Navalny devant le tribunal: «Vladimir l'Empoisonneur de caleçons»

L’opposant à Vladimir Poutine a été condamné, mardi 2 février, à effectuer deux ans et huit mois de prison. Devant le tribunal, il a fait une longue déclaration sur l’état de la Russie. « Lorsque l'anarchie et l'arbitraire revêtent l'uniforme d'un procureur ou le manteau d'un juge, le devoir de chacun est de ne pas obéir ». Nous publions l’intégralité de ce discours.

Comme il était attendu, Alexeï Navalny a été condamné, mardi 2 février par un tribunal de Moscou, à effectuer deux ans et huit mois de prison. Le motif de la condamnation est de ne pas avoir respecté depuis l’été dernier un contrôle judiciaire lié à une peine avec sursis prononcée en 2015. Il était alors en Allemagne, dans le coma, puis en soins intensifs puis en convalescence. L’opposant à survécu à un empoisonnement provoqué par une arme chimique de type Novitchok vaporisée par des agents du FSB (ex-KGB) sur un de ses sous-vêtements.

Dès l’annonce de sa condamnation, plusieurs milliers de personnes ont manifesté, mardi soir, dans les rues de Moscou et de Saint-Pétersbourg. La police étaient massivement déployée et a procédé à près de 1.500 arrestations. Devant la juge du tribunal Simonovski de Moscou, Alexandre Navalny a pu faire une longue déclaration, enregistrée par les journalistes présents dans la salle. C’est une déclaration qui cible Vladimir Poutine, l’arbitraire et le pillage du pays et qui appelle les Russes « à ne pas avoir peur ». Nous publions ci-dessous l’intégralité de ce discours :

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Navalny devant le tribunal de Moscou, le 2 février. © (Tribunal de Moscou) Navalny devant le tribunal de Moscou, le 2 février. © (Tribunal de Moscou)
« Je voudrais commencer par aborder la question juridique, qui me semble un peu négligée dans cette discussion. Deux personnes sont assises ici (le procureur et le représentant du service fédéral des prisons). L'une dit : enfermons Navalny parce qu'il s'est présenté (à ses agents de contrôle judiciaire) le lundi et pas le jeudi. Et l'autre dit : enfermons Navalny parce qu'il ne s'est pas présenté immédiatement après être sorti du coma.

Alors on parle des lundis et des jeudis… Mais j'aimerais dire un mot ou deux sur l’éléphant qui est dans la salle. Car le nœud du problème est de me mettre en prison pour une affaire dans laquelle j'ai été déclaré non coupable et pour une affaire qui a déjà été reconnue comme fabriquée.

Si nous ouvrons n'importe quel manuel de droit pénal -j'espère, votre Honneur, que vous l'avez fait une ou deux fois-, nous verrons que la Cour européenne des droits de l'homme (CEDH) fait partie du système judiciaire russe. Ces décisions sont contraignantes. J'ai saisi la Cour européenne. La Cour européenne a rendu un arrêt dans lequel elle a écrit noir sur blanc qu'il n'y avait pas de crime. L'affaire pour laquelle je suis ici est complètement fabriquée. La Fédération de Russie a reconnu cette décision de la CEDH et j'ai même été indemnisé.

Quoi qu'il en soit, mon frère a passé 3,5 ans en prison pour cette affaire et j'ai été assigné à résidence pendant un an. À la fin de cette période, ils m'ont arrêté, m'ont amené devant un tribunal et ont prolongé ma période de probation d'une année supplémentaire.

Faisons un peu de calcul. En 2014, j'ai été condamné, avec 3,5 ans de mise à l'épreuve. Nous sommes maintenant en 2021, et je suis toujours poursuivi pour cela. J'ai déjà été déclaré non coupable, et il n'y a pas de corpus delicti dans cette affaire. Et pourtant, notre État exige que je sois jugé avec la persistance d'un maniaque.

Pourquoi ? Les affaires pénales ouvertes contre moi ne manquent pas. Quelqu'un a voulu m'arrêter dès que j'ai franchi la frontière (après mon retour d'Allemagne). Nous savons qui, nous savons pourquoi. La raison, c’est la haine et la peur d'un homme qui se cache dans un bunker. Parce que je l'ai mortellement offensé en survivant après qu'ils aient essayé de me tuer sur ses ordres.

Le procureur tente d'interrompre Navalny. « Je n'ai pas besoin de votre remarque ! », dit Navalny. Le juge lui demande de s'exprimer sur son respect du contrôle. Navalny répond qu'il « s’exprime dans le plein respect de la loi ».

Continuons. Je l'ai mortellement offensé en survivant grâce à de bonnes personnes, grâce à des pilotes et à des médecins. Puis j'ai commis un délit plus grave : je ne me suis pas enfui et je ne me suis pas caché. Puis quelque chose de plus effrayant encore s’est produit. J’ai participé à l'enquête sur mon propre empoisonnement. Et nous avons prouvé que Poutine, en utilisant le FSB, est responsable de cette tentative d'assassinat. C'est ce qui rend fou ce petit voleur dans son bunker. C'est le fait que tout est désormais public.

Il s'avère que pour traiter avec un opposant politique qui n'a pas accès à la télévision et est interdit de créer un parti politique, il suffit d'essayer de le tuer avec une arme chimique. Bien sûr, Poutine devient fou. Tout le monde était convaincu que ce n'est qu'un bureaucrate qui a été nommé accidentellement à cette présidence. Il n'a jamais participé à aucun débat, ni fait campagne dans une élection. Le meurtre est le seul moyen qu'il connaisse pour se battre. Peu importe qu'il prétende être un grand géopoliticien, il restera dans l'histoire comme un empoisonneur. Nous nous souvenons d’Alexandre le Libérateur ou de Yaroslav le Sage. Nous nous souviendrons de Vladimir l'Empoisonneur de caleçons.

Le juge tente d'interrompre Navalny. Ce dernier affirme que ses paroles sont en lien direct avec ce qui se passe au tribunal.

Je suis ici, gardé par la police, et la Garde nationale est là, avec la moitié de Moscou bouclée. Parce que le petit homme dans son bunker devient fou. Parce que nous avons prouvé et montré qu'il ne s'occupe pas de géopolitique, mais tient des réunions pour décider comment voler les sous-vêtements de responsables politiques, les enduire d'armes chimiques et essayer de les tuer.

L'essentiel dans ce procès n'est pas ce qui m'arrive – savoir si je serai emprisonné ou pas. M'enfermer n'est pas difficile. L'essentiel est de faire peur à beaucoup de gens. On emprisonne une personne pour en effrayer des millions.

Nous avons 20 millions de personnes qui vivent en dessous du seuil de pauvreté, des dizaines de millions de personnes sans la moindre perspective. La vie peut sembler supportable à Moscou, mais il suffit de parcourir 100 kilomètres dans n'importe quelle direction pour constater un chaos général. Tout notre pays vit dans ce désordre, sans la moindre perspective d'avenir, avec un revenu de 20 000 roubles (265 dollars) par mois.

Les gens se taisent. Et ils essaient de faire taire les gens avec ces simulacres de procès. Enfermez celui-ci pour faire peur à des millions d'autres personnes. Une personne descend dans la rue, ils en enferment cinq pour en effrayer 15 millions de plus.

Voici mon point principal. J'espère que ce procès ne sera pas perçu par les gens comme le signal qu'ils doivent avoir peur. Ce n'est pas une démonstration de force. C'est une démonstration de faiblesse, juste de faiblesse. Vous ne pouvez pas mettre des millions et des centaines de milliers de personnes en prison. Et j'espère vraiment que les gens s'en rendront compte.

Lorsqu'ils s'en rendront compte - et ce moment viendra - tout s'écroulera. Parce que vous ne pouvez pas enfermer tout le pays. Parce que tous ces gens qui ont été privés de perspectives, privés d'avenir, qui vivent dans le pays le plus riche et qui ne tirent rien de la richesse nationale... Ils n'ont rien !

La seule chose qui augmente est le nombre de milliardaires. Tout le reste est en déclin. Je suis enfermé dans une cellule de prison et tout ce que j'entends à la télévision, c'est que le beurre devient plus cher. Le prix des œufs augmente. Vous avez privé ces gens d'un avenir. Vous les avez privés de perspectives et vous essayez de les intimider. J'invite tout le monde à ne pas se laisser intimider.

Le juge interrompt Navalny et lui demande d’en revenir au procès

Vous dites que je n'ai rien dit à propos cette audience. Ce n’est que du spectacle. Il y a des moments où l'anarchie et l'arbitraire sont l'essence même du système politique. C'est terrible, mais il y a des moments pires encore. Lorsque l'anarchie et l'arbitraire revêtent l'uniforme d'un procureur ou le manteau d'un juge. Alors, le devoir de chacun est de ne pas obéir à de telles lois. Le devoir de chacun est de ne pas vous obéir.

Le juge interrompt Navalny et dit que ce n'est pas un meeting.

Ce n'est pas un meeting, c'est mon discours. Soyez assez aimable pour écouter ce que j'ai à dire. Lorsque l'anarchie et le désordre mettent votre uniforme et prétendent être la loi, le devoir de toute personne honnête est de ne pas vous obéir et de se battre. Je me bats comme je peux et je continuerai à le faire, bien que je sois maintenant complètement sous le contrôle de personnes qui aiment tout barbouiller avec des armes chimiques.

Probablement personne ne donnera trois kopecks de ma vie. Mais même maintenant, je dis que je vais vous combattre. J'invite tous les autres à ne pas avoir peur de vous et à tout faire pour que la loi, et non les mercenaires en uniforme et en robe, l’emporte.

Je salue tous ceux qui se battent et qui n'ont pas peur, tous les gens honnêtes. Je remercie les travailleurs du Fonds de lutte contre la corruption qui sont en état d'arrestation, tous les autres à travers le pays qui n'ont pas peur et qui descendent dans la rue parce qu'ils ont les mêmes droits que vous. Notre pays leur appartient autant qu'il vous appartient, autant qu'il appartient à tous les autres. Nous sommes les mêmes citoyens. Nous exigeons une justice appropriée, un traitement décent, la participation aux élections et la participation à la distribution des richesses nationales. Oui, nous exigeons tout cela.

Je tiens également à dire qu’il y a beaucoup de bonnes choses en Russie en ce moment. Ces bonnes choses, ce sont ces personnes qui n'ont pas peur, qui ne baissent pas les yeux, qui ne regardent pas leur bureau et qui ne donneront jamais le pays à une bande de fonctionnaires corrompus qui ont décidé d'échanger notre mère patrie contre des palais, des vignobles et des aqua-discothèques.

Je demande ma libération immédiate et la libération de toutes les personnes arrêtées. Je ne reconnais pas l'ensemble de ce procès. Il est complètement truqué, il n'est pas conforme à la loi. J'exige une libération immédiate. »

Retrouvez dans le Journal de Mediapart tous nos articles dans un dossier spécial: Navalny, l’anti-Poutine

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