«Même si on n’est rien, on est quand même quelqu’un»

«L'illusion nationale» a ses laboratoires. Ainsi Hayange, Beaucaire, Hénin-Beaumont, la ville dont Marine le Pen est la star. Pour dénoncer l'imposture il faut aussi savoir écouter, donner la parole aux partisans du Front. Il faut aussi savoir pratiquer l'auto-critique. Si la gauche était à gauche...

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Le drame français qui pourrait bien devenir une tragédie, est qu’ici, le peuple est en trop. Ici, comme hélas dans d’autres pays d’Europe et du monde, les puissants, les gouvernants, comme ceux qui sont censés défendre ses intérêts ne voient pas le peuple, ne l’écoutent pas et ne le protègent pas.

Alors que reste-il au peuple sinon à s’en remettre à ceux qui n’ont jamais exercé le pouvoir et semblent éloignés de toutes ses turpitudes ?

Le livre de Valérie Igounet et Vincent Jarousseau n’est pas un livre de plus sur le Front National. Sous forme de roman photo il concrétise deux ans de reportage dans trois villes administrées par le parti d’extrême droite depuis les élections municipales de 2014. Hayange, 17% de chômage, Hénin Beaumont 20% et Beaucaire une des villes les plus pauvres du pays. Loin de toute caricature, il donne la parole aux partisans du Front, à ses élus et aussi à ses détracteurs.

Sur ces territoires désertés par l’emploi, les populations en souffrance qui ont cru en vain aux promesses de reclassement, ont été abandonnées à leur triste sort, pire trahies.

 A Hayange « Un nom hante les esprits : Arcelor Mittal. Il est associé à une trahison : les promesses non tenues  de Nicolas Sarkozy  et de François Hollande ».

Si aujourd’hui les citoyens votent FN, ce n’est pas pour la plupart, pour des raisons idéologiques. Elles n’ont pas transhumé d’un parti communiste à un parti fasciste. Elles ont  opté pour qui à priori les respecte, leur dit bonjour, leur serre la main, les reçoit sans délai, apporte, semble-t-il , une réponse au problème du moment.

Ainsi une population dans la misère se sent comprise, voire aimée. Les maires de ces trois villes  Fabien Engelmann à Hayange, Julien Sanchez à Beaucaire et Steeve Briois à Hénin Beaumont, comme les militants communistes des années 50, sont des hommes de terrain, omni présents et à l’écoute.

 A propos de julien Sanchez maire de Beaucaire 

« Il a su se faire adorer des vieilles dames ;il parle à tout le monde avec modestie et un charisme personnel étonnant pour son âge ( 32 ans ) ; il ne fait que des choses pratiques et très peu politiques »

«  C’est important d’être reconnus en tant que tel. ça veut dire que même si on est rien, même si on ne fait rien et même si on est rien, on est quand même quelqu’un » Dominique assistante familiale à Hénin -Beaumont

Parmi les plus vieux bien souvent à gauche et anciens du PC, on note une véritable nostalgie pour des temps où ils ont connu un maire ouvrier, communiste… quelqu’un de leur monde. Et c’est à cet endroit que l’on mesure le fossé tragique qui existe entre les nantis qui ne sont pas seulement ceux qui ont du bien, mais aussi ceux qui possèdent les codes, les clés de l’ascension, du paraître social, de la culture et les démunis de toutes sortes. Le parti communiste  bien que stalinien était en France le grand opérateur de l’éducation populaire dans toute sa noblesse, à un moment historique où les serviteurs zélés de la bienséance bourgeoise  n’avaient pas encore fait un travail de sape, de dénigrement consistant à ringardiser  tout ce qui de près ou de loin touchait au peuple à ses goûts, aspirations, prises de position, services publics mis à sa disposition, etc.

Avant la débâcle industrielle  ces terres ouvrières étaient dures au peuple en usine comme à la mine, mais l’espoir existait, la fierté et la solidarité  aussi. C’est sur ce terreau là que le FN a prospéré et ce d’autant que les notables socialistes ont fait ce qu’il fallait pour être déconsidérés, rejetés et avec eux  « la politique politicienne »  

« le plus grand pourvoyeur du FN, c’est la politique de nos jours. Droite et gauche, main dans la main, le favorisent. Ils n’écoutent pas le peuple. Ils ne peuvent le comprendre. ce n’est plus le même monde » un militant FN 

  «  Ce qui m’inquiète encore plus, c’est la tache d’huile qui s’étend. Les autres partis ne font pas le boulot. Le PS, c’est la courroie de transmission du FN » Marie Françoise parti de gauche

Le Front, en  empathie avec ceux qui le soutiennent ou qui acceptent de se soumettre, est d’une brutalité  radicale mais pas toujours apparente envers ses opposants : syndicalistes , Ligue des droits de l’homme, Secours populaire, associations, commerçants non soumis, médias critiques comme la voix du Nord,etc 

«  Un des objectifs du maire d’Hayange est de faire disparaître la CGT de la ville »

 Fabien Engelmann à propos des intimidations et pressions sur le personnel non  de la encarté de la mairie

«  je suis loin d’être un dictateur, je suis aussi un gestionnaire »

«  Il est porté par la population la plus fragilisée, la plus pauvre, celle qui a été tenue loin de l’éducation. Pour elle c’est comme une revanche. Elle devient visible. Elle a une reconnaissance incommensurable pour Engelmann ; un homme inculte incompétent, capricieux et narcissique » Marc Ollenine cofondateur de l’association « Hayange plus belle ma ville » 

 « … Ils éliminent tout ce qui n’est pas eux. Ils ont un vrai problème avec la démocratie et l’abattre correspond à leur ADN politique. Ils portent en eux la solution finale. Dire cela, ce n’est pas diaboliser, c’est décrire cliniquement » Stéphane Filipovitch conseiller municipal socialiste Hénin-Beaumont 

La Force du Front est de fournir une clé d’explication du monde et de proposer les remèdes simplistes à la crise que nous vivons. Si nos villes sont remplies de SDF, de pauvres, c’est que l’argent va ailleurs. En clair il suffirait de fermer nos frontières pour que les classes laborieuses retrouvent une vie décente. Steeve Briois a élaboré à cet effet une charte municipale anti-migrants qu’il a proposé aux autre communes de France. Trois l’ont signé.

Le FN de Jean Marie et celui de Marine ont les mêmes bases idéologiques, mais la fille a repeint la façade. Au delà de la différence de ton et de langage, ce qui apparaît comme moteur ce n’est plus l’antisémitisme du père, mais le rejet des musulmans élevés au rang de bouc émissaire principal. Ironie du sort c’est le plus souvent sous le couvert de la laïcité que l’ostracisme se développe. A Hayange Fabien Engelmann a lancé la fête du cochon. Rien de plus convivial que de se réunir pour partager des victuailles… en excluant sans avoir besoin de le dire les musulmans.

Dans une période où les incertitudes économiques, politiques se multiplient le rejet de l’étranger surfe sur une vague montante de peur et d’insécurité. Ce n’est pas un hasard si après Renaud Camus les leaders du Front reprennent à leur compte la théorie du grand remplacement. Les instances internationales et nationales auraient fomenté un complot pour que dans les décennies à venir les africains et les arabes remplacent les populations blanches de nos contrées. De la à répondre préventivement à une agression qui n’existe pas. Il y a un pas très vite franchi.

Voilà un parti qui est à la fois un papa, une maman, une assistante sociale pour ses fidèles, sans retenue avec ses opposants et un  éradicateur déclaré des étrangers qui n’ont rien à faire chez nous et sont surtout la source de tous nos maux.

On comprend en écoutant ces hommes et ces femmes partisans du FN qu’il est illusoire de vouloir leur démontrer ce qu’est en réalité de ce parti. Des années et des années d’abandon et de mépris  leur ont bouché les oreilles.

En espérant qu’il ne soit pas déjà trop tard, la seule question qui vaille est de savoir si peut émerger dans ce pays une gauche courageuse, réellement réformiste et capable d’utiliser sa marge de manœuvre pour servir les intérêts du peuple sans le bercer d’illusions. Face au gouffre, les médias suicidaires sont prêts à disqualifier toute politique de gauche comme anti-système, irréaliste et créatrice de désordre. La lecture du livre de Valérie Igounet & Vincent Jarousseau démontre bien que c’est d’un autre désordre qu’il s’agit. «  L’illusion pourrait devenir un jour nationale ». Il serait contre productif de succomber au fatalisme de mauvais aloi qui nous entoure. Cela n’empêche pas d’être lucide. Le chantier est immense. Nous avons le dos au mur. Profitons en.

François Bernheim

Voir sur le blog de Mardi ça fait désordre www.cafaitdesordre.com  en Novembre 2014 :

 - «  Pleure pas Hénin- Beaumont » -reportage sur la ville après les municipales de 2014

- Un article sur le livre d'Haydée Sabéran " Bienvenue à Hénin- Beaumont"  éditions de la Découverte

 

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