«Le Monde» et l'indépendance de la presse

Alors qu'un sixième directeur en cinq ans doit être désigné à la tête du quotidien du soir, le débat est lancé sur la dépendance éditoriale de sa rédaction envers les trois propriétaires Xavier Niel, Pierre Bergé et Matthieu Pigasse qui ont pris le contrôle du journal en 2010. Surprise, l'avertissement vient de son ancienne directrice Natalie Nougayrède.

Alors qu'un sixième directeur en cinq ans doit être désigné à la tête du quotidien du soir, le débat est lancé sur la dépendance éditoriale de sa rédaction envers les trois propriétaires Xavier Niel, Pierre Bergé et Matthieu Pigasse qui ont pris le contrôle du journal en 2010. Surprise, l'avertissement vient de son ancienne directrice Natalie Nougayrède.

Comment se porte l'indépendance de la presse? Mal, très mal même, depuis que des industriels, des hommes d'affaires et des banquiers ont mis la main sur la quasi-totalité des médias français. Si les pouvoirs publics, tant sous François Hollande que sous Nicolas Sarkozy, semblent n'attacher aucune importance à un phénomène dont l'ampleur est pourtant relativement récente (une dizaine d'années), nos collègues européens considèrent généralement avec stupéfaction l'état de la presse française.

Le journal Le Monde va avoir ces jours-ci un nouveau directeur. Proposé par les actionnaires, l'actuel directeur des rédactions Jérôme Fenoglio (qui n'était d'ailleurs pas candidat) va devoir recueillir 60% des suffrages des journalistes pour être confirmé à ce poste de directeur du journal (lire ici et également ici). C'est l'occasion de ce processus de nomination que saisit une ancienne directrice du journal, Natalie Nougayrède, démissionnaire en mai 2014, pour mettre les pieds dans le plat et lancer un débat soigneusement escamoté jusque-là.

Ayant quitté le journal, vivant à l'étranger et travaillant pour le Guardian, Natalie Nougayrède a ainsi retrouvé une certaine liberté de parole pour révéler quelques-unes des arrière-cuisines peu sympathiques du Monde. Car sur le papier, tout est beau et harmonieux. Racheté par le banquier d'affaires Pigasse, l'opérateur de téléphonie Niel et le milliardaire Bergé, Le Monde n'aurait jamais joui d'une telle indépendance, agrémentée de solides moyens financiers. Tous les verrous sont là, à double et triple tour, pour empêcher une quelconque ingérence éditoriale: vote de la rédaction, comité d'éthique, pôle d'indépendance, etc. Les tweets incendiaires de Pierre Bergé contre des journalistes du Monde, ses déclarations vindicatives contre certains de ses choix éditoriaux ne seraient que les manifestations folkloriques d'un vieillard atrabilaire, avide de toujours démontrer sa puissance (lire ici, par exemple).

Voilà pour la version officielle. Mais dans une longue lettre diffusée auprès de la rédaction du Monde (à lire en intégralité ci-dessous), Natalie Nougayrède montre combien cette indépendance n'est que de papier. En pointant deux problèmes majeurs: la gouvernance du groupe Le Monde, soigneusement brouillée par les actionnaires, pour mieux être en mesure de peser de tout leur poids; l'interventionnisme au sein de la rédaction et les effets de courtisanerie qui fracturent un collectif de journalistes.

Mediapart, qui s'est créé en 2008 justement sur ce constat d'une crise d'indépendance majeure des journaux français, retrouve dans cette lettre bon nombre des alertes que nous n'avons cessé de lancer. Notre profession a généralement tendance à négliger ces enjeux, accablée qu'elle est par la crise et une précarité grandissante. Le résultat est là: Le Figaro appartient à Dassault; Libération à Patrick Drahi (SFR); Le Monde au trio Niel (Iliade/Free)-Pigasse (Banque Lazare)-Bergé qui détient en plus L'Obs, Télérama, Courrier International, La Vie; Les Echos à Bernard Arnault (LVMH); le JDD et Paris Match à Lagardère; Le Point à Pinault; et L'Express va être racheté par Patrick Drahi également... Tout cela pour n'évoquer que la situation de la presse écrite.

«Sans débat ouvert et approfondi sur la gouvernance du Monde, aboutissant à des clarifications, cette indépendance ne pourra être considérée comme acquise ni pérenne», avertit Natalie Nougayrède. Derrière la technicité relative de l'argumentaire se cachent quelques éléments simples. Lors du rachat du Monde en 2010, ses journalistes ont perdu deux postes clés: la présidence du directoire et la fonction de directeur de la publication. Ces deux derniers postes ont été confiés au représentant direct du trio d'actionnaires, le gestionnaire Louis Dreyfus, de fait installé en véritable patron du groupe Le Monde et qui a aussitôt marqué de près son territoire en allant jusqu'à recommander tel ou tel journaliste quand il ne procédait pas directement à leur embauche.

Dès lors, le poste de directeur du Monde était vidé d'une large part de son contenu. C'est «un bouleversement majeur dont les effets auront été durables, car il a conduit à un affaiblissement du poste de directeur du journal», note Natalie Nougayrède. «La solidité du Monde ne sera pas garantie s'il est piloté à vue. Son identité éditoriale ne sera pas indépendante si le volet managérial, en lien direct avec les actionnaires, peut l'emporter sur des considérations rédactionnelles. Chacun sait que ces aspects revêtent une grande importance notamment en raison des activités financières, entrepreneuriales et politiques des actionnaires majoritaires», ajoute-t-elle.

A cette gouvernance, organisée pour affaiblir le directeur-journaliste et déposséder la rédaction, s'ajoutent les effets délétères d'actionnaires jouant volontiers des guerres internes au sein de l'équipe du Monde. «Les contacts sont devenus presque coutumiers entre actionnaires et journalistes. Des journalistes ont été "consultés" directement par des actionnaires sur la vie de la rédaction, quand ils n’ont pas pris d'eux mêmes l'initiative de telles discussions.La courtisanerie ne dupe que ceux qui veulent bien se laisser duper. L'indépendance semble parfois plus aisée à défendre de manière grandiloquente et générale que dans le détail des comportements personnels», écrit l'ancienne directrice du Monde.

Jérôme Fenoglio, journaliste reconnu et apprécié, devrait être sans difficulté confirmé au poste de directeur par le vote de la rédaction. Mais il héritera de cette situation profondément malsaine: celle d'un journal aux mains d'actionnaires – dont on apprend qu'ils n'ont pas tenu leurs engagements financiers – bien décidés à user de toutes leurs prérogatives et à utiliser à plein ce média comme outil d'influence. Ils pourraient aisément démontrer le contraire: en rendant à l'équipe du Monde sa pleine indépendance.

Ci-dessous, l'intégralité de la lettre de Natalie Nougayrède à la rédaction du Monde:

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A l'attention des journalistes et de toutes les équipes du Monde

Au moment où s'ouvre un nouveau chapitre dans la vie du Monde, je tenais a vous faire part de quelques réflexions touchant aux conditions dans lesquelles l'indépendance éditoriale et la solidité du Monde doivent être garanties.

Sans débat ouvert et approfondi sur la gouvernance du Monde, aboutissant à des clarifications, cette indépendance ne pourra être considérée comme acquise ni pérenne. La gouvernance du Monde, profondément modifiée à l'issue de la recapitalisation de 2010, demeure incertaine et en partie problématique.

L'indépendance éditoriale ne peut exister sans bouclier pour la défendre, c'est à dire une gouvernance clarifiée, adossée à des moyens, et une ligne de conduite collective et individuelle qui la sanctuarise.

Mon intention n'est pas ici de prendre position en faveur ou en défaveur de la candidature qui vous est présentée pour la direction du journal. Je souhaite faire partager une analyse issue d'une expérience, et apporter des pistes de réflexion. J'ai quitté le groupe, j'ai rejoint un autre média, je suis basée à l'étranger. Je n'ai pas négocié de conditions de départ, je n'ai pas d'obligation de réserve particulière – cela ajoute à mon sentiment de liberté.

Le Monde s'apprête à être doté de son sixième directeur depuis la recapitalisation voici cinq ans. Ces successions rapides justifient largement un débat de fond.

A propos de la gouvernance.

En 2010, la gouvernance du Monde a radicalement changé. Au bord de la faillite, il a été repris par trois actionnaires majoritaires réunis au sein de la structure LML. Pour la première fois, la rédaction du Monde perdait un contrôle central sur son destin. Ceci a entrainé trois conséquences importantes: les journalistes n’élisent plus tout à fait comme avant le directeur, qui est choisi par les actionnaires avant d’être confirmé – ou non - par la rédaction ; le président du directoire n’est plus un journaliste, tout en étant directeur de la publication ; le directeur du Monde s’est trouvé, sans périmètre explicitement clarifié, à la fois membre du directoire du groupe, sans en être président, et pouvant cumuler le poste de directeur des rédactions.

Ceci aboutit à une construction où les responsabilités entre la stratégie d'ensemble du groupe, le pilotage managérial et la direction éditoriale se trouvent brouillées.

Certains pourraient souhaiter que les actionnaires aient la responsabilité unique de la nomination du directeur du journal, comme cela existe dans de nombreuses entreprises de presse. Le fait est que la double légitimation du directeur par les actionnaires et la rédaction conduit à une ambiguité.

Le Monde est dans la situation étrange où les actionnaires peuvent librement désigner un directeur sans concertation préalable avec la SRM, où la SRM peut le défier sans pouvoir statutairement le renverser, et où le président du directoire est l’arbitre entre les impératifs de gestion et le management éditorial. Nommé, et révocable, par les actionnaires, le directeur doit pourtant avoir les moyens d'être le garant de l’indépendance du journal et de son intégrité éditoriale, sa mission première.

Depuis la recapitalisation de 2010, le président du directoire est le représentant direct des actionnaires, et il répond à eux seuls. Cette situation a découlé d'un coup de théâtre lors du premier conseil de surveillance tenu après la prise de contrôle du Monde par LML, le 15 décembre 2010. Ce jour-là, le directeur du Monde a cessé pour la première fois dans l'histoire du journal d'être le président du directoire. Pour la première fois aussi (à l'exception de 1994), un gestionnaire prenait la présidence du directoire, qui cessait ainsi d'être assurée par un journaliste.

C'était un bouleversement majeur dont les effets auront été durables, car il a conduit à un affaiblissement du poste de directeur du journal. Le même jour, d'ailleurs, le directeur était révoqué par les actionnaires, qui savaient qu'il ne serait pas défendu par la rédaction. Les querelles de personnes et les tensions entourant la recapitalisation ont détourné l'attention d'une question de principe, d'un moment décisif qui a conduit à une modification inattendue de la gouvernance, affectant le pilotage du journal. La SRM n'a alors pas eu son mot à dire - pas plus qu’elle n’a manifesté la volonté de soulever des objections.

Pourquoi évoquer ces événements maintenant ? Parce que l'avenir ne peut se construire sans tirer lucidement des leçons du passé. La solidité du Monde ne sera pas garantie s'il est piloté à vue. Son identité éditoriale ne sera pas indépendante si le volet managérial, en lien direct avec les actionnaires, peut l'emporter sur des considérations rédactionnelles.

Chacun sait que ces aspects revêtent une grande importance notamment en raison des activités financières, entrepreneuriales et politiques des actionnaires majoritaires.

Depuis le 15 décembre 2010, la direction de la publication est passée du directeur du Monde au représentant des actionnaires, ce dernier devenant à ce titre le seul responsable devant la loi des contenus éditoriaux. Loin d'être purement symbolique, la direction de la publication est un élément important de la gouvernance du Monde. Il est important qu'elle soit rendue au directeur du journal, comme cela a été demandé dès 2011.

Par ailleurs la question de la distinction des fonctions de directeur du journal et de celui des rédactions peut se reposer. J'avais opté pour un cumul, comme Erik Izraelewicz. Le découplage est une autre option possible. Mais dans ce cas, la première question de fond doit porter sur l'impact d'un tel choix sur les prérogatives du directeur du journal : son rôle dans la vie de la rédaction, les nominations à des postes de responsabilité, les choix rédactionnels stratégiques. Voici un an j'ai démissionné après avoir refusé que la fonction de directeur soit vidée de ses attributs essentiels et réduite à de la représentation extérieure. Cet arrangement de courte vue aurait abaissé la protection de la rédaction face aux actionnaires.

Certains pourraient suggérer qu'en cas de découplage des fonctions, le directoire devrait être élargi à un troisième membre, le directeur des rédactions. Ce scénario pourrait permettre une meilleure défense de l'indépendance éditoriale. Le directeur du journal pourrait être en meilleure posture pour veiller aux moyens et aux investissements nécessaires au développement du Monde, en particulier à sa transformation numérique.

A propos des moyens.

Les actionnaires s'étaient engagés en 2010 à apporter une somme précise au Monde. Le journal est loin du compte. Or mener une transformation avec des ressources très contraintes, sans les fonds annoncés en 2010, fragilise l'édifice.

Toutes ces questions gagneraient à être considérées dans le cadre d’une réflexion large et ambitieuse, impliquant les instances que sont la société des rédacteurs, le pôle d’indépendance, le comité d’éthique, la société des lecteurs du Monde.

Le représentant des actionnaires doit avoir la charge de la conduite économique et financière du journal et du groupe, dans toutes ses dimensions, mais dans ces seules dimensions, et à l’exclusion d’autres empiètements. L'étanchéité entre les actionnaires et les journalistes doit être absolue.

A quoi tient l'indépendance journalistique ? Elle découle d'un faisceau de facteurs où figurent les règles d'éthique, les moyens mis à la disposition d'une rédaction, la tranquillité d'esprit du journaliste, confiant qu'il n'a à aucun moment à se préoccuper de ce que pensera tel ou tel actionnaire de son travail, ainsi que l'absence de toute pression d'ordre publicitaire sur la rédaction, y compris au prétexte d'opération dites spéciales.

Mais l'étanchéité entre les actionnaires et les journalistes procède avant tout de l'attitude de chaque journaliste. C'est une affaire de ligne de conduite.

En 2011 Erik Izraelewicz avait déclaré devant la rédaction que s'il devenait directeur du Monde, et s'il prenait connaissance d'un contact entre un journaliste et un actionnaire hors de toute nécessité journalistique (celle-ci pouvant être la couverture d'un sujet d'actualité impliquant l'actionnaire), il en ferait aussitôt état. Erik avait ajouté que si cela se reproduisait, il mettrait sa démission dans la balance. Il concevait son rôle comme celui d'un rempart entre la rédaction et les actionnaires. Personne ne contestera que ce principe doit rester valable.

Pourtant les contacts sont devenus presque coutumiers entre actionnaires et journalistes. Des journalistes ont été « consultés » directement par des actionnaires sur la vie de la rédaction, quand ils n’ont pas pris d'eux même l'initiative de telles discussions.

La courtisanerie ne dupe que ceux qui veulent bien se laisser duper. L'indépendance semble parfois plus aisée à défendre de manière grandiloquente et générale que dans le détail des comportements personnels.

Je vous souhaite de délibérer de la manière la plus complète et lucide possible sur l'avenir du Monde, qui tient une place unique dans la démocratie française. J'adresse à toutes les équipes du journal et du groupe, journalistes, cadres et employés, mes vœux de succès et de bonheur, professionnel et personnel.

Natalie Nougayrède  

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