«Le Monde»: les actionnaires veulent passer en force

Dans la longue chronique de la dépendance des principaux médias aux desiderata de leurs financiers-actionnaires, voilà un nouveau et spectaculaire épisode: la crise ouverte au journal Le Monde entre le trio propriétaire Bergé-Niel-Pigasse (dit trio BNP) et la rédaction, après le rejet de la candidature de Jérôme Fenoglio au poste de directeur.

Dans la longue chronique de la dépendance des principaux médias aux desiderata de leurs financiers-actionnaires, voilà un nouveau et spectaculaire épisode: la crise ouverte au journal Le Monde entre le trio propriétaire Bergé-Niel-Pigasse (dit trio BNP) et la rédaction, après le rejet de la candidature de Jérôme Fenoglio au poste de directeur.

La rédaction a dit non, les actionnaires ne veulent pas l'entendre et la crise est là. Ayant eu cinq directeurs en cinq ans, depuis son rachat en 2010, le journal Le Monde est depuis le jeudi 14 mai sans tête et plongé dans une nouvelle crise qui met face à face actionnaires et rédaction. «Les actionnaires déclarent le poste de directeur du journal vacant», a annoncé jeudi le trio BNP dans un communiqué adressé à l'ensemble des collaborateurs du groupe Le Monde. Il ne pouvait faire autrement, le directeur par interim, Gilles van Kote, nommé en mai 2014 après la démission de la directrice Natalie Nougayrède, ayant à son tour annoncé sa démission. Et cette démission a été elle-même provoquée par le rejet, la veille mercredi 13 mai, de la candidature au poste de nouveau directeur de Jérôme Fenoglio, actuel directeur des rédactions du journal.

Mercredi, la société des rédacteurs du Monde, appelée à voter sur le candidat proposé par le trio BNP, a en effet rejeté cette candidature. Les statuts du journal spécifient que le directeur du journal doit être confirmé avec 60% des suffrages. Jérôme Fenoglio a obtenu 55% des voix, un score insuffisant pour devenir directeur. « 82 % des 492 inscrits sur les listes ont participé au vote. Sur les 1 454 parts exprimées [chaque membre inscrit étant porteur de 2 ou 4 parts en fonction de son ancienneté dans l’entreprise], 800 l’ont été en faveur de la candidature de Jérôme Fenoglio, 532 contre, auxquelles s’ajoutent 122 blancs et nuls », selon un communiqué de la société des rédacteurs du Monde.

Ce rejet a constitué une surprise, expliquée par plusieurs salariés du Monde comme une manifestation de franche exaspération à l'encontre du fameux trio Bergé-Niel-Pigasse. Car le trio n'avait retenu en avril aucune des candidatures déclarées en interne (Gilles van Kote, Christophe Ayad, Jean Birnbaum), pour finalement présenter son candidat, Jérôme Fenoglio qui, initialement, ne souhaitait pas l'être! Selon plusieurs sources, Pierre Bergé, toujours avide marquer son pouvoir, se serait beaucoup démené pour torpiller les candidatures internes et imposer Jérôme Fenoglio, quitte à tordre la procédure usuelle de désignation, comme cela avait d'ailleurs déjà été fait lors de la désignation de Natalie Nougayrède.

A cet interventionnisme récurrent des actionnaires dans la vie de la rédaction du groupe s'est ajouté un tir de missile, sous forme de lettre, justement de l'ancienne directrice du Monde, Natalie Nougayrède. Travaillant aujourd'hui au Guardian, elle avait adressé il y a quelques jours aux salariés du groupe une missive dénoncant interventions et pressions des actionnaires. «Sans débat ouvert et approfondi sur la gouvernance du Monde, aboutissant à des clarifications, cette indépendance ne pourra être considérée comme acquise ni pérenne», écrivait-elle (lire ici notre précédent billet de blog et l'intégralité de cette lettre). Ce carburant supplémentaire a mis en surchauffe le moteur à explosion qu'est devenue le groupe Le Monde.

«Toutes les parties prenantes ont leur part de responsabilité dans la situation actuelle. J’espère qu’elles auront la lucidité de le reconnaître et d’en tirer les leçons pour redéfinir un processus pérenne, transparent et juste de désignation du directeur ou de la directrice du Monde», écrit diplomatiquement Gilles van Kote, en commentant la crise actuelle.

Le trio BNP ne l'entend pas ainsi. Car puisque leur candidat n'a pas passé le seuil statutaire des 60%, les actionnaires dévoilent leur intention de s'asseoir sur ces statuts et de faire sauter au passage ce qui, sur le papier, semblait être un garant de l'indépendance du journal. Dans un communiqué adressé dès jeudi aux salariés du groupe, il s'en prennent à ce seuil des 60%, disant «regretter ce processus qui ne reconnait pas la validité de l’approbation majoritaire des journalistes et qui, in fine, fragilise et abîme le collectif alors même que les résultats actuels du Monde confirment  la capacité de l'équipe à la fois à transformer son modèle économique et à innover éditorialement sur le print comme sur le numérique».

Résultat, il est demandé à la SRM de reconsidérer la candidature de Jérôme Fenoglio: les actionnaires «invitent la SRM à examiner les enjeux qui se posent aujourd'hui aux groupes de presse et à considérer à nouveau les qualités de Jérôme Fenoglio, de son équipe et de son projet éditorial». Implicitement, cela revient à exiger de la rédaction de dire «oui» quand elle vient de voter «non».

Il est de meilleures façons de démontrer l'indépendance d'un journal... Jérôme Fenoglio l'a évidemment compris qui, dans un mail adressé à toute l'équipe, jette l'éponge dans des termes peu amènes envers les propriétaires. «Je ne suis pas, je ne serai pas, le candidat et encore moins le directeur issu d'un coup de force des actionnaires. Je n'ai pas donné mon accord à leur communiqué du jour et je ne conçois de discussions sur l'avenir, avec le bureau de la SRM ou le pôle d'indépendance, que dans le cadre des procédures en vigueur, la principale étant la règle des 60%», écrit-il (lire ici l'intégralité du mail). Une déclaration qui laisse les actionnaires seuls face à eux-mêmes et à la crise qu'ils ont provoquée.

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