Theodor Plievier, au cœur de la révolution allemande de 1918

Publié en 1932 à Berlin, brûlé par les nazis un an plus tard, « L’Empereur partit, les généraux restèrent » est enfin traduit en français. C’est un superbe récit de l’effondrement de l’Empire allemand et de la naissance de la République, le 9 novembre 1918. Auteur aujourd’hui oublié, Plievier documente la compromission fatale de la social-démocratie avec le militarisme prussien.

C’est un livre ressuscité d’un écrivain presque oublié en France, Theodor Plievier (1892-1955). Il fut pourtant l’un des auteurs allemands les plus lus au tournant des années 1930 puis après 1945, lorsqu’il publie une trilogie monumentale Stalingrad, Moscou, Berlin, vaste fresque de la Deuxième guerre mondiale.

Theodor Plievier en avril 1947. © Collection Renate Magnier Theodor Plievier en avril 1947. © Collection Renate Magnier
En 2019, nous avions publié une série d’articles retraçant le stupéfiant destin de cet « écrivain dans l’Europe barbare ». Au même moment, Bruno Doizy, enseignant d’histoire et germanophone averti, choisissait de traduire pour la première fois en français l’un de ses livres les plus importants, L’Empereur partit, les généraux restèrent. Il vient d’être publié aux éditions Plein Chant.

Paru en 1932 à Berlin, ce récit-document est la suite logique du premier grand succès de Theodor Plievier, Les Galériens du Kaiser, récit paru en 1929 de ses quatre années passées dans la marine allemande où il avait été recruté de force en 1914. « Nous ne combattons pas pour la patrie, ni pour l’honneur de l’Allemagne. Nous mourons pour les sots et pour les millionnaires ! », écrit-il dans ce roman qui décrit l’effroyable condition du soldat de base dans la Kriegsmarine.

Mais en 1932, l’Allemagne bascule et la dénonciation du militarisme n’est plus de mise. Le vieux maréchal von Hindenburg, symbole de cette haute caste militaire et nationaliste, est réélu à la présidence de la République de Weimar, avec le soutien de la social-démocratie allemande. Un an plus tard, Hindeburg nomme Hitler chancelier.

L’Empereur partit, les généraux restèrent a fait de Plievier une cible prioritaire du parti nazi. Ses livres sont très vite interdits. Ils sont avec tant d’autres brûlés en place publique. L’écrivain et son épouse doivent fuir à l’étranger dès 1933, à Prague, puis à Paris, puis en Union soviétique. L’Empereur partit, les généraux restèrent est englouti dans la catastrophe qui vient et ne sera jamais traduit en français, à la différence de presque tous ses autres livres.

Bruno Doizy répare cette erreur en rendant accessible ce qui n’est pas un roman mais un « livre-documentaire » sur la naissance de la première République allemande, le 9 novembre 1918, et l’histoire d’une révolution manquée. L’action se déroule sur trois grosses semaines, ces journées du 16 octobre au 9 novembre qui voient en accéléré s’effondrer l’empire allemand.

Déroutes sur les champs de bataille, mutineries dans le port militaire de Kiel, soulèvements des populations dans les villes, comités révolutionnaires de marins, d’ouvriers et de soldats, abdication de l’empereur Guillaume II, rivalités grandissantes entre SPD (social-démocrate), USPD (scission du SPD) et spartakistes de Karl Liebknecht et Rosa Luxemburg… Plievier a vécu tout cela : il fut un des mutins de Kiel, a participé aux comités d’ouvriers et de soldats, a édité durant les années 1920 de nombreuses publications anarchistes et a suivi de près chacun des épisodes de ces luttes politiques et révolutionnaires.

On sait que Lénine et les bolchéviques attendaient tout ou presque de la révolution allemande. Elle sera brisée dès janvier 1919 avec la répression sanglante de l’insurrection spartakiste à Berlin, les assassinats de Liebknecht et Luxemburg puis l’écrasement des grèves ouvrières et de la République des conseils de Bavière.

Mais tout s’est joué avant, dans les journées minutieusement décrites par Theodor Plievier et durant lesquelles se construit l’accord entre le puissant SPD et l’état-major. « L’armée a besoin du parti social-démocrate pour rétablir son autorité perdue », écrit Plievier. Et le SPD a besoin de l’armée pour ne pas être débordé et briser les dynamiques révolutionnaires entretenues par les conseils et les spartakistes.

Deux personnages-clés du livres sont ainsi Gustav Noske et Friedrich Ebert. Le premier est un poids-lourd du SPD qui manœuvre habilement pour prendre le contrôle du comité des marins et soldats de Kiel et endiguer le fleuve révolutionnaire. Le second est le puissant patron du SPD, élu en 1919 premier président de la République, et qui le 9 novembre au soir décide de passer accord avec l’armée pour mettre fin au bolchévisme et au socialisme.

Grand parti ouvrier, le SPD se méfie des flammes révolutionnaires, des radicaux spartakistes et de conseils ouvriers sans expérience.  Surtout, il n’entend pas perdre le contrôle des mouvements sociaux. « Noske a derrière lui la grande école social-démocrate. Les mouvements de masse ne peuvent pas être influencés de l’extérieur », écrit Plievier en racontant les manœuvres du dirigeant à Kiel.

« Les sympathies de Plievier vont à l’époque à l’aile gauche du mouvement ouvrier », écrit dans la préface de cette édition française l’historien Jean-Numa Ducange. « Mais il n’exprime pas un point de vue explicitement partisan (…) le roman ne se résume pas à une apologie de l’action de Liebknecht et des spartakistes, ici et là des éléments critiques apparaissent. Fondamentalement, ses sympathies libertaires, fortement ancrées, n’ont jamais disparu. Son hostilité à l’Etat sous toutes ses formes demeure une constante ».

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Pas de roman à thèse, donc. Bien au contraire, les récits sont comme des reportages décrivant l’enthousiasme révolutionnaire du peuple. Les dialogues entre Empereur, militaires, dirigeants politiques ont été minutieusement reconstitués, issus de discours, d’articles de journaux, de témoignages.

« Les événements de l’automne 1918, d’une grande importance historique, sont encore largement inaccessibles ; du moins le souvenir de cette époque a disparu, enfoui sous de fausses représentations », écrit Plievier en mars 1932 dans la postface de son ouvrage où il explique sa méthode de travail. « Tous les événements décrits, toutes les personnes mentionnées sont représentés fidèlement et leurs paroles sont reproduites mot pour mot ».

C’est ce qui fait de ce livre un document exceptionnel pour vivre et comprendre ces quelques semaines où se joue le futur de l’Allemagne. Enfin, c’est à souligner, de nombreuses photos et gravures illustrent cette édition très soignée de L’Empereur partit, les généraux restèrent.

L’Empereur partit, les généraux restèrent. Par Theodor Plievier. Traduit de l’allemand par Bruno Doizy. Préface de Jean-Numa Ducange. Editions Plein Chant, 348 pages, 21 euros

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Retrouvez notre série Theodor Plievier, un écrivain dans l’Europe barbare

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