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Billet de blog 30 nov. 2021

L'après M, entrepreneur de vies debout

Existe-t-il un lieu en France où les salariés pourraient avoir la maitrise de leur outil de travail ? Oui. L’ex-Mac Do de Saint Barthelemy, aujourd'hui l'Après M, fast-food social. Il ne tient qu'à vous de conforter son existence.

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La loi du profit est-elle compatible avec le respect de la vie humaine?

Sans ambiguïté, l'histoire nous dit que non. Alors, vous qui êtes censés nourrir ceux qui mangent parce qu’ils ont faim, sans pour autant disposer du temps et de l'argent nécessaire, vous êtes dans l'obligation de mettre à la disposition de vos clients de grandes poubelles susceptibles d'accueillir, emballages, papiers gras, frites en détresse, sans oublier tous les salariés précaires, surmenés, lessivés, essorés, incapables d'assumer correctement leur tâche plus longtemps.

Ainsi le vite mangé rime bien avec le vite jeté. C'est comme cela, en France, en Europe et dans le monde parce que cela ne peut pas être autrement. Il faut, sauf à s'exposer à de graves déconvenues, que chacun en soit bien persuadé.

Qui oserait tenir tête à Mc Donald le géant multinational du fast-food ?

Personne n'est assez masochiste pour mordre la poussière et mettre en danger des personnes qui n'ont pas besoin de nouveau échecs pour sombrer.

Qui oserait ?

Les salariés du Mc Do de Saint Barthélémy à Marseille qui n’ont pas accepté que leur outil de travail soit mis en liquidation, sous prétexte qu'il ne serait plus rentable, alors que depuis 1992, par l'intermédiaire de l'État, la collectivité nationale lui a versé des aides considérables, sous forme de subventions et exonérations d'impôt.

En 1992, le Mc Do de Saint Barthélémy sera le premier fast-food de la marque installée en banlieue.

Fathi Bouaroua, président de l'association de l'Après M et bénévole omniprésent sur le terrain raconte : En 1992, Martine Aubry ministre du travail met en place une politique de l’emploi des jeunes dans les quartiers populaires de banlieue. Elle crée la FACE, une fondation pour agir contre l'exclusion. Des grands groupes comme Sodexo et Mc Donald sont sollicités. En contrepartie des aides ils devront engager des salariés sur place et en contrat à durée indéterminée.

C'est une véritable innovation, les autres restaurants du groupe ne faisant travailler que des salariés précaires, jetables du jour au lendemain. Alors qu'ici on pouvait trouver des employés ayant 10 ou 20 ans de présence et n'hésitant pas à se syndiquer et donc se battre pour obtenir d'autres avantages.

Trente plus tard, la zone franche tombe, Mac Do et son franchisé décident de mettre en liquidation en décembre 2019, un établissement dont le chiffre d'affaires annuel atteint 2 à 3 millions d'euros.

Les salariés, après le refus de Mac Do d'utiliser les locaux vides pour faire face à l'urgence alimentaire, occupent leur lieu de travail, ils le réquisitionnent. Pour désamorcer ce combat, le groupe acceptera de mettre la main au portefeuille et versera deux millions et demi d'indemnités compensatoires.

Au final tous les salariés acceptent de négocier leur départ, sauf un, Kamel Guemari. Avec ce refus commence la véritable odyssée de l'après M.

Ne pas trahir

Kamel a connu, la rue, une vie cabossée par l'injustice, il a frôlé la délinquance. Ici, il a trouvé plus qu'un travail, une raison d’être en accord profond avec les familles, les individus qui vivent dans sa proximité.

Le Mac Do de Saint-Barthélémy a eu jusqu'à 77 salariés. Dans le contexte local c'est considérable. Accepter que du jour au lendemain soit liquidée une telle entreprise est aussi indigne qu'aberrant. « Je vends ma dignité, je récupère cet argent là et je trahis tous ceux qui ont travaillé avec moi ? Mes valeurs n'ont jamais permis cela ».

Pas question d'accepter l’outrecuidance d'un groupe qui s'est gavé des aides publiques pour se déclarer maintenant en faillite. La vérité est que le seul restaurant de l'enseigne où les salariés sont protégés par un contrat à durée indéterminée, où ils ont obtenu un treizième mois, le remboursement des frais de transport de nuit donc de taxis pour les étudiants, est en passe de devenir un modèle social dont les autres salariés du groupe pourraient bien vouloir s'inspirer.

La logique du profit implique de porter un coup d’arrêt définitif à une telle subversion. Soutenus par les habitants de la Busserine, près de 400 associations, les salariés vont occuper ou plutôt réquisitionner leur lieu de travail.

 Un contexte durgence humanitaire

La pauvreté à Marseille est un mal endémique. La crise résultant de la propagation du Coronavirus aggrave une situation où un nombre croissant d'habitants souffrent de la faim. Kamel, entouré d'une équipe de bénévoles, Katia, Mouna, Julien, Fathi, Mateo, Mohamed, Eric, Sylvain, Ahmed et bien d'autres, soutenu par les habitants, les commerçants, les associations, vont transformer le restaurant en une banque alimentaire.

Tous ceux qui en manifestent le besoin, sans avoir besoin de justificatifs recevront des colis alimentaires. Plus de 1200 par jour ont été distribués à plus de 40 000 personnes. Les bénévoles distribuent les colis pendant la journée et les assemblent la nuit jusqu' à 3h du matin. L'utilité sociale de l’établissement défie la logique capitaliste. L'enjeu est considérable et les bénévoles qui viennent de la région comme d'autres pays européens ne n'y sont pas trompé.

L'avenir ne peut qu'être altruiste

Bonnes ou mauvaises, les expériences de vie ont construit la personne de Kamel. Il sait aujourd'hui que l'important, en toutes situations, est de donner un sens à sa vie et qu'il n'est pas possible d'avancer si le projet que l'on développe n'inclut pas l'accomplissement de l'autre.

Certains croient tenir debout en écrasant le plus de monde possible. Ceux qui ont vécu l'injustice, la détresse, le vertige de l'abime en savent plus long sur la condition humaine que bien des penseurs. De la contrainte, de la nécessité, ils ont forgé une éthique de vie où la solidarité, le respect des êtres humains est simplement une évidence. Comment pourrait -on faire autrement ?

Piétiner l'autre est une forme de saccage de soi-même. Inclure, réunir, permet d’avancer, de balayer les doutes.

Kamel dit qu'il n'a pas choisi sa race, il n'en reconnait qu'une, la race humaine. Pour le reste, il est français comme ses parents, ses grands-parents.

D'origine algérienne, il sait quel a été l'apport des colonisés à la France. Tant pour défendre la patrie française en danger que pour reconstruire le pays à la libération. De la reconnaissance, il n'y a pas eu. Pire il y peu abandon mépris. 

« Pourquoi les italiens, les espagnols immigrés qui ont été en butte au départ à un rejet, ont finalement été intégrés et pas nous ? » Quand on vient des quartiers populaires, réussir à se construire dans le rejet est une tâche ardue, quand elle n'est pas impossible.

L'Après M, le premier social fast food

Le futur restaurant qui remettra en route l'outil de travail s’appuie sur une volonté, une vision de l'avenir solidaire. Les futurs clients de l'après M paieront ce qu'ils ont commandé en fonction de leurs moyens. Le lieu qui continuera à faire de la distribution humanitaire est et sera un lieu de vie, une place de village où les uns et les autres pourront, outre la chaleur humaine, trouver un magasin gratuit de vêtements, un atelier de construction de cabanes pour les sans-abri, des jardins partagés, un potager, des poulaillers, ainsi que du soutien scolaire.

L’équipe de l'Après M a été visitée, elle est aussi partie à la découverte du monde, pour connaître d'autres expériences, apprendre des erreurs des autres. L'après M, s'il conteste la finalité du système du profit, sait aussi que la rigueur, le professionnalisme sont aussi les ingrédients indispensables de la réussite.

Ici les règles sanitaires et techniques sont scrupuleusement observées. L'équipe des bénévoles de l’établissement fait preuve d'une maturité à la hauteur de ses ambitions. L'art de la lutte ne souffre pas d'approximation.

La solidarité implique non seulement rigueur éthique et méthodique mais aussi générosité et imagination, Sans oublier que l'on se bat aussi pour un territoire, sa survie économique, pour la dignité de chacun.

Demain

Kamel Guemari est toujours salarié de Mc Do. Son cas personnel n'a pas été réglé. Il attend son procès avec impatience. Le groupe n'est pas pressé de clarifier une situation quasi intenable puisqu’aujourd’hui, toujours otage de l’enseigne, il ne touche aucun revenu.

Pour lui, il s'agit de démontrer à tous ceux qui sont en souffrance qu'en se battant pour une cause juste, on ouvre la porte des possibles.

L’homme qu'il admire le plus est l'abbé Pierre. Comme lui il aimerait, avec ses compagnons de lutte, laisser un héritage.

En Juillet 2021 La nouvelle équipe municipale de Marseille a décidé de racheter Le Mac Do pour donner toutes ses chances au nouveau projet.

Des grands noms de la cuisine comme Gérald Passedat du restaurant trois étoiles du Petit Nice soutiennent l'après D’autres chefs étoilés ont mis sur pied un restaurant solidaire «  le République » qui ouvrira ses portes courant décembre 2021. Deux clientèles s'y rejoindront. Une traditionnelle et une autre qui pourra se restaurer pour un euro symbolique.

L'après M est aussi là pour servir de référence, permettre à de nouvelles et belles aventures de voir le jour. Son projet de fast social food, au-delà du cadre local implique toute personne éprise de justice. L'enjeu est de faire prévaloir la logique de l'humain partout où ce sera possible. 

Que vous habitiez Marseille, la région Paca ou ailleurs, vous êtes concerné et pouvez contribuer à qu'un projet éthique et social devienne une entreprise économiquement viable. L'enjeu est énorme.

 François Bernheim

Pour apporter une aide immédiate

https://www.gofundme.com/f/laprs-m-urgence-alimentaire-marseille

Pour devenir actionnaire citoyen de la part du peuple

www.apresm.org

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