Claudio Gatti: pourquoi j'ai enquêté sur Elena Ferrante

L'enquête de notre confrère italien, publiée dimanche par Mediapart, Il Sole 24 Ore, la Frankfurter Allgemeine Zeitung et The New York Review of Books, n'a pas seulement suscité de fortes critiques d'une partie de nos lecteurs. Largement reprise dans la presse européenne et anglo-saxonne, la révélation de la véritable identité de la romancière italienne Elena Ferrante a été fortement questionnée. Fallait-il publier cet article? Nous pensons que oui. Et Claudio Gatti répond dans le texte ci-dessous à ses détracteurs.

La réponse de Claudio Gatti :
« Pourquoi j'ai enquêté sur Elena Ferrante »

« Anita Raja, que j’ai identifiée dans un article publié le 2 octobre comme étant Elena Ferrante, l’auteure de la très populaire tétralogie napolitaine (L’Amie prodigieuse, Le Nouveau Nom, Storia di chi fugge e di chi resta et enfin Storia della bambina perduta), n’a fait aucun commentaire sur le résultat de mon enquête. Son éditeur Sandro Ferri, co-propriétaire d'Edizioni e/o avec son épouse Sandra Ozzola, a au contraire usé de mots incendiaires contre mon travail d’enquête, qui m’a conduit à trouver des documents attestant combien il a bénéficié du succès commercial des livres de Ferrante. Mais Sandro Ferri n’a, à aucun moment, contredit une seule des informations de mon article. Il n’a même pas essayé de fournir des explications alternatives.

Les critiques formulées par Sandro Ferri dans les journaux et celles des lecteurs d'Elena Ferrante sur les réseaux sociaux ou dans les commentaires se résument à deux reproches : j’ai eu recours à des méthodes d’investigation sur un sujet qui ne le justifiait pas, et j’ai commis une violation de la vie privée de l’auteure. Mais quand une auteure écrit des best-sellers mondiaux, elle devient de fait un personnage public. On peut même dire qu’elle est à l’heure actuelle l’Italienne la plus lue dans le monde (comme le démontrent les réactions des médias et des réseaux sociaux).

Des millions de lecteurs avaient donc un désir légitime de découvrir la personne derrière l’œuvre. Je ne suis pas le seul à le penser. Ses éditeurs en personne ont considéré, publiquement, que ce besoin de savoir était « sain ». Dans une lettre ouverte à l’auteure, Sandra Ozzola avait ainsi expliqué il y a quelques années que la curiosité des lecteurs aurait mérité « une réponse plus générale, au-delà des interviews dans le presse, non seulement pour apaiser ceux qui se sont perdus dans les hypothèses les plus improbables pour débusquer votre vraie identité, mais aussi pour répondre à ce désir sain émanant de vos lecteurs [...] pour mieux vous connaître ».

C’est comme cela qu’est né La Frantumaglia, l’essai publié en 2003, présenté comme autobiographique et sous-titré Itinéraire d'un écrivain. Les lecteurs apprenaient dans ce livre que l’auteure avait trois sœurs, que sa mère était une couturière napolitaine volontiers encline à s’exprimer dans son dialecte et qu’elle avait vécu à Naples. Mon enquête a montré que rien de tout cela ne correspond à la vie personnelle de l’écrivain. En somme, la première personne à avoir violé la vie privée d’Elena Ferrante est... Elena Ferrante. Mais elle l’a fait en fournissant des informations totalement erronées, de surcroît à la demande de ses éditeurs, qui aujourd’hui m’attaquent pour avoir fourni de vraies informations.

Ces révélations, par ailleurs, n’amoindrissent aucunement la qualité des livres, ni même n’empêchent l’auteure de continuer d’en écrire d’autres et aux fans de continuer à les aimer. Tout en sachant dorénavant qui les a réellement écrits, son histoire, son milieu culturel et les références littéraires présentées en détail dans mon enquête.

Je voudrais en outre faire remarquer à tous ceux qui m’ont critiqué pour avoir gaspillé mon temps sur un sujet qui, d’après eux, ne le méritait pas, qu’ils ont dépensé beaucoup d’énergie à protester. J’aurais aimé susciter autant de passions sur beaucoup d'autres de mes enquêtes. Par exemple, celle où je racontais l’extraordinaire reddition d’un citoyen italien, celle où je détaillais qui étaient les responsables de trafics d’être humains entre l’Afrique et l’Europe, celle où je parlais des pots-de-vin versés par des multinationales en Algérie et au Nigeria, ou celle dans laquelle j’expliquais comment une société liée à la CIA fournissait un soutien logistique aux avions turcs et qataris transportant des armes en Libye et en Syrie. J’aurais TELLEMENT aimé cela.

Mais ces mêmes personnes qui m’attaquent pour avoir perdu du temps à percer un mystère jugé inintéressant n’ont jamais été intéressées par mes autres histoires. Ils ne réalisent pas que, par leurs réactions, ils démontrent que ce type d’articles jugés sans intérêt leur plaisent. Quelle ironie ! Dans des centaines de tweets, les fans de Ferrante à travers le monde affirment que mon enquête reflète le triste état du journalisme. À mon avis, on devrait se plaindre du triste état du débat en 140 caractères.

Il m’a aussi été reproché d’avoir exposé Raja par misogynie pure. Cette accusation ne peut être formulée que par quelqu’un ne sachant pas différencier les romans et le journalisme d’investigation. Dans les romans, tout commence avec une idée, puis un sujet est développé. Dans le journalisme d’investigation, tout débute par une question. Quand j’ai initié mon travail, je ne savais pas qui était Elena Ferrante. Et jusqu’à avant-hier, le « suspect numéro un » était encore Domenico Starnone, l’époux d’Anita Raja. En d’autres termes, quand j’ai décidé de me consacrer à percer ce mystère, je n’avais absolument aucune certitude sur le genre d’Elena Ferrante, elle pouvait tout autant être une femme qu’un homme. L’accusation d’avoir enquêté sur elle car il s’agissait d’une femme est donc tout à fait infondée.

Pour finir, permettez-moi d'ajouter une remarque : je ne comprends pas comment une œuvre peut souffrir d’une connaissance plus précise de la vie de son auteur. Je reste persuadé du contraire. »

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Par ailleurs, je me permets de republier mon commentaire fait lundi en réponse aux lecteurs de Mediapart qui s'indignent d'un tel article.

« Vous êtes nombreux à nous reprocher, sur des tons divers, d’avoir publié cette enquête sur la véritable identité d’Elena Ferrante. Journalisme caniveau, people, Paris-Match et Closer réunis, atteinte à l’intimité de la vie privée, et j’en passe… Alors quelques explications.

Depuis que la littérature existe ou presque, le recours à des pseudos est une habitude et l’exercice consistant à dénicher le véritable auteur est systématique. Le cas le plus spectaculaire fut celui de Romain Gary-Emile Ajar. Parce qu’il s’agit d'éclairer ou de répondre à l’éternelle question de la relation entre l’auteur et son œuvre. La mise en exergue de Foucault (et de sa citation de l’Archéologie du savoir)  en début de cette enquête – qui s’achève également par une référence à Foucault – vise à donner ce contexte et à expliciter cette problématique.

Elena Ferrante est un succès littéraire mondial. A ce titre, les conditions de production de cette œuvre, et par qui est elle produite – on ne peut d’ailleurs totalement exclure qu’il s’agisse d’une « co-production » d'un couple, ce qui serait particulièrement intéressant- est évidemment d’intérêt public.

C’est une telle évidence que depuis vingt ans, d’innombrables enquêtes en Italie ont tenté de percer le mystère, jusqu’à mobiliser un collectif d’universitaires faisant tourner un logiciel spécial pour analyser l’œuvre et tenter d’en percer les filiations, influences et références. Et depuis vingt ans, les éditeurs d'Elena Ferrante jouent habilement de ce «pseudonymat» pour entretenir les curiosités sur ses romans.

La publication de  cette enquête par The New York Review of books, aux Etats-Unis,  et la FAZ, en Allemagne, deux titres de référence, nous semble suffire à répondre à ceux qui nous accusent de céder aux pires maux de la presse people…

Elena Ferrante est un personnage public. L’auteure n’a pas choisi le silence, la retraite absolue derrière ses romans. Elle intervient régulièrement dans le débat littéraire, accordant des entretiens –toujours par écrit- et s’employant avec talent à brouiller les pistes.

A la demande de ses éditeurs, et comme expliqué dans cette enquête, elle a même écrit un livre, Frantumaglia, qui ne prétend pas être un roman, mais se veut un début d’autobiographie pour répondre aux interrogations de ses lecteurs : ce livre, comme l’enquête l’explique, est truffé de fausses informations. Cette autobiographie sous titrée –itinéraire d’un écrivain- appelait donc légitimement une contre-enquête.

Enfin le dernier point qui nous a incité à publier cette enquête de notre confrère italien Claudio Gatti est ce qu’elle dit de la littérature et de l’écriture. Anita Raja, traductrice, est devenue une romancière qui a pu construire une œuvre importante qui a rencontré un public mondial. Surtout, le dévoilement de la véritable identité de l’auteure permet de mieux comprendre les influences qui irriguent cette œuvre. En particulier celle de Christa Wolf, auteure traduite par Anita Raja et dont elle explique avoir été extrêmement proche.

Pour toutes ces raisons, cette enquête nous semble utile tant elle contribue à éclairer comment peut naître une œuvre littéraire. »

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