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Billet de blog 10 févr. 2013

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Cahuzac et le «JDD»: le vent et l’intox

On sait combien Stéphane Fouks, le gourou communicant d’EuroRSCG, qui est en charge des intérêts de Jérôme Cahuzac, a ses petites et grandes entrées au Journal du dimanche. Dans la séquence « blanchiment » du ministre du budget, mise en scène depuis cinq jours, voilà un nouveau développement. Il pose deux problèmes majeurs : l’absence de tout document à l’appui des affirmations du JDD ; la violation des règles du fonctionnement de l’Etat. Le gouvernement peut-il laisser faire cela ?

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On sait combien Stéphane Fouks, le gourou communicant d’EuroRSCG, qui est en charge des intérêts de Jérôme Cahuzac, a ses petites et grandes entrées au Journal du dimanche. Dans la séquence « blanchiment » du ministre du budget, mise en scène depuis cinq jours, voilà un nouveau développement. Il pose deux problèmes majeurs : l’absence de tout document à l’appui des affirmations du JDD ; la violation des règles du fonctionnement de l’Etat. Le gouvernement peut-il laisser faire cela ?

Le JDD l’affirme donc ce dimanche : « Les Suisses blanchissent Jérôme Cahuzac ». Nous attendions la publication de la totalité ou, à tout le moins, d’extraits ou, au minimum, d’une citation, d’une petite note de ce fameux document des autorités suisses remis la semaine dernière… Rien, pas un mot, pas un extrait. Une photo de l’en-tête de ce document mystère, la reproduction d’une page, les noms ou les fonctions des responsables suisses, la liste complète des questions posées par les autorités françaises… Toujours rien.

L’article entier est construit sur des sources anonymes situées à « Bercy » ou dans l’entourage de Pierre Moscovici. Et le message martelé est le même que celui énoncé depuis cinq jours par les ministres de l’économie et du budget : Jérôme Cahuzac n’a jamais détenu, directement ou indirectement, de compte suisse à l’UBS, au moins durant la période 2006-2012.

Mediapart se serait donc trompé. Pas seulement, ajoute le JDD et notre éminent confrère Laurent Valdiguié (celui-là même qui voyageait avec le marchand d’armes Ziad Takieddine lorsque ce dernier s’était fait interpeller de retour de Libye avec un sac contenant 1,5 million d’euros en liquide) qui croit voir dans cette affaire « une manipulation ».

Nous serions même, ajoute-t-il, les acteurs ou les relais idiots d’un « montage de type Clearstream ». Et là, il s’agit d’une phrase sourcée, la seule de tout cet article, et la citation est attribuée à l’ancien patron de la DCRI, Bernard Squarcini. Ce proche de Sarkozy limogé au lendemain de la victoire de François Hollande est ainsi convoqué au secours des communicants de Bercy. Bernard Squarcini s’était entre autres particulièrement distingué lors de l’affaire Bettencourt, et a été pris dans le scandale des fadettes, c’est-à-dire d’une surveillance illégale des conversations de journalistes pour tenter d’identifier leurs sources.

A trop communiquer, Jérôme Cahuzac et sa conseillère venue d’EuroRSCG Marion Bougeard (celle-là même qui conseillait Liliane Bettencourt dans le scandale des comptes suisses de la milliardaire) communiquent mal. Un nouveau Clearstream ! Quelle aimable plaisanterie… Mediapart maintient l’intégralité des informations jusqu’alors publiées. Oui, M. Cahuzac a eu un compte caché à l’UBS Genève, comme il en atteste lui-même dans un enregistrement que nous avons mis en ligne. Ce compte a été fermé lors d’un déplacement de M. Cahuzac à Genève début 2010 et tout ou partie des avoirs transférés à Singapour.

Mais surtout, le ministre du budget et maintenant le ministre de l’économie Pierre Moscovici rendent la situation insupportable pour le gouvernement comme pour l’opinion. Au-delà du conflit d’intérêts patent d’une administration soudain mobilisée pour « enquêter » sur son ministre du tutelle, quelques règles basiques sont violées.

De deux choses l’une. Ou bien le secret fiscal est « sacré », comme l’affirmait vendredi Jérôme Cahuzac, et alors M. Moscovici, M. Cahuzac et leurs collaborateurs – protégés par le « off » – ne peuvent commenter publiquement ce document, sauf à violer les principes qu’ils brandissent. Ou bien M. Cahuzac décide de faire la lumière sur sa situation fiscale (il le peut évidemment) et ce document des autorités suisses doit être rendu public.

A ce stade de l’affaire pourquoi ne l’est-il pas ? D’innombrables questions se posent sur la nature exacte et le contenu précis de cette note suisse. Pourquoi, par exemple, une source judiciaire a-t-elle expliqué à l’agence Reuters que l’interprétation qui en était faite (un « blanchiment » du ministre) était « inexacte »? Pourquoi les autorités suisses ont-elles été saisies le 24 janvier seulement, quand Mediapart a révélé le scandale début décembre ? Faut-il y voir un lien avec l’avancement de l’enquête préliminaire ouverte par le parquet de Paris le 8 janvier ? Pourquoi les autorités suisses ont-elles mis une semaine seulement à répondre, un délai record quand on compte d’ordinaire en mois, et quelles investigations ont-elles pu opérer ? Cette note repose-t-elle sur un simple déclaratif de la banque UBS, par ailleurs objet de poursuites judiciaires en France, poursuites dans lesquelles le ministère du budget, donc M. Cahuzac, est partie civile ? Ou une véritable enquête a-t-elle été conduite par les autorités ?

Le questionnement pourrait se poursuivre… Mais, à ce stade, il importe de noter deux points et qui ne concernent pas Mediapart. En conduisant une enquête administrative, à sa main et avec son administration, Bercy court-circuite l’enquête judiciaire en cours. La note suisse a été transmise au parquet qui conduit l’enquête préliminaire : s’agit-il de dissuader le procureur de Paris, déjà peu en odeur de sainteté auprès du pouvoir donc sur un siège éjectable, de demander une coopération judiciaire avec la Suisse ?

Deuxième point : ces roulements de tambour sur le « blanchiment » supposé du ministre interviennent alors que des témoins clés de l’affaire devraient être entendus dans les jours qui viennent dans le cadre de l’enquête préliminaire. S’agit-il de les impressionner, c’est-à-dire de faire pression pour qu’ils n’aillent pas jusqu’au bout des révélations qu’ils sont susceptibles de faire aux policiers ?

La communication de M. Cahuzac lui permet certes de tenir la scène médiatique depuis bientôt une semaine. Mais en le faisant, il abîme l’Etat, il met à mal l’impartialité de l’administration, il malmène l’indépendance de la justice. C’est l’autre scandale de cette affaire Cahuzac.

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