Non, la vraie moto de Johnny n’est pas une Harley

La mort de Johnny Hallyday vient relancer un bien vieux débat. Les possesseurs de Harley-Davidson sont-ils de vrais motards ou seulement de pauvres bikers ? La question n’est pas insignifiante. Parce que beaucoup estiment que rouler sur les gros bœufs américains – ruineux par ailleurs – n’offre aucun intérêt particulier. Explications.

Sept cents bikers ont donc descendu les Champs-Élysées samedi pour rendre un dernier hommage à Johnny. « Les motards ont communié », a-t-on pu entendre sur toutes les radios et télés. « Ces centaines de motards ont donné une autre ambiance », entend-on sur France Inter. Non, pardon. Oui, les « bikers » étaient là, en nombre. Mais les motards, c’est une autre histoire.

Non pas qu’ils n’aiment pas Johnny. Mais justement, ceux-là refusent de réduire le Johnny « à deux roues » à la marque Harley-Davidson. Car il y a là une sorte de hold-up et de reconstruction de l’histoire. Qu’est-ce qu’une Harley ? Un gros bourrin avec un moteur deux cylindres en V, certes fiable depuis 20 ans – il ne valait rien avant, c’était de la vraie daube mécanique –, mais qui n’offre aucun des plaisirs de la moto, sauf le couple moteur.

Mauvaise tenue de route, guidonnage, freinage approximatif, lourdeur extrême, manque de pêche, planté dans les accélérations. Bref, les Harley, c’est chic : accessoires ; radio ; chauffage ; télévision même ; sirènes ; chromes ; valises ; selles géantes ; couvertures ; peintures… OK, mais on fait quoi dans les courses de côte ou sur les circuits ? Comment fait-on quand il s’agit de pencher et que ça racle de partout ? On reste derrière à renifler l’huile et les gaz de ceux qui sont devant.

Sans compter les prix : extravagants et scandaleux. Une Harley est le surendettement assuré : jusquà 40 000 euros ! On oublie les deux cylindres du moteur puisque ce qu’on achète est autre : la mythologie. En gros, la queue de tigre qu’on accrochait dans les années 1970 à la Mobylette bleue ou orange…

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Johnny le savait. Car ses premières motos n’étaient surtout pas des Harley. Non, les motos de Johnny, c’étaient les motocyclettes, toutes celles qui ont emballé les jeunes dans les années 1960 et 1970. Et là on arrive dans le sérieux.

Oui, le sérieux, c’est quand on approche les Flandria, les Malagutti, les Gitane Testi et les Paloma de ces années-là. Parce que là, c’est une autre histoire. Des petites motos, des 50 cm3 souvent. Des bombes. De la reprise, du look, de la vitesse, de la tenue de route, du frein pour de vrai et du bricolage ouvert : tout peut être refait, tout le temps et à bas prix. De la pièce de partout. Et du bricolo qui permet aux jeunes d’y aller à coups de marteau et de pince Tartempion. Bref, ça donne le temps d’écouter Johnny, justement…

Alors, le voilà, Johnny. Avec ce qui fut l’une de ses premières motos. Et quelle est-elle ? C’est la fameuse Paloma Super Flash. On ne peut pas ignorer à l’époque la Flandria de Franck Margerin, dont il ne s’est jamais remis, puisqu’elle est presque omniprésente dans ses albums de BD. Mais voilà Johnny qui, en 1963, décide de faire la pub de la magnifique Paloma. C’est un classique 49 ,7 cm3, avec un peu plus de « dorures » que les autres. Un bon petit bourrin, sans pédales, ce qui à l’époque est osé, et qui malheureusement n’aura pas de succès !

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Voilà ce qu’en dit Moto Magazine :

« C’est ce que l’on appellerait maintenant un “produit dérivé”. L’idole des jeunes tourne cette année-là un premier film, D’où viens-tu Johnny ?, œuvre majeure dont il est la vedette principale, Sylvie Vartan lui donnant la réplique. Ce chef d’œuvre, par trop méconnu, comporte aussi un grand moment de cinéma moto puisque les tourtereaux y circulent sur… une Paloma Super Flash.

La sortie de ce vélomoteur sport très cossu, bien équipé et motorisé en son temps, est bien sûr parrainée par le plus célèbre des twisters hexagonaux. Hélas pour Paloma, qui espérait grâce à ce coup de pub voir ses ventes fumer, la Super Flash Spécial Hallyday n’a pas fait un tabac. Les couleurs de Johnny venaient de se faire laver à l’eau froide. L’année suivante, le motoriste Lavalette, portant sa croix, dut se faire à l’idée de vendre Paloma à Cazenave. Les spécialistes disent qu’ensuite ce fut beaucoup moins bien. Mais il y a toujours des gens pour regretter l’éclat passé des couleurs qui ont jauni. »

Jauni ? Mais pas du tout ! La Paloma Super Flash ne fut certes pas un succès commercial, mais l’essentiel était dit : les 50 cm3 des années 1960 et 1970 – italiennes – allaient être la porte d’entrée à la moto de toute une génération. Bien loin des Harley. Car de là, il devenait possible de mettre les mains dans les Guzzi, les Ducati, les Laverda, les Benelli… et puis, soyons tolérants, les Triumph, les Norton, les Motobécane, voire les BMW ! C’est bien ces moteurs qu’on a pu chauffer, trafiquer comme des malades, dont on a pu truquer les montées dans les tours, reconstruire les allumages et construire des « bizarreries » que le Twin Harley n’aurait jamais supportées.

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Merci Johnny ! Mais mieux que la route 66 en Harley – qui est en fait une vieille route soporifique pour les motards –, il reste les « virolos », où il faut que les bonnes bécanes puissent prendre de l’angle, quitte à laisser un peu dhuile. Et là, on retrouve les vieilles classiques et les nouvelles générations de japonaises qui vont décoller le bitume. Reconnaissons-le, celles-là vont tout arracher, OK, mais les italiennes et quelques autres européennes vont parvenir à tenir le choc.

Mais oui ! Johnny savait dailleurs cette nouvelle donne, qui ne pouvait faire limpasse sur ces japonaises qui ne cessent depuis un demi-siècle de réinventer les horizons des motards. La preuve ? Voir ici ses autres motos pour prolonger ce billet. Ouf !

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