Ludmila Oulitskaïa. Pour Iouri Dmitriev

La romancière russe Ludmila Oulitskaïa nous rappelle que l'historien russe et président de l’association Memorial en Carélie, Iouri Dmitriev, croupit depuis des mois en prison sur la base d'une «affaire» montée de toutes pièces. Son tort? Rechercher et identifier les fosses communes encore cachées et les corps des disparus lors des répressions staliniennes ou de la Grande Terreur. Iouri Dmitriev a ainsi donné un nom à plus de 40.000 victimes. Son travail a exaspéré les autorités.

Messieurs et camarades !

Ce n'est pas à ceux qui défendent Iouri Dmitriev que je m'adresse, c'est à ceux qui le persécutent. Autrefois, nous pensions que les gens se divisaient en bourreaux et en victimes, mais il s'avère que c'est plus bien compliqué : dans chaque personne, il y a à la fois un bourreau et une victime. Et ce que nous voulons devenir dépend de notre choix personnel, du choix de chacun de nous. L'histoire montre que le pouvoir n'offrait aux bourreaux aucune garantie de longue vie, dans les fosses communes reposent ensemble aussi bien les victimes que les bourreaux devenus victimes par la volonté du pouvoir.

Iouri Dmitriev, historien et archéologue © Tomasz Kizny Iouri Dmitriev, historien et archéologue © Tomasz Kizny
Iouri Dmitriev, qui vit en Carélie, une terre remplie d'innocents qui ont été exécutés et dont le souvenir a presque disparu, a voulu faire une chose très simple : rendre leurs noms à tous ces gens. « Un homme doit être enterré comme un être humain», ce sont ses mots, et depuis des décennies, il ne fait que cela. Il y a consacré sa vie.

Je m'adresse à ceux qui le persécutent à cause de cela. Je veux que vous sachiez QUI vous persécutez.

L'orthodoxie russe a une particularité : parmi nos saints, outre des guerriers qui ont versé beaucoup de sang et perpétré de nombreux crimes (il y en a des comme ça!), figurent de nombreux « fols en Christ », ces saints ascètes qui passent pour des simples d'esprit et qui, sous couvert de folie, dénoncent les tares de ce monde.

Regardez ce qui se passe : dans cette parodie de justice qui se déroule aujourd'hui, n'est-ce pas cette singularité emblématique de l'orthodoxie qui se fait jour?

Voilà un homme dévêtu, pieds nus, un simple d'esprit d'après les critères de ce monde, d'une franchise allant jusqu'à la grossièreté, un « anargyre », un homme totalement désintéressé dans ce monde de profits, qui a entrepris d'accomplir un exploit dépassant les forces d'une seule personne, et qui s'acquitte de cette tâche tout seul – pour nous tous, pour vous tous. Et pour cette raison, on l'a arrêté, on l'a enfermé dans une cellule d'isolement, et on rend « une justice inique ». C'est cette même justice qui, dans les années 1930, représentée par des « troïka » et des « dvoïka », a condamné à mort des centaines de milliers de nos compatriotes – nos grands-parents, à vous et moi. Et l'affaire pour laquelle on essaye de le condamner est aussi fausse que les centaines de milliers d'affaires qui sont conservées dans les archives du KGB des années 1930, lesquelles ne sont toujours pas ouvertes à ce jour.

Les bourreaux défendent les bourreaux. Et ils le font selon un vieux procédé éprouvé : en recourant à des accusations mensongères. Cette fois, ils se sont servi non d'un de ces chefs d'accusation banals dont le KGB est coutumier – l'espionnage au profit du Japon, de l'Empire romain ou de l'Atlantide, ou encore l'intention d'éliminer tous les dirigeants du Parti et du gouvernement à l'aide d'une poudre empoisonnée – mais de quelque chose de plus moderne : la pédophilie. On s'est introduit chez lui, on a volé dans son ordinateur toutes les données concernant les inhumations, et on a trouvé quelques photographies d'une enfant nue, des photos destinées aux organes de tutelle et témoignant du fait que sa fille adoptive, qui souffrait de dystrophie quand il l'avait prise dans un orphelinat, se remettait, qu'elle grandissait, se développait et était en bonne santé. Elle travaille bien en classe, c'est devenu une sportive, elle aime beaucoup sa sœur aînée et adore son père...

Dmitriev a été arrêté, et sa fille adoptive attend le retour de son père... Il reviendra, si un tribunal complaisant ne lui colle pas dix ans de prison.

Messieurs et camarades ! Savez-vous ce que vous êtes en train de faire ? Vous êtes en train de travailler à la glorification d'un nouveau saint russe. Le cercueil de Basile-le-Bienheureux, un fol en Christ lui aussi, fut suivi par d'illustres boyards qu'il n'avait cessé de démasquer et dont il se moquait, il fut suivi par Ivan le Terrible en personne, qui redoutait ses accusations. Aujourd'hui encore, il y a sur la place Rouge une église portant le nom de Basile-le-Bienheureux. Alors qu'il n'y pas de monument à Ivan le Terrible ni à son « opritchnik » Maliouta Skouratov – et j'espère qu'il n'y en aura jamais.

Songez qu'il existe aussi sur le polygone de Boutovo, l'un des charniers de la Grande Terreur près de Moscou, une église des Nouveaux-Martyrs-russes, ces martyrs qui ont été exécutés dans les années 30 par une certaine organisation sanguinaire.

Vos persécutions sont une pierre que vous apportez aux fondements d'une future église à la mémoire de ceux qui veulent maintenant honorer le souvenir de ceux que vous tuez. Vous portez témoignage pour eux, vous les glorifiez pour les temps à venir.

Messieurs et camarades ! Ouvrez vos yeux ! Ouvrez vos oreilles !

Tant que nous sommes en vie, nous avons la liberté de choisir – être des bourreaux, ou ne pas en être.

Ce que Iouri Dmitriev nous dit avant tout, c'est : « Ne vous tuez pas les uns les autres ! »

juin 2017

Ludmila Oulitskaïa

Texte traduit par Sophie Benech

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Mediapart avait publié en 2013 un entretien de Tomasz Kizny avec Iouri Dmitriev dans le cadre d'un portfolio « La Grande Terreur stalinienne» à découvrir ici.

La Grande Terreur en URSS, entretien avec Iouri Alekseïevitch Dmitriev © Mediapart

A lire également ce texte de l'historien français Nicolas Werth: «Il faut sortir de prison l'historien Dmitriev»

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