Le Desk, pour soutenir un média indépendant au Maroc

C'est une très mauvaise nouvelle pour l'information. Le Desk annonce ce lundi qu'il devra cesser ses activités à la fin du mois, sauf sursaut des lecteurs. Ce site d'information indépendant lancé il y a un an au Maroc effectuait un revigorant travail d'enquête et d'analyse dans un pays où les médias sont sous contrôle.

«Un an après son lancement, Le Deskest à bout de souffle, faute de moyens financiers nécessaires à son existence et à son développement. Il cessera ses activités à la fin du mois si la situation à laquelle il fait face demeure inchangée». C'est par un communiqué (à lire intégralement ici) que l'équipe de ce site indépendant a annoncé la fin probable de ce pure player marocain qui s'est régulièrement distingué par la qualité de ses reportages et de ses enquêtes.

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Mediapart avait suivi de près ce projet porté par le journaliste Ali Amar tant il nous semblait important. Bien avant son lancement, nous avions longuement discuté avec son fondateur de l'enjeu éditorial et de son souhait d'installer un modèle économique payant (par abonnement, tout comme Mediapart) pour associer les lecteurs à la construction d'un journal numérique indépendant et de qualité. L'enjeu éditorial était d'autant plus sensible que la liberté d'information est au Maroc placée sous contrôle, le régime, relayé par certains hommes d'affaires, étant attentif à maîtriser directement ou indirectement le système médiatique.

Très vite, ce site s'est imposé comme un journal de référence, par la qualité de ses informations mais aussi de son graphisme et de ses innovations numériques. La personnalité d'Ali Amar était de plus une garantie supplémentaire d'un site attaché à un journalisme de qualité et d'enquête. Ali Amar est l'un des fondateurs en 1997 du Journal hebdomadaire, un titre qui durant des années a porté les demandes de démocratisation et de modernisation de la société marocaine avant d'être condamné après plusieurs procès à la fermeture en 2010, «aboutissement d’un processus d’asphyxie financière mené par le régime», avaient alors dénoncé ses fondateurs.

Lancé il y a un an avec 600.000 euros, Le Desk n'a pas pu trouver les moyens financiers pour poursuivre et se développer. Ayant réuni un millier d'abonnés payants, ce qui n'est pas indifférent, le site s'est heurté à un mur de silence méticuleusement construit par le régime et ses alliés économiques. «Le Desk, malgré son indéniable attrait auprès des annonceurs, est systématiquement exclu des campagnes publicitaires, ce marché étant régi par des règles opaques, dont celle du boycott politique», écrit l'équipe qui dénonce «un contexte étouffant qui dans les faits maintient de facto les médias locaux indépendants dans un état d’extrême fragilité».

Pour poursuivre, Le Desk a des besoins financiers de l'ordre de «300.000 dirhams par mois, soit 30.000 euros». «Ce ne sont pas des sommes énormes quand on voit les budgets engloutis dans certains sites par des proches du Palais. C'est assez désolant, nous recevons beaucoup de messages de soutien, les gens commencaient à comprendre qu'un journalisme indépendant et de qualité pouvait s'installer au Maroc», dit Ali Amar.

Le Desk proposeun abonnement de 6 euros par mois ou 48 euros par an. Il visait dix mille abonnés dans un premier temps. Il reste encore un peu de temps pour le sauver. Mediapart, dans la mesure de ses moyens, a souhaité soutenir ce site. Nous en parlions encore récemment avec Ali Amar et avions plusieurs projets, dont celui d'échanger des enquêtes ou d'en produire ensemble. Nous ne pouvons que déplorer sa disparition et appelons les lecteurs à se mobiliser nombreux en faveur de ce journal indépendant.

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Ci-dessous, Ali Amar était l'invité de notre soirée spéciale organisée le mois dernier avec Reporters sans frontières sur la liberté de l'information. Retrouvez ce débat titré "le shopping mondial des oligarques":

© Mediapart

Débat animé par Christophe Deloire (secrétaire général de RSF) et François Bonnet (Mediapart).

Avec :
Ali Amar
, journaliste, co-fondateur et directeur de la publication du site marocain d'information et d'enquête LeDesk
Johann Bihr, RSF Russie-Ukraine
Yasmine Kacha, RSF Tunis
Sami Kilic, journaliste turc du site Zaman France, qui a dû cesser ses activités
Julie Majerczak, RSF Bruxelles 
Atanas Tchobanov, journaliste bulgare du site Bivol.

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