Le livre pour comprendre ce qui se joue

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Le pouvoir conduit une stratégie déterminée d'étouffement du scandale Bettencourt-Woerth-Sarkozy. Y parviendra-t-il? C'est l'enjeu du livre que publie ce jeudi 7 octobre la rédaction de Mediapart aux éditions Don Quichotte.

L'incendie qui menaçait le palais de l'Elysée est-il éteint ? On pourrait le penser au vu du soudain silence qui entoure ce qui a été depuis le mois de juin l'un des plus grands scandales de la Ve République. Le sort de l'affaire Bettencourt-Woerth se joue désormais dans les huis clos bien gardés de procédures judiciaires opaques et de manœuvres politiques décidées à l'Elysée.

L'opinion, nos lecteurs et abonnés s'étonneront sans doute de ce quasi coup d'arrêt donné à une actualité qui a mobilisé durant des semaines les médias, la classe politique et une bonne partie de l'appareil d'Etat. Une actualité chasse l'autre ? C'est ce à quoi s'emploie le pouvoir, avec une méticulosité certaine.

Deux choix ont été faits à l'Elysée. Le premier est d'avoir remis au pas l'appareil d'Etat avec un objectif unique : verrouiller toute la communication autour de procédures judiciaires certes toujours en cours mais qui sont largement sous le contrôle de l'exécutif. Le second a été de bousculer le paysage politique avec le discours de Grenoble pour créer un agenda gouvernemental et informatif tout autre : immigration, délinquance, sécurité, terrorisme, islam.

Sans vouloir être désagréable avec nos confrères, on peut constater ci-dessous les réels succès engrangés par l'Elysée dans cette reconquête de l'agenda :

Eh oui, nous revoilà avec les marronniers sur l'islam et l'Occident, l'échec de l'intégration, les « ce qu'on n'ose pas dire sur l'immigration », la « poussée des fondamentalistes », la menace terroriste... et même un reportage entièrement bidonné sur les familles polygames (dans Le Point) et ce, dans deux des principaux hebdomadaires d'information de ce pays !

Au même moment, les députés consacrent l'essentiel de leur mois de septembre à voter des textes interdisant le port du niqab (qui concerne quelques centaines de personnes), à faciliter les procédures d'expulsion, à instaurer un « bannissement », à priver de droits les étrangers malades (quelques milliers de personnes concernées). Et, sommet de l'ignominie, à voter un texte (voué à l'inconstitutionnalité) créant deux catégories de Français, les « bons Français », selon Eric Besson, et ceux qui pourront être déchus de la nationalité.

Voilà donc les urgences officielles de ce pays telles que vues par Nicolas Sarkozy (et lui seul, le gouvernement étant moribond et le premier ministre sur le départ). Le dossier des retraites, et le blocage spectaculairement organisé par le pouvoir sur ce sujet, sert quant à lui à faire oublier la vraie urgence : celle de l'emploi.

Et l'affaire Bettencourt, donc ? La mise sous contrôle s'est faite en plusieurs étapes.

- Contrôle policier d'abord en recourant, semble-t-il en dehors de tout cadre légal, à une surveillance téléphonique mise en place par la DCRI, chargée d'enquêter sur les journalistes et leurs possibles sources dans l'appareil d'Etat. La plainte contre X... déposée le journal Le Monde mettra des mois à être instruite.

- Mise sous contrôle de la justice enfin puisque près de quatre mois après la révélation de l'affaire par Mediapart, aucune enquête sur les faits révélés ou suspectés n'a été confiée à un juge indépendant. Fraude fiscale, trafic d'influence, financements politiques illégaux, pression sur la justice. Chacun de ces dossiers demeure dans les mains exclusives du procureur de Nanterre Philippe Courroye. Et ce dernier s'est permis d'écarter de quelques phrases catégoriques la recommandation faite par le premier parquetier de France, Jean-Louis Nadal, d'ouvrir une information judiciaire.

Ainsi, à l'exception du travail de la juge Isabelle Prévost-Desprez, dont l'enquête a un champ strictement délimité – l'éventuel abus de faiblesse dont a été victime Liliane Bettencourt –, l'affaire Bettencourt est soumise au bon vouloir du procureur de Nanterre lui-même soumis au bon vouloir de sa tutelle directe, le pouvoir politique.

Il n'est donc pas exclu – pour ne pas écrire qu'il semble acquis – que Philippe Courroye classe sans suite, après le remaniement gouvernemental par exemple, les dossiers qui menacent Eric Woerth, l'UMP et Nicolas Sarkozy, et décide de renvoyer en citation directe devant le tribunal correctionnel le majodorme, auteur des enregistrements pirates, ainsi que l'ex-comptable des Bettencourt. Quant à la fraude fiscale, révélée par les enregistrements et confirmée par Liliane Bettencourt, une négociation avec le ministère du budget pourrait suffire...

Le scénario de l'étouffement aurait été alors mené à la perfection. De cette affaire complexe, tentaculaire mais visant le cœur même du pouvoir, il ne resterait qu'un « Pschiiittt », comme dirait Jacques Chirac.

C'est justement pour rétablir les faits, mesurer pleinement leur ampleur et expliciter la stratégie de riposte du pouvoir que Mediapart publie ce jeudi 7 octobre un livre aux Editions Don Quichotte, L'Affaire Bettencourt, un scandale d'Etat.

Ce livre est d'abord signé par Fabrice Arfi et Fabrice Lhomme, qui ont minutieusement exploré la teneur des enregistrements clandestins pour n'en retenir que les informations d'intérêt public, puis ont révélé les innombrables tentatives du pouvoir politique pour empêcher la justice de progresser. Mais ce livre est aussi celui de toute la rédaction de Mediapart, ses journalistes s'étant tous emparés de tel ou tel volet de l'affaire pour enrichir l'enquête, la prolonger et contribuer à faire émerger un monde enfoui : celui où l'argent et le pouvoir, émancipés de la Loi commune, fusionnent.

L'Affaire Bettencourt, un scandale d'Etat reprend ainsi les principales enquêtes que nous avons publiées depuis le 16 juin. Il reprend également les analyses et les éditoriaux qui ont permis de fixer les enjeux de cette affaire. A ces textes déjà publiés sur le site Mediapart, nous avons joint une chronologie détaillée et les notices biographiques des principaux acteurs de l'affaire. Au-delà des grandes thématiques qui structurent le livre, nous avons conservé le fil chronologique de cette affaire. Pour mieux montrer et faire comprendre qu'une nouvelle étape est aujourd'hui engagée. Et que Mediapart n'a aucunement renoncé à enquêter. Malgré l'ampleur des moyens mis en œuvre par le pouvoir pour empêcher les journalistes d'informer.

 

«L'Affaire Bettencourt, un scandale d'Etat», éditions Don Quichotte, 308 pages. 18,90 euros.

En librairie, et aussi disponible à la vente en ligne, par exemple ici

 

 

 

 

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