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Billet de blog 10 mai 2011

Mediapart, le foot et les belles âmes

Pour avoir révélé le scandale d'une politique de quotas discriminatoires dans le football, voilà aujourd'hui Mediapart mis en cause ou attaqué. C'est sans surprise venant du pouvoir politique et de la Fédération française de football. C'est affligeant de bêtise quand il s'agit de confrères. Et le tout est assez désespérant pour ce qu'il montre d'une France crispée et indifférente.

François Bonnet
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Pour avoir révélé le scandale d'une politique de quotas discriminatoires dans le football, voilà aujourd'hui Mediapart mis en cause ou attaqué. C'est sans surprise venant du pouvoir politique et de la Fédération française de football. C'est affligeant de bêtise quand il s'agit de confrères. Et le tout est assez désespérant pour ce qu'il montre d'une France crispée et indifférente.

Scandale du football français, fin ! Pas d'entorse à la loi, pas lieu de saisir la justice, pas de sanctions obligatoires : peut-être quelques recommandations dont l'opportunité est laissée à la libre appréciation des dirigeants de la Fédération française de football, ceux-là mêmes, justement, mis en cause ou menacés par ce scandale.

Tant de vacarme donc... pour rien ! Et puisque comme l'écrit Le Figaro, l'affaire ferait « Pschiiit ! », il faut donc trouver un coupable à ce qui n'aurait été qu'agitation désordonnée, réputations salies, inquisitions scandaleuses. Mais c'est Mediapart, bien sûr ! Oui, Mediapart, le site fasciste, de ragots, selon les ténors de l'UMP, les ayatollahs du journalisme de caniveau, les professionnels de l'emballement médiatique. Chantal Jouanno s'est pliée à l'exercice, lors de la séance de questions au gouvernement à l'Assemblée nationale ce mardi, nous décrivant en agents de « la désinformation » (vidéo à voir ici).

La ministre s'était déjà distinguée par sa conception de l'information très nord-coréenne, il y a quelques jours, interrogée par Jean-Jacques Bourdin, sur RMC :

Bourdin : Mediapart fait son travail tout de même, non ?

Jouanno : Attention, il y a une différence entre la transparence et transmettre des informations qui sont graves, potentiellement pénales. On peut tout à fait saisir l'Etat. Il y a une justice, il y a un Etat qui sont là pour ça, a priori, s'il y a des affaires pénales.

Bourdin : Mais si Mediapart n'avait pas sorti l'affaire, personne n'en aurait parlé !

Jouanno : J'espère que si... Le problème de Mediapart, c'est pourquoi est-ce qu'ils la sortent cinq mois après ? Pourquoi est-ce qu'ils font autant de raccourcis ? Pourquoi est-ce qu'aujourd'hui, alors qu'une inspection est en cours, ils rajoutent de l'huile sur le feu ?

Bourdin : Et pourquoi, selon vous ?

Jouanno : Oh, à part créer du buzz... je pense que c'est l'objectif principal. Sauf qu'ils doivent se rendre compte qu'ils font un mal fou à la société et au foot. C'est dramatique ce qu'il se passe aujourd'hui, quand on entend les uns et les autres se prononcer.»

P. Braouezec. © Reuters

Il ne fallait donc pas en parler ! Nous faisons mal à la France et mal au foot ! L'ineptie de l'argument pourrait faire rire s'il n'était pas brandi par une ministre comptable, comme le gouvernement et comme la présidence de la République, de la liberté de l'information dans ce pays.

Tout aussi ineptes furent cet après-midi les questions répétées de confrères demandant à Patrick Braouezec, président de la commission d'enquête de la FFF, quelles étaient nos sources... Le secret des sources, ce droit inviolable de notre profession puisqu'il est justement la condition de l'exercice du droit fondamental des citoyens à l'information. Droit oublié par une partie même de notre profession qui allait jusqu'à écrire il y a quelques jours « La taupe de Mediapart démasquée » !

L'énervement des acteurs politiques et l'égarement de quelques confrères nous permettent aujourd'hui de tirer un premier bilan de cette affaire.

Une rapide revue de la presse mondiale, qui a très largement repris nos informations puis suivi ce dossier, montre que les questions graves ne portent pas sur le média qui révèle le scandale – en l'occurrence Mediapart – mais bien sur l'ampleur, sur les racines de ce scandale. Et sur cette habitude décidément très française qui consiste à étouffer à coup d'enquêtes « internes » menées par la technostructure et dominées par les politiques ce type d'affaire. De ce point de vue, l'étonnement renouvelé des Britanniques face à de si mauvaises habitudes est rafraîchissant.

Aux tenants de l'« emballement », ce grand poncif qui permet de disqualifier à peu de frais tout ce qui vient bousculer les agendas officiels de communication, on peut aisément rappeler que la publication de notre premier article est intervenue après plusieurs semaines d'enquête.

A ceux toujours prompts à dénoncer ces insupportables « chasses à l'homme », on peut opposer ces deux évidences. Les acteurs principaux de cette affaire ont été contactés avant publication de notre premier article : ils ont eu tout le loisir et toute la place pour y répondre dans ce même article. Tant pis donc pour Christophe Barbier qui administre dans L'Express quelques leçons de déontologie sans même avoir lu nos articles. Enfin, nous n'avons à aucun moment demandé la démission de Laurent Blanc, pas plus qu'ont été accusés de racisme les dirigeants de la DTN et de la FFF. Notre seul objectif a été d'enquêter sur la mise en route d'une politique discriminatoire visant à sélectionner des Français selon leurs origines.

Laurent Blanc. © (Reuters)

Aux dénonciateurs de notre supposé « acharnement », qui se traduirait par la construction préméditée d'un feuilleton, rappelons la simple chronologie. Devant la tempête – légitime –provoquée par notre premier article publié le jeudi 28 avril, et face aux démentis indignés des principaux acteurs, nous avons publié le verbatim de la réunion du 8 novembre 2010 le samedi 30 avril. Verbatim qui établit que ces mêmes acteurs avaient choisi dans un premier temps de mentir de manière éhontée. La liste complète de nos articles peut être consultée ici, qui dément ces accusations d'acharnement.

Enfin à toutes ces belles âmes s'indignant de nous voir supposément brandir l'antiracisme en arme fatale, pour mieux refaire au passage le procès de cet engagement, précisons une fois encore qu'il ne s'agissait là que d'enquêter sur des pratiques et des propos et de révéler des faits. Ils ne sont pas indifférents puisqu'ils concernent, comme nous l'avons dit, le cœur de notre pacte républicain, le préambule de la constitution. Lire l'article d'Edwy Plenel: Le signal d'alarme du football français.

Les aigreurs et colères des uns et des autres passés, que reste-t-il ? La ministre Chantal Jouanno et, plus encore, le député Patrick Braouezec ont pris acte de l'essentiel de nos informations. Une politique de discrimination a bien été discutée, les termes du débat sont exacts, notre verbatim est une transcription fidèle des propos tenus, l'implication des acteurs est évidente : lire ici l'article de Mathilde Mathieu et Fabrice Arfi, Jouanno jongle avec le vrai et le faux.

L'une et l'autre, et il faut s'en féliciter, ont protégé le « lanceur d'alerte », c'est-à-dire Mohammed Belkacemi, l'homme qui a enregistré la réunion du 8 novembre, a alerté son supérieur et lui a confié cet enregistrement. Enregistrement dont André Prévosto, directeur général adjoint de la fédération et bras droit du président Duchaussoy, n'a rien fait.

Nos informations divergent ensuite avec l'analyse qu'en fait la ministre quant à la mise en œuvre effective de cette politique de quotas. Le reconnaître obligerait Chantal Jouanno à saisir la justice, ce qui la conduit à nier cette mise en application. Patrick Braouezec est moins catégorique qui note l'absence de « preuves matérielles », ce qui n'interdit en rien les consignes orales, « sous le coude », comme l'avait dit le sélectionneur Erick Mombaerts.

Il reste les conclusions politiques et footballistiques tirées de ce scandale. L'élection le mois prochain à la présidence de la FFF permettra peut-être d'endiguer le grand désordre de cet organisme qui gère le premier sport français, comme de reprendre en mains une direction technique à vau-l'eau et en pleine confusion. Chantal Jouanno a pour sa part pris grand soin de contenir le débat à un strict cadre sportif, étant ainsi en phase avec le silence obstiné entretenu par l'Elysée, Matignon et l'UMP sur cette affaire.

Car chacun aura compris qu'une telle affaire n'aurait pu surgir sans un contexte particulier. La façon dont auraient pu s'insinuer, si ce scandale n'avait pas été révélé, au cœur du sport le plus populaire, des pratiques discriminatoires fait écho aux discours obsessionnels de ce pouvoir sur l'identité nationale, les origines, l'immigré et l'étranger. N'est-ce pas en juillet dernier, dans son discours de Grenoble, que Nicolas Sarkozy créait une catégorie de Français à part, les Français d'origine étrangère ? Pour les menacer, eux et eux seuls, d'une sanction particulière, la déchéance de nationalité. La discrimination dans les mots ne s'est finalement pas traduite dans la loi, des parlementaires de la majorité refusant de se prêter à cette sinistre entreprise. Mais le signal était donné.

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