugiés 44 enfants juifs de différentes nationalités. Raflés le 6 avril 1944 sur les ordres de Klaus Barbie, ils furent déportés et tous exterminés. L’horreur.

- Ce que l’auteur apprend sur son père de bouche de son grand -père :

- Pendant la guerre il était dans le mauvais camp

  • il a vu le père de Sorj à Lyon revêtu de l’uniforme de l’armée allemande.
  • Enervé par les mensonges du père narrant ses exploits de résistant à son fils il tient à lui faire savoir qu’il est un enfant de salaud.
  • 1987 de Mai à Juillet Sorg Chalandon, grand reporter à Libération couvre le procès du « boucher de Lyon » le tortionnaire Klaus Barbie. Cet évènement d’une intensité sans pareil voit les derniers rescapés de la Shoah venir témoigner de l’indicible. Le père de Sorj demande à son fils d’assister au procès. Ses principales réactions : un ricanement quasi permanent et un intérêt non dissimulé pour la plaidoirie scabreuse du défenseur de l’accusé, maître Vergès.
  • 2014 Le père de Sorj Chalandon sanglé sur son lit de folie meurt dans un asile psychiatrique.
  • Avril 2020. L’auteur prend connaissance d’un extrait du casier judiciaire de son père et a ensuite accès à son dossier. Il n’a jamais été à Berlin défendre le bunker d’Hitler comme il le proclamait, Il a été emprisonné à Lille pendant un an et condamné à 5 ans d’indignité nationale pour activités anti-françaises. Terrible choc. Terribles blessures.
  • Que faire ? La fiction devient la seule issue.  Ce n’est plus en 2020 que l’auteur apprendra la vérité sur son père mais en 1987.  Ainsi par le biais du roman, l’auteur redonne une chance à son père de lui dire la vérité. Il espère que la gravité extrême des évènements relatés lors du procès pourra permettre de rompre le silence. En vain.
  • Sorj Chalandon le dit, son père n’est pas un traitre à la France mais à son fils.

L’évocation de la Shoah et de tous les crimes nazis non seulement interpelle mais aussi légitimement intimide. Pourtant tant par l’écriture que par ses déclarations dans les médias, il apparait que la démarche de l’enfant de salaud n’est pas aussi simple qu’une condamnation sans recours de son père. Certes celui-ci n’a cessé de lui mentir mais apparait comme une personne profondément dérangée, comme un mythomane caméléon et non comme un vulgaire menteur. C’est semble-t-il un tout petit homme et un grand affabulateur. Cet individu était incapable de dire la vérité. On assiste ici à la confrontation de deux blessures inconciliables. De plus l’auteur le dit, ce qu’il craignait le plus c’est d’avoir affaire à un sordide petit collabo, à un Lacombe Lucien. Il n’en est rien. En quatre ans son père a porté cinq uniformes, celui de l’armée française, celui de l’armée de l’armistice, celui de la milice pétainiste, de l’armée allemande, celui des FTP, résistants aux côtés desquels il a combattu. A chaque fois il a déserté. Le cas est unique et Sorj Chalandon avoue dans un entretien à France Inter que si son père lui avait dit ce qu’il avait réellement fait il en serait resté bouche bée. Plus, concernant une lettre écrite par son père à son juge il parle d’une phrase magnifique "Excusez mon pauvre style, monsieur le juge, je suis un soldat, pas un romancier".

Chaque fois que l'auteur parle de son papa, on sent l’émotion dans sa voix. La grandeur de l’œuvre est à la mesure de l’immense écart qu’il y a entre la tentation légitime de condamner des actes qui ont pu pourrir plusieurs vies et un amour quasi inavouable pour celui qui a donné le jour à l’auteur. Si le tortionnaire Klaus Barbie est bien le salaud absolu, le père de Sorj Chalandon, malgré tout le mal qu’il a fait aux siens, n’est jamais qu’un pauvre fou égaré.

Le livre de son fils, au-delà de tous ses mérites, a celui de lui fermer les yeux.

On lui souhaite de reposer en paix et que ses cauchemars cessent enfin de hanter les vivants. 

François Bernheim

Enfant de salaud de Sorj Chalandon - éditions Grasset          

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal — France
Un complot a été monté par la droite toulousaine pour torpiller une candidate LREM
Manipulation du fisc, de la justice et des médias : une enquête judiciaire lève le voile sur le piège tendu à une candidate LREM à Toulouse. Des SMS consultés par Mediapart accablent la patronne de la fédération LR, Laurence Arribagé, un cadre du fisc et un magistrat.
par Antton Rouget
Journal — International
Exilés : « L'État n'est plus humain »
Combien de drames humains faudra-t-il pour penser autrement les politiques migratoires ? Dans notre émission ce soir : reportage à la frontière entre la Pologne et la Biélorussie, où des migrants et des migrantes sont toujours retenus dans des conditions inhumaines. Et en plateau : Anaïs Vogel, qui a fait cinq semaines de grève de la faim pour dénoncer le traitement des exilés à Calais, et Catherine Wihtol de Wenden, directrice de recherche émérite au CNRS. 
par à l’air libre
Journal — International
Variant Omicron : l’urgence de lever les brevets sur les vaccins
L’émergence du variant Omicron devrait réveiller les pays riches : sans un accès aux vaccins contre le Covid-19 dans le monde entier, la pandémie est amenée à durer. Or Omicron a au contraire servi d’excuse pour repousser la discussion à l’OMC sur la levée temporaire des droits de propriété intellectuelle.
par Rozenn Le Saint
Journal — France
IVG : les députés adoptent l’extension du délai, le gouvernement tergiverse
Dans une assemblée nationale clivée, la proposition de loi « visant à renforcer le droit à l’avortement » a été votée en deuxième lecture à l’Assemblée, mardi soir. Seulement, son adoption définitive reste incertaine dans cette mandature, faute de volonté du gouvernement.
par Faïza Zerouala

La sélection du Club

Billet de blog
Pas de paix sans avoir gagné la guerre
« Être victime de », ce n’est pas égal à « être une victime » au sens ontologique. Ce n’est pas une question d’essence. C’est une question d’existence. C’est un accident dans une vie. On est victime de quelque chose et on espère qu'on pourra, dans l’immense majorité des cas, tourner la page. Certaines s’en relèvent, toutes espèrent pouvoir le faire, d’autres ne s’en relèvent jamais.
par eth-85
Billet de blog
Effacement et impunité des violences de genre
Notre société se présente volontiers comme égalitariste. Une conviction qui se fonde sur l’idée que toutes les discriminations sexistes sont désormais reconnues et combattues à leur juste mesure. Cette posture d’autosatisfaction que l’on discerne dans certains discours politiques traduit toutefois un manque de compréhension du phénomène des violences de genre et participe d’un double processus d’effacement et d’impunité.
par CETRI Asbl
Billet de blog
Les communautés masculinistes (1/12)
Cet article présente un dossier de recherche sur le masculinisme. Pendant 6 mois, je me suis plongé dans les écrits de la manosphère (MGTOW, Incels, Zemmour, Soral etc.), pour analyser les complémentarités et les divergences idéologiques. Alors que l'antiféminisme gagne en puissance tout en se radicalisant, il est indispensable de montrer sa dangerosité pour faire cesser le déni.
par Marcuss
Billet de blog
Ensemble, contre les violences sexistes et sexuelles dans nos organisations !
[Rediffusion] Dans la perspective de la Journée internationale pour l'élimination des violences faites aux femmes, un ensemble d'organisations - partis et syndicats - s'allient pour faire cesser l'impunité au sein de leurs structures. « Nous avons décidé de nous rencontrer, de nous parler, et pour la première fois de travailler ensemble afin de nous rendre plus fort.e.s [...] Nous, organisations syndicales et politiques, affirmons que les violences sexistes et sexuelles ne doivent pas trouver de place dans nos structures ».
par Les invités de Mediapart