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Le Club de Mediapart ven. 29 avr. 2016 29/4/2016 Édition de la mi-journée

Bettencourt: "Le Monde", journal de l'oubli

Il n'est pas de solidarités automatiques dans ce métier qu'est le journalisme. Et c'est tant mieux. Il est mille manières de le pratiquer, mille engagements éditoriaux possibles, mille désaccords. De là à donner le coup de pied de l'âne, il y a un abîme que vient de franchir "Le Monde", commettant ainsi une nouvelle erreur dans le traitement de l'affaire Bettencourt.

Il n'est pas de solidarités automatiques dans ce métier qu'est le journalisme. Et c'est tant mieux. Il est mille manières de le pratiquer, mille engagements éditoriaux possibles, mille désaccords. De là à donner le coup de pied de l'âne, il y a un abîme que vient de franchir "Le Monde", commettant ainsi une nouvelle erreur dans le traitement de l'affaire Bettencourt.

L'arrêt de la cour d'appel de Versailles, nous ordonnant de supprimer toute citation des enregistrements clandestins réalisés par le majordome des Bettencourt, ne concerne pas seulement Mediapart et Le Point mais toute notre profession et, plus largement, le droit à l'information, droit fondamental des citoyens.

La présidente de la cour d'appel ne s'y trompe pas qui, dans ses considérants (l'arrêt est à lire ici ou ), place haut la barre en estimant que la protection de la vie privée doit en l'espèce l'emporter sur le droit à l'information. Peu importe donc que Mediapart ait procédé à un tri méticuleux pour ne retenir  de ces enregistrements non pas des éléments de vie privée mais des données d'intérêt général (évasion fiscale, fraude, financement politique, pressions sur la justice, etc.).

Seule compte à Versailles une protection sourcilleuse et obtuse de la vie privée de personnes par ailleurs acteurs publics, par leur fortune (Liliane Bettencourt, femme la plus riche de France à la tête d'un des principaux groupes mondiaux), ou par leurs engagements politiques (André Bettencourt, longtemps ministre et sénateur).

Ce jugement, qui fera le miel de tous ceux qui crient à « la tyrannie de la transparence » pour mieux laisser dans l'ombre les intérêts des puissants (Alain Finkielkraut, qui nous dénonçait comme la « nouvelle Stasi d'Internet », Raphaël Enthoven et consorts), pose pourtant un problème majeur à la presse. C'est ainsi que l'ont interprété les syndicats de journalistes (ici un communiqué du SNJ), des associations de magistrats, de nombreux responsables politiques et bon nombre de confrères étrangers qui, depuis jeudi, nous adressent des messages de soutien (lire ici notre article sur les réactions suscitées par ce jugement).

C'est ainsi que la majorité de la presse française a traité cette affaire, pointant pour le dénoncer l'acte de censure de fait ordonné par la cour d'appel, et les dangers que les appréciations de sa présidente faisaient peser sur la libre information des citoyens. Dans le même temps, de multiples sites nous proposaient d'héberger ces enregistrements tandis que la netosphère se mobilisait pour monter des sites miroirs, stocker nos contenus, continuer à les faire circuler sur le Web.

Le Monde a fait un choix tout autre. Cet événement a été traité en neuf lignes, par une brève publiée en bas de la page 10 dans son édition papier datée du 6 juillet. Puis plus rien. Etrange choix pour ce journal qui compte désormais comme membre de sa rédaction Fabrice Lhomme, notre ancien collègue de Mediapart (d"ailleurs condamné solidairement à payer 20.000 euros à Liliane Betencourt et 1.000 euros à Patrice de Maistre). Avec Fabrice Arfi et Edwy Plenel, il fut justement l'un de ceux qui exploitèrent ces enregistrements qui allaient faire éclater l'affaire Bettencourt. Est-ce là un oubli du « quotidien du soir » ?

Etrange choix donc pour ce journal, qui avait d'ailleurs au printemps 2010 – il s'en est expliqué – refusé catégoriquement ces mêmes enregistrements qui lui étaient proposés. Etrange choix encore pour ce journal qui, il y a trois mois, participait à l'opération OffshoreLeaks, constituant à dénoncer fraudes et paradis fiscaux sur la base de documents faisant sauter le tabou du secret fiscal. Un oubli là encore ?

Le Monde a-t-il aussi oublié qu'il fut associé en son temps – comme le furent Mediapart et bien d'autres titres – à WikiLeaks pour exploiter la fuite géante des documents diplomatiques organisée par Julian Assange en toute illégalité ? N'y a-t-il pas là un enjeu commun, WikiLeaks, OffshoreLeaks, Bettencourt, Cahuzac (car le fameux enregistrement téléphonique du ministre pourrait relever de la seule vie privée, serait capable d'arguer le tribunal de Versailles) ? Un enjeu qui n'est pas de dévoiler les intimités de vies privées mais d'élargir les droits des citoyens en améliorant ce droit fondamental à l'information ?

Non seulement Le Monde ne le pense pas, puisqu'il estime sans importance le jugement de Versailles, mais il publie, cette fois sur son seul site internet, un entretien laissant entendre qu'il n'y aurait là qu'une sanction logique, voire méritée !

Emmanuel Derieux, spécialiste en droit des médias et professeur à Assas, nous délivre ainsi dans cet entretien (il est à lire ici) un diagnostic technique qui cache quelques sévères chausse-trapes politiques, tant il ignore et le contexte et les conséquences – entre autres judiciaires – de cette affaire. Cet enseignant a, de longue date, une marotte: estimer que les journalistes sont trop protégés et qu'il conviendrait par une refonte générale du droit de l'information de remettre ordre, discipline et sanction dans tout cela.

Il y a une quinzaine d'années, il s'était distingué en défendant l'obligation de publication d'interminables droits de réponse du Front national dans différents journaux (un entretien de 1996 est à lire ici). Il s'est aussi exprimé sur la nécessité de plus réglementer Internet. Sinon, écrit-il, « l'illusion de liberté l'emporterait, et s'imposerait ou se maintiendrait l'anarchie chère aux initiateurs de l'Internet » (ce texte est à lire ici page 895 et suivante). Enfin, il souhaite que l'on s'attaque au secret des sources, cette protection fondamentale à la base même du droit à l'information.

Notre confrère Olivier Da Lage, par ailleurs vice-président de la Fédération internationale des journalistes, écrivait ainsi sur son blog, à propos du dernier livre de M. Derieux :

« Parmi les principaux thèmes qui exaspèrent l’auteur, il y a la combinaison de textes et surtout les jurisprudences qui privilégient la liberté d’expression au détriment des autres libertés fondamentales. Très critique sur les garanties procédurales prévues par la loi de 1881 qui rendent très difficile la condamnation d’un journal ou d’un journaliste pour injure ou diffamation, Emmanuel Derieux ne l’est pas moins des magistrats européens de la CEDH (Cour européenne des droits de l'homme), dont l’interprétation de l’article 10 de la convention européenne tend, au fil des jurisprudences, à minorer les restrictions à la liberté d’expression ; c’est tout particulièrement le cas en ce qui concerne la protection des sources que l’auteur voit comme le seul "secret" encore protégé par les tribunaux, ce qu’il juge particulièrement injuste alors que de son point de vue, c’est au contraire la transparence et la traçabilité des sources qui devraient être assurées. »

Le Monde choisit ainsi de donner la parole à ce seul enseignant pour commenter l'arrêt de la cour d'appel de Versailles. Un oubli de qui il est ? Cela fait beaucoup d'oublis pour un journal dont l'engagement constant fut de toujours plaider pour un élargissement des droits des citoyens et de ceux des journalistes.

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Ci-dessous quelques réactions et éditoriaux de confrères :

© Rue89

© Arrêt sur Images

© Libération

Un hébergement solidaire également annoncé par Les Inrockuptibles et Arte Radio, qui a par ailleurs remis en ligne vendredi un montage des enregistrements Bettencourt commentés par Fabrice Arfi :

L'édito de Rue89 : « Affaire Bettencourt : la cour d'appel de Versailles impose la censure ».

L'édito d'Arrêt sur images : «Plenel Sarkozy, même combat».

L'édito de Jean-Philippe Deniau, du service enquête de France Inter : « La justice censure la presse ».

L'édito de Libération : « Presse d'intérêt général ».

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Tous les commentaires

Alain Finkielkraut, et Raphaël Enthoven......

Il sont a la phylosophie et à la pensée ce que la probité est à Tapie.... (00000, que dale, nada, quetchi, Walou, et même pire, L'opposé Total)

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