François Bonnet
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Journaliste à Mediapart

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Billet de blog 18 mars 2014

François Bonnet
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Les 6 ans de Mediapart. « Pour faire de la bonne enquête, il vaut mieux être sur le Web »

Pour les six ans de Mediapart, Benjamin Sire, l'un des responsables du magazine en ligne RAGEMAG (leur site est ici), nous a longuement interrogé pour faire un bilan complet, rédactionnel et économique, de notre site, et évoquer les contrôles fiscaux dont nous sommes toujours vctimes. Avec leur autorisation, nous reproduisons ci-dessous cet entretien.

François Bonnet
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Journaliste à Mediapart

Pour les six ans de Mediapart, Benjamin Sire, l'un des responsables du magazine en ligne RAGEMAG (leur site est ici), nous a longuement interrogé pour faire un bilan complet, rédactionnel et économique, de notre site, et évoquer les contrôles fiscaux dont nous sommes toujours vctimes. Avec leur autorisation, nous reproduisons ci-dessous cet entretien.

Le pure player d’enquête et d’information Mediapart fête aujourd’hui son sixième anniversaire, tandis que les affaires qu’il a révélées ces dernières années rythment chaque jour l’actualité. Pour faire le point sur ce succès éditorial mouvementé, nous avons rencontré François Bonnet, cofondateur et directeur éditorial du site.

Mediapart a 6 ans : quel est son bilan économique ?

François Bonnet.- C’est un succès. Mediapart fait partie des très rares pure players, avec Arrêt sur Images, à avoir passé le cap des cinq ans et à s’être installé dans une stabilité économique. Aujourd’hui, 98 % de nos revenus proviennent de nos lecteurs abonnés.

Vous en êtes à combien d’abonnés aujourd’hui ?

84 000 abonnés individuels et quelques milliers d’abonnements souscrits par des collectivités. C’est donc la validation de ce qui était au cœur de notre projet, à savoir que le journalisme est un métier qui a une valeur ajoutée, et qui doit avoir un coût, et que la seule garantie de son indépendance consiste à s’en remettre à ses lecteurs.

Cela représente une très forte augmentation en termes d’abonnements par rapport à l’année précédente, non ?

Oui, ça fait 18 000 abonnés de plus.

Et en variation de chiffre d’affaires ?

Nous passons d’un peu moins de 6 millions de chiffre d’affaires en 2012 à 7 millions en 2013. 2013 est donc notre troisième année consécutive largement bénéficiaire, avec un résultat net de 900 000 euros (700 000 euros en 2012 et 550 000 euros en 2011). Donc la surprise tient dans notre rapide installation économique dans le paysage médiatique.

Où en êtes-vous dans la quête de votre totale autonomie financière au regard du capital ?

Aujourd’hui, les fondateurs de Mediapart, six personnes dont quatre journalistes, ont le contrôle du capital, avec la société des amis de Mediapart et la société des salariés. Le conseil d’administration compte quatre fondateurs en son sein sur ses sept membres. À ce stade, nous sommes en pleine indépendance, sans problème, ni menace, ni urgence.

Le mot indépendance revient toujours…

Depuis des années, nous parlons d’une crise d’indépendance de la presse, et nous pensons que cette question est totalement sous-estimée par les journalistes. Nous pensons que sa résolution passe par la définition d’un nouveau statut des entreprises de presse. Avec nos avocats, nous y travaillons depuis longtemps.

Quel type de statut ?

Celui d’entreprise de presse à but non lucratif s’appuyant sur un fonds de dotation. Celui-ci viendrait investir dans une structure juridique spécifique qui serait la société éditrice de Mediapart.

Mais un fonds de dotation alimenté par quoi ou qui ?

Il serait alimenté par des actionnaires, sachant que nous ferions nous-mêmes remonter nos parts dans ce fonds, et par des gens attachés à l’indépendance et à la liberté de la presse. Grâce à la souplesse liée à la structure juridique du fonds de dotation, il serait possible d’organiser une gouvernance déconnectée du capital. Ainsi la structure même de la société permettrait de garantir l’indépendance du journal sur la base d’un dispositif proche de celui que connaissent les Britanniques et notamment le Guardian (contrôlé par The Scott Trust Limited) ou les Allemands avec les fondations qui contrôlent certains grands quotidiens régionaux.

Mais pour rendre cela possible, et nous rencontrons des parlementaires dans ce but, il faut un amendement législatif permettant d’élargir l’actuel périmètre des fonds de dotation. Pour le moment, ils sont autorisés essentiellement pour des activités culturelles et il faudrait pouvoir l’étendre à une activité que nous estimons d’intérêt public, à savoir l’information.

Cette éventuelle modification législative devrait-elle remettre en cause l’actuel système des aides à la presse ?

Depuis le début, nous critiquons cette gabegie des aides à la presse. L’État dépense pas loin d’un milliard et demi d’euros par an en aides indirectes et directes à la presse (le détail est à lire ici). L’année dernière, il a versé 18 millions d’euros au groupe Le Monde. Est-ce que les actionnaires du Monde ont véritablement besoin de cet argent ? On verse 18 millions au Figaro, est-ce que Serge Dassault en a besoin ? On a vu tous les rapports, dont celui de la Cour des comptes, qui ont mis au jour ce paysage invraisemblable des aides à la presse. Donc notre point de vue est de dire qu’il faut supprimer la part directe de ces aides. Il faut en revanche conserver la part indirecte qui, elle, permet de créer l’écosystème du fonctionnement de la presse, de la même manière pour tous.

Oui, mais ces aides indirectes, notamment les aides postales et d’autres mécanismes, sont aussi parfois contestées pour leur archaïsme !

Oui, on pourrait les revoir, bien sûr. Mais on peut penser qu’elles ont la vertu de ne pas être discriminatoires. La règle du jeu y est la même pour tous, contrairement aux aides directes. Donc l’État ferait mieux de consacrer les sommes allouées aux aides directes à un fonds d’amorçage. Il a créé la BPI (Banque publique d’investissement) : qu’il crée aussi ce fonds pour des projets de presse.

Dans ce cas-là, ne serions-nous pas encore dans une démarche très française consistant à toujours vouloir promouvoir les choses par le biais de l’État ?

Oui, on pourrait penser que l’État ne devrait rien avoir à faire là-dedans. D’ailleurs, en dehors de la première année, nous avons arrêté de déposer des dossiers de subventions publiques, tellement c’était… n’ importe quoi. Alors oui, on pourrait vouloir laisser l’État à distance de tout ça. Mais en même temps, le droit à l’information des citoyens est un droit constitutionnel, et l’État a aussi pour fonction d’aider les secteurs engloutis par la crise à se reconvertir et à se moderniser. Donc s’il vient aider un secteur à réussir sa mutation en se fondant sur des règles claires et efficaces, l’État est dans son rôle.

N’y a-t-il pas justement aussi un paradoxe à demander à l’État d’intervenir dans un secteur, le numérique, par rapport auquel le personnel politique semble peu ouvert et averti ? Ce décalage entre l’état d’avancement de la société et le retard des politiques ne risque-t-il pas de constituer un frein à la mutation numérique de la presse ?

C’est un très gros frein, et on l’a vu sur la question de la TVA, où il a fallu expliquer pendant plus de cinq ans aux gouvernements successifs ce que signifiait la neutralité des supports et le fait qu’on ne pouvait prétendre vendre un même produit éditorial à des prix différents selon qu’il soit sur papier ou en numérique, sans créer une insupportable distorsion de concurrence. Et encore, c’est parce qu’il a fallu la crise engendrée par les redressements fiscaux dont nous avons été victimes pour que les parlementaires et le gouvernement se réveillent.

Justement, pour fêter votre sixième anniversaire, le gouvernement vous a fait le cadeau de l’harmonisation de la TVA sur la presse…. (Il coupe).

Oui et non ! Je vous signale quand même que si c’est bon pour l’harmonisation fiscale, celle-ci ne prend date qu’au 1er février 2014.

C’était bien là où je voulais en venir ! Qu’en est-il de l’avenir des procédures de redressement dont vous êtes l’objet pour avoir appliqué de vous-même la TVA à 2,1 % plutôt que celle à 19,6 % ? Y aura-t-il une considération rétroactive ou une application des sanctions ? Que ce soit d’ailleurs contre Mediapart, mais aussi Arrêt sur Images et Indigo Publications ?

Eh bien, il a été dit que la loi ne serait pas rétroactive, même si, en matière fiscale, elle pourrait l’être. Nous restons donc sous le coup de ces redressements fiscaux qui ne portent que sur la question de la TVA. Depuis 2010, nous avons informé l’administration fiscale chaque année, que sachant que nous étions une entreprise de presse d’information générale, nous nous appliquions le taux de TVA de 2,1 % correspondant à ce secteur. Donc l’administration était informée.

Il n’empêche que nous restons sous le coup de ces redressements qui, s’ils étaient effectifs, au regard de ce qui nous a été déjà signifié en termes de pénalités de retard, de mauvaise foi, etc., mettraient réellement en danger l’existence de Mediapart. Nous avons fait des projections et dans le scénario le plus pessimiste, nous pourrions être redevables de 5 à 6 millions d’euros et, dans ce cas, l’aventure serait terminée.

Est-ce que vous comprenez malgré tout les voix qui se sont élevées en considérant que vous n’aviez pas à vous substituer à la loi, à la décréter, même s’il cela vous semblait juste et logique ?

Bien sûr ! Et c’est pour cela qu’il est nécessaire de faire la pédagogie de ce débat que nous menons publiquement depuis le début. Notre première démarche, quand nous avons lancé le site en 2008 , a été d’aller devant la Commission paritaire des publications et agences de presse (CPPAP). Et dans un premier temps, ils nous ont dit que, pour eux, la presse d’information pure player en ligne, ça n’existait pas. « Vous n’existez pas, vous n’êtes rien pour nous, si ce n’est un service en ligne ! Mais vous n’êtes pas de la presse ! » Ce fut la première bagarre. Nous avons menacé d’aller devant le Conseil d’État. Il a fallu se battre pendant un an jusqu’à ce que les États généraux de la presse, organisés par Sarkozy (et c’est le seul vrai résultat de ces Etats généraux, hormis la gabegie budgétaire organisée) reconnaissent le statut d’éditeur de presse en ligne. C’est à partir de là que nous avons considéré que puisque nous étions enfin reconnus comme de la presse, nous pouvions nous en appliquer le statut fiscal, et nous avons alors prévenu l’administration.

L’administration fiscale a pour habitude d’apprécier les faits au regard de l’esprit de cette loi. Or dans votre cas, pourquoi l’administration aurait à ce point fait une lecture littérale de la loi, en votre défaveur, donc, en négligeant le fait ?

Eh bien, parce qu’elle a procédé à un revirement ! Pendant cinq ans, cette administration fiscale, prenant acte du consensus politique, à droite, comme à gauche, quant à la nécessité d’aligner le taux concernant la presse numérique sur celui de la presse papier, a fait un moratoire. Il y a eu un décret du ministre des Finances en 2010, me semble-t-il, qui, bien qu’emberlificoté, permettait à l’administration fiscale de procéder à ce moratoire. Donc pendant cinq ans, nous n’avons pas eu de problèmes. Et d’un coup, le 20 décembre 2013, en urgence, surgit, avec rendez-vous pour le lendemain, ce contrôle inopiné, concernant Indigo Publications et Mediapart. C’est une opération politique ! Et visiblement une opération politique qui serait partie de certains hauts dignitaires de Bercy, que les ministres n’ont pas vue.

Une opération politique venant de l’administration ? Que les politiques prennent ce genre de décision, cela arrive, mais pourquoi l’administration de Bercy aurait ce type de considérations ?

Écoutez, les informations que nous avons eues montrent que c’est parti de là…

Pourquoi ?

Je peux faire deux constats. L’affaire Cahuzac a été un choc terrible pour la haute administration. On a quand même vu de hauts fonctionnaires de Bercy convoqués devant une commission parlementaire. Ils ont été sommés de s’expliquer et ont été assez bousculés. Ça a été un peu du jamais vu. Ensuite, nous sommes obligés d’avoir une lecture politique de cette affaire puisque le moratoire a tenu cinq ans et, par ailleurs, Aurélie Filippetti, ministre de la Culture, disait encore à l’automne que l’harmonisation fiscale se ferait.

Sachant que l’Europe se mêle de plus en plus de TVA, n’avez-vous pas la crainte d’une future harmonisation vers le haut ?

Il y a deux niveaux pour vous répondre. Le premier est de dire que nous étions pour l’égalité fiscale quoiqu’il en soit et que nous ne pouvions pas travailler avec le boulet au pied de la TVA à 19,6, alors que tous les autres journaux d’information galopent avec une TVA à 2,1 %. Le second est de regarder justement ce qui se passe en Europe où le Royaume-Uni a une TVA à 0 % (comme le Danemark), où la Belgique essaie de la pratiquer, où l’Allemagne, dans le nouveau programme de la coalition au pouvoir, prévoit un taux super réduit pour la presse d’information.

Donc l’Europe avance sur ce point et c’est bien une bataille politique. Car l’Europe, qui a une Charte des droits fondamentaux et s’érige en porte-parole des grandes valeurs démocratiques, etc., doit aider ses citoyens à accéder à l’information.

Puisque vous parlez de politique, que vous inspirent les propos de Jean-François Copé qui, pour sa défense dans une affaire récente, réclame une loi sur la transparence de la presse, notamment en matière de ressources ?

C’est assez cocasse venant de M. Copé, qui dans la même conférence de presse annonce la mise sous scellés de tous les comptes de l’UMP ! Donc pour lui, la transparence commence par une mise sous scellés. Ceci étant dit, M. Copé, en tant que responsable politique, vit lui-même depuis de longues années sur des fonds publics, et je ne parle pas d’autres éventuels fonds… Il en est de même pour son parti. Donc il est normal qu’il y ait une demande de transparence sur l’usage des fonds publics. Ce qui fait que sa petite manœuvre de diversion sur la presse fait un peu sourire.

Ceci dit, nous avons toujours défendu le principe selon lequel aide publique suppose publicité. Nous nous sommes battus avec le SPIIL pour que les aides publiques à la presse soient rendues publiques, ce qui est enfin le cas. Et vous n’imaginez même pas les réticences et les batailles que ça a provoqué au début. Le simple fait de dire que tel ou tel groupe de presse a touché tant de la part de l’État est une sorte de mini-révolution.

En même temps, le fait que les montants alloués et leur ventilation aient été révélés n’a-t-il pas participé à ternir davantage l’image de la presse aux yeux du public, autant qu’à offrir des armes aux politiques qui ne voient pas le travail des journalistes d’un bon œil ?

Oui, d’accord peut-être. Mais je vous rappelle que la Déclaration des droits de l’homme dit que tout citoyen a le droit de savoir quel usage est fait des fonds publics. Nous sommes donc sur cette ligne très claire qui dit : fonds publics = publicité. Et il est anormal que, pendant des années, il y ait eu des petits arrangements dans les coulisses entre l’État et des patrons de presse, parce que, là, bonjour l’indépendance. Ce fut notamment le cas il y a peu quand l’État a effacé une dette de 4 millions d’euros de L’Humanité, par un amendement voté lors d’une séance de nuit au Sénat. On est là dans le pire des systèmes D. C’est pour ça que plutôt que des aides directes à la presse, qui nous font arriver à cet exemple caricatural, il faut arriver à des aides indirectes qui nous éviterons des séances de nuit au Sénat…

Mais pour poursuivre sur ce que dit Copé, c’est aussi pour cela que nous avons toujours été également partisans d’une pleine publicité des actionnaires de la presse, comme de la publication des comptes de journaux, ce que nous faisons nous-mêmes. Si vous prenez aujourd’hui un média comme L’Opinion

Oui, on ne sait rien de leur actionnariat…

Voilà. Et Nicolas Beytout (le directeur de la publication) a dit publiquement qu’il n’était pas question pour lui de révéler l’identité de ses actionnaires. Je pose une question. Et si parmi ces actionnaires Bernard Arnault figurait en bonne place ? Eh bien, il y aurait un sérieux problème. Parce qu’il est également propriétaire des Échos (dont Nicolas Beytout fut directeur après avoir dirigé Le Figaro). Or la loi interdit d’être en position de contrôler deux quotidiens nationaux. Donc il devient nécessaire de faire la transparence quant aux actionnaires et aux comptes. Or aujourd’hui, il me semble qu’il n’y a que deux ou trois journaux qui le font, à savoir Le Canard Enchaîné, Le Monde et nous.

Nous avons parlé du bilan économique et des questions statutaires. Qu’en est-il du bilan éditorial au bout de six ans ?

À ce stade, c’est une démonstration réussie concernant les deux piliers que nous avons envisagés pour porter le projet. Le premier était de remettre l’enquête au centre de notre métier de journaliste. C’était une réaction à ce que nous avions vécu dans des titres différents, à savoir le démantèlement de tous les moyens nécessaires à un journalisme d’enquête.

Le deuxième pilier éditorial était de proposer un journal pluraliste mais engagé, au regard de ce que nous considérons comme un conformisme anesthésiant et insupportable dans lequel vit globalement le reste de la presse française.

Et à quel moment ce constat du « conformisme anesthésiant » devient pour vous une évidence insupportable qui vous pousse à vouloir fonder Mediapart ?

Je dirais à partir de 2001 et des attentats du 11 septembre. La grande offensive néo-conservatrice, qui se développe aux États-Unis, va finir par pénétrer la France. Et d’ailleurs, si on regarde aujourd’hui la politique étrangère de la France, elle n’est pas très éloignée de celle des néo-conservateurs américains, même si elle est moins volontariste. On le voit, par exemple, avec la position du journal Le Monde sur la Syrie, qui en est une bonne illustration. Et au niveau franco-français, il y a un resserrement du champ du pluralisme qui, lui, date clairement de 2005 et du Traité constitutionnel européen. Et je le dis d’autant plus aisément que j’ai voté en faveur de ce projet de traité. Mais j’ai été incroyablement choqué par la couverture journalistique insupportable qui a été faite de cet événement, hormis par L’Humanité. Pour moi, cela a constitué un vrai moment de rupture. Et quand on compare avec la vivacité et la liberté des débats qui occupent la presse britannique ou américaine…

Oui, mais en 2001, il y a eu aussi une intoxication de la presse américaine, devenu unanimiste et conformiste au moment des attentats.

Oui, bien sûr, d’où la fameuse autocritique du New York Times sur plusieurs pages. Il n’empêche que la France est aujourd’hui un pays où le débat est étriqué, figé, fermé, et le pluralisme très mal portant. Notre volonté, à travers le deuxième pilier éditorial, était donc de répondre à ce problème et de recréer une dynamique dans le débat.

Je vous donne un exemple. Au moment du débat sur l’identité nationale, quel est le journal qui fut coorganisateur du premier débat sur le sujet ? Ce fut Le Monde ! Laurent Joffrin, qui dirige à l’époque Libération, fait un édito pour dire que c’est un débat légitime qui doit être mené. Or à Mediapart, où nous fûmes pour la plupart extrêmement choqués par cette initiative, nous lançons un appel intitulé « Nous ne débattrons pas ! ». Nous inscrivons une voix dissonante dans le débat public, comme nous l’avons fait concernant la guerre en Libye qui a généré une sorte d’unanimisme de caserne dans la presse.

Avec une formule comme Mediapart, et la presse en ligne en général, assiste-t-on alors à un changement du journalisme ?

Non, le Web ne fait pas changer les fondamentaux du journalisme. Ce qui change est lié à la crise spécifique de la presse française qui additionne trois crises. D’abord la crise mondiale liée à la révolution numérique. Ensuite la crise d’indépendance de la presse française qui est un terrible problème. Enfin la crise des modèles éditoriaux français. On continue à faire des journaux aujourd’hui tels qu’on les faisait il y a trente ans. Et c’est simplement insupportable pour les lecteurs. Nous, justement, nous profitons du Web pour revenir au fondement de notre métier.

Qui est ?

De trouver vraiment de l’information et, si possible, de l’information que les autres n’ont pas.

Quel est alors l’avantage spécifique du Web en la matière ?

Le Web est le lieu du journalisme de qualité.

C’est-à-dire ?

Le Web offre tout une palette d’outils rédactionnels que le papier ne peut pas fournir. C’est-à-dire l’immense diversité des formats. Par exemple, notre première grosse enquête, qui concernait le scandale des Caisses d’épargne, a donné lieu à un papier de 80 000 signes. Il n’y a pas un journal papier qui aurait pu le faire. Mais le Web offre aussi l’image, le son, la vidéo, le lien hypertexte, qui permet de renvoyer vers d’autres articles enquêtes ou documents.

Oui, mais en quoi cela sert plus particulièrement le journalisme d’investigation par rapport aux autres formes de journalisme ?

C’est valable évidemment pour toutes les formes de journalisme. Mais ce qu’il faut comprendre, c’est combien le journalisme d’investigation est directement indexé sur l’indépendance des journaux ! Il n’y a pas de secret ! Bernard Arnault achète Les Échos a un prix extravagant parce qu’il sait que le groupe LVMH est cité entre 120 et 180 fois par an dans le journal. Or il veut que ces citations soient « correctes » ! On ne lira jamais une enquête approfondie sur les coulisses du groupe LVMH dans Les Échos

En termes d’investigation, dans des affaires comme celle ayant concerné Jérôme Cahuzac, vous avez conscience du fait que vos informateurs ont un intérêt particulier à vous conduire sur telle ou telle piste. N’est-ce pas une forme de manipulation acceptée ?

Sur l’affaire Cahuzac, c’est une enquête d’initiative. Nous ne partons pas d’une dénonciation ou de quelque chose dans le genre. L’élément déclencheur pour Fabrice Arfi, qui a mené l’enquête, ce sont les relations étranges entre Éric Woerth et Jérôme Cahuzac. À peine nommé ministre, Cahuzac désigne un expert qui va commettre un rapport qui revient à blanchir Éric Woerth dans l’affaire de la vente de l’hippodrome de Compiègne. L’alerte a été celle-ci et après on a cherché. C’est une enquête de cinq, six mois.

Mais oui, sinon, une source a toujours un intérêt personnel à parler, bien sûr. Mais c’est la même chose quand vous faites un reportage social et que vous interrogez un délégué syndical. Vos interlocuteurs ont un intérêt particulier à vous dire ce qu’ils disent. Après, un papier ne se construit pas à partir d’une source. C’est un élément dans un ensemble d’informations qui ont été recoupées, confrontées, validées ou invalidées. Après, oui, parfois, il y a de grandes manipulations, évidemment. Mais ça ne nous est pas encore arrivé à Mediapart. Et ça dépend des pratiques professionnelles, de la manière d’enquêter ! Et cette manière est un peu la clef de la réussite de Mediapart.

Comment se fait-il qu’avec 25 journalistes, nous ayons sorti pratiquement toutes les affaires du quinquennat Sarkozy, alors qu’il y a sur la place des rédactions de 300, 350 journalistes et que certaines possèdent de très bons enquêteurs. Comment cela est-il possible ? La réponse est que nous travaillons vraiment collectivement, ce qui est assez rare dans la presse, et que nous avons créé des procédés assez complets qui permettent d’éviter qu’un enquêteur, aussi talentueux soit-il, puisse s’égarer sur de fausses pistes ou se faire intoxiquer.

Est-ce que, dans les affaires sur lesquelles vous enquêtez, vous demandez leurs sources à vos journalistes ?

On me les communique à moi, oui ! En tant que directeur éditorial, et c’est aussi le cas pour Edwy Plenel qui peut les demander. Sur les sujets très sensibles, comme Cahuzac, on ne peut pas publier sans avoir toutes les garanties. C’est Fabrice Arfi qui a enquêté, mais ce fut une discussion permanente qui permet de mettre de petites alertes, de poser des questions auxquelles le journaliste n’aurait pas pensé. Après, je respecterai le choix d’un journaliste de ne pas nous donner ses sources, ce qui n’est jamais arrivé, tant nous travaillons dans un climat de confiance. Mais si cela arrivait, nous ne pourrions publier.

Comme d’autres de vos confrères, vous évoquez à nouveau nombre d’affaires touchant l’UMP. Or au début du mandat de François Hollande, et l’affaire Cahuzac en fut le sommet, vous avez beaucoup attaqué le gouvernement. Vous avez décidé de le laisser un peu souffler pour le remercier de la loi sur la TVA ou dans la crainte des redressements ?

(Rires) Non, pas du tout… Il y a quelques jours, nous avons publié un formidable papier de Christian Salmon sur la politique économique du gouvernement. Un article d’une intelligence et d’une férocité rare. Mais globalement, et puisque nous sommes un journal politique, nous sommes très inquiets de la dislocation accélérée du système de représentation. Le chaos à droite, sur fond de tueries et de règlements de comptes, est inquiétant et gravissime, comme est désespérant le visage offert par le gouvernement.

Nous, nous ne sommes ni de droite, ni de gauche, ni affiliés à un parti. En revanche, nous défendons un certain nombre de valeurs très politiques. La première est de considérer qu’un gouvernement doit garantir et élargir les droits des individus. La seconde est la bataille pour l’égalité dans ce pays. La troisième, c’est de lutter pour résoudre la crise de la représentation politique dans le cadre d’institutions de la Ve République qui sont mortifères. Surtout depuis que Jospin a inversé le calendrier électoral, mettant mécaniquement les législatives derrière la présidentielle. Si vous jugez la politique à l’aune de ces trois questions, qui répondent aux raisons fondamentales de l’existence de Mediapart, et que vous les considérez aujourd’hui, la situation est désastreuse.

Comment jugez-vous plus en détails cet étalage de scandales ?

Nous sommes dans la suite de ce qu’a été le quinquennat de Nicolas Sarkozy. Il faut quand même voir que tout son entourage, comme lui-même, est pris dans des affaires judiciaires. C’est du jamais vu que tout le clan qui était à l’Élysée soit aujourd’hui pris dans des affaires judiciaires. À cette échelle du moins. Ce qui se passe aujourd’hui à droite, c’est le paiement du refus de l’inventaire des années Sarkozy, lui, dont le seul moyen de se protéger est de se placer pour 2017, ce qui produit ces déflagrations en chaîne.

Cette succession d’affaires ? En version optimiste, est-ce le signe d’une tendance forte à la moralisation de la vie publique qui permet de lever le couvercle sur les scandales ? En version pessimiste, est-ce le signe d’une République déliquescente ?

Personnellement, je penche hélas plutôt pour la seconde hypothèse, la plus pessimiste. Ne serait-ce que parce que la version optimiste se heurte en permanence au discours des politiques sur la tyrannie de la transparence. Parce que nous avons vécu cette scène scandaleuse d’un bureau du Sénat refusant de lever l’immunité parlementaire d’un sénateur, Serge Dassault, directement mis en cause dans une vaste affaire de corruption. On peut, certes, se féliciter que le scandale provoqué par ce refus ait occasionné rapidement un vote inverse, mais ce n’est pas très reluisant.

Aujourd’hui, on additionne le problème inhérent aux institutions de 1958, la prise de pouvoir par une oligarchie politico-financière, comme l’a dit Lionel Jospin qui fut le premier responsable politique à s’en inquiéter, et la décentralisation qui est une immense fabrique à corruption et à conflits d’intérêt. En soi, c’est une belle idée et une idée nécessaire, la décentralisation. Mais une décentralisation qui n’aurait pas été faite avec un cumul des mandats et sans limitation de leur renouvellement, qui n’aurait pas été faite sans clarification des compétences des collectivités locales. On voit aujourd’hui, trente ans plus tard, le résultat… Quand vous voyez que Jean-Claude Gaudin a cumulé cent vingt ans de mandats dans sa vie ! Le record est même de cent quarante-quatre ans. C’est extravagant. Et le sarkozysme a porté jusqu’à l’incandescence la folie de ces institutions. C’est ce que révèlent les enregistrements de Buisson. On y voit un remaniement gouvernemental qui s’arbitre dans un bureau entre le président, un publicitaire, un sondeur, un conseiller non officiel et deux ou trois très proches. Ce fonctionnement clanique témoigne de l’absence de tout contre-pouvoir. Et plus que le projet politique, le problème est celui de la pratique du pouvoir. Des pressions constantes sur la justice, un mélange d’affairisme et de politique permanent, un parlement bafoué.

Que deviendrait Mediapart si la République se moralisait ? Ou inversement, Mediapart n’a-t-il pas besoin d’une République corrompue pour exister ?

(Rires) Eh bien, nous pourrions partir tranquillement faire d’autres choses !

En réalité, nous ne sommes pas les grands moralisateurs en chef ! Nous avons juste un engagement éditorial qui consiste à dire qu’il faut moderniser le système de représentation politique de ce pays et que les citoyens puissent s’y retrouver, sinon nous allons droit dans les bras de l’extrême droite.

Vous parlez de toutes ces affaires qu’ils ont révélées. Mais vous n’êtes pas étonné ou déçu de voir que finalement, au regard de tous ces scandales, les conséquences judiciaires et institutionnelles restent faibles ?

C’est la raison pour laquelle j’ai souligné le scénario pessimiste dans votre précédente question. Il y a une terrible résistance de l’État dans ce pays qui correspond à une très grande faiblesse des contre-pouvoirs. C’est lié à un autre problème qui est celui de la justice en France. Et celui-ci est double. Il y a d’abord la lenteur de la justice. Quand vous pensez aux affaires de la Ville de Paris qui ont mis quinze ans avant d’aboutir à un procès.

Il y a ensuite le fait qu’elle est à la fois faible par les moyens dont elle dispose et menacée par la permanence des pressions politiques qu’elle subit. On le vérifie aujourd’hui avec le nouveau procureur financier, censé prendre en charge toutes les grandes affaires financières du pays. Or la personnalité nommée, Éliane Houlette, ne dispose que de quatre magistrats pour travailler (en plus d’avoir une définition légale de ses pouvoirs extrêmement floue). (Rire jaune) De qui se moque-t-on ? C’est un énorme problème. Quelle est la vertu pédagogique et citoyenne d’une telle justice ?

Ma seule question personnelle maintenant. On vous connaît mal, Edwy Plenel, Laurent Mauduit ou Fabrice Arfi étant beaucoup plus médiatisés. Pourtant, vous êtes l’un des principaux dirigeants de Mediapart. Quel est exactement votre rôle dans le quotidien du journal ?

Je suis un peu l’animateur de cette équipe. Je suis chargé d’appliquer et de faire respecter le projet éditorial de Mediapart. Je le mets quotidiennement en musique, et j’organise et coordonne le travail des équipes. Par ailleurs, comme je n’aime pas spécialement la publicité, ça m’arrange plutôt que d’autres soient plus médiatisés. Et puis, il ne faut pas se mentir : sans Edwy Plenel, Mediapart n’aurait pas été créé et n’aurait pas connu ce succès. Il n’existerait tout simplement pas. Et par ailleurs, c’est une immense satisfaction pour nous de voir quelqu’un comme Fabrice Arfi, qui a été au cœur de toutes les affaires que nous avons révélées, prendre la lumière, tout comme Laurent Mauduit qui a sorti presque toutes les affaires économiques avec Martine Orange.

Pour en venir maintenant à l’avenir de la presse. Quel est votre pronostic quant à la survie des journaux imprimés ? Et par ailleurs, l’alignement du taux de TVA , qui rend les médias d’information numériques plus compétitifs, ne va-t-il pas aggraver la crise de la presse papier ?

Il y a cinq ou six ans, j’aurais dit classiquement que les quotidiens papier ne seraient pas condamnés, selon le principe connu qu’un média n’en a jamais fait disparaître un autre. Six ans après le lancement de Mediapart et en regardant où nous en sommes, je pense finalement que les quotidiens papier sont en réalité condamnés à terme. Je ne sais pas quand, mais ça viendra.

À partir de ce constat, cette presse doit impérativement organiser en urgence sa mutation numérique. Et finalement, la TVA à 2,1% devrait aider les groupes de presse à le faire. Le Monde, qui avait sa version papier frappée d’une TVA à 2,1% et son site internet d’une TVA à 19,6 %, va dégager 17 % de marge supplémentaire sur le Web et va pouvoir donc investir.

Justement, il y a peu, vous avez évoqué la pauvreté du Guardian en tant que journal papier, alors que vous en faites la référence en tant que site web d’information ? On pense alors aussi à la crise qui secoue le journal Libération et à ses difficultés à réussir son virage numérique. Pensez-vous que la résolution de cette crise passera pour eux exclusivement par Internet ?

Il ne faut pas trop en faire sur l’intérêt de Mediapart pour Libération. Mais vous savez, j’ai travaillé dix ans à Libé, alors je ne peux être que sensible à leur sort. C’est normal. Et quand on voit aujourd’hui ce journal aux mains d’actionnaires ahurissants, c’est terrible sur ce que ça dit de la crise de la presse. Donc le premier réflexe est celui de la solidarité. Après j’ai beaucoup de critiques à formuler sur ce quotidien. Mais une disparition de Libération, ou une agonie interminable à la France Soir, nous ferait tous souffrir.

À cause de l’atteinte supplémentaire au pluralisme ?

Pas seulement. Surtout à cause de l’impact d’une telle disparition sur la dynamique de la profession. Moi, j’ai toujours dit que plus nombreux seraient les pure players, mieux Mediapart se porterait. Quand on me parle de concurrence, je dis tant mieux. Parce que plus nous serons nombreux, plus vite les gens basculeront dans le numérique. Et pour Libération, c’est la même chose. Donc, comme l’a dit Edwy Plenel, nous regardons ce qui se passe. Maintenant, il n’y a pas de plan de reprise de Libération par Mediapart.

Je sais que certains médias ont titré cela alors qu’il n’y a rien de concret, mais ce n’était pas le sens de mon propos. Je vous interroge juste sur l’avenir.

Oui. Mais quoi qu’il en soit, et au stade où ils en sont, je pense que l’avenir de Libération est exclusivement entre les mains de sa rédaction. Et ce n’est pas une formule en l’air.

Ensuite, il va se trouver posée de manière très aiguë pour ce journal la question de son modèle éditorial. Et je pense que l’erreur dans leur entreprise de reconstruction serait de tout penser à partir du papier. Je pense qu’il faut renverser les choses et partir d’un modèle web totalement renouvelé. Plutôt que de faire du Web le prolongement aléatoire d’un journal papier, il faudrait plutôt se demander comment faire du papier un prolongement construit d’un site web !

 À ce propos, l’ADN de Mediapart est-il spécifique au Web ? Un Mediapart papier n’aurait pas pu exister ?

Pour faire de la bonne enquête, comme je le disais tout à l’heure, il vaut mieux être sur le Web. Si on considère que l’enquête dérange beaucoup et que l’on regarde la crise d’indépendance de la presse et la frilosité des éditeurs de presse et des investisseurs potentiels, les sommes nécessaires au lancement d’un quotidien papier, construit sur l’indépendance, n’auraient jamais été trouvées. Le Web nécessite beaucoup moins d’investissements. Mediapart a coûté 4,5 millions d’euros et s’est retrouvé à l’équilibre en deux ans et demi. Lancer un quotidien papier aujourd’hui, et je répète que je suis convaincu qu’à terme cette formule est condamnée, ça demande un ticket d’entrée de combien ? 50 ou 100 millions d’euros ?

Vous dites « l’enquête dérange ». Vous avez peur ? Pour vous, pour la pérennité du journal ?

C’est une bagarre permanente. Toutes nos grosses enquêtes ont provoqué des réactions très violentes. Souvenez-vous de l’affaire Bettencourt où nous sommes traités « d’officine » par Nicolas Sarkozy. Quant à l’affaire Cahuzac, dont le premier papier fut publié en décembre 2012, ce fut une bataille acharnée contre l’État et le gouvernement. L’État s’est presque battu pendant quatre mois au corps à corps pour sauver ce ministre ! Avec des manipulations incroyables comme cette une du JDD disant que les « Suisses » ont blanchi Cahuzac…

En quoi le gouvernement actuel dicterait-il les unes du JDD, propriété du groupe Lagardère, plutôt proche de l’ancien pouvoir ? Vous êtes sûrs de ça ?

Bien sûr ! Quand on connaît les liens du JDD avec certaines agences de communication… Euro RSCG, Stéphane Fouks… Les liens de ce dernier avec Jérôme Cahuzac. Même s’il a démenti devant la commission parlementaire, il y a d’autres éléments qui ont été fournis…

Mais ce que je veux dire, c’est que les conflits sont vraiment très violents sur ces questions. Et si le parquet de Paris n’avait pas ouvert une enquête préliminaire à la suite de nos articles sur Cahuzac, nous en serions restés à cette enquête administrative ordonnée par Pierre Moscovici et qui visait à blanchir son ministre. Nous en serions à une vérité selon laquelle Cahuzac n’a jamais eu de compte en Suisse, selon laquelle Mediapart se serait trompé. Et nous serions très très mal, voire à l’agonie, voire morts.

En est-on au début de la maturité ou au commencement seulement de la révolution numérique, notamment dans l’information ?

Je pense que nous n’en sommes qu’au tout début. Il va se vendre dans le monde cette année 1 milliard de smartphones. Ce qui m’impressionne beaucoup, c’est la vitesse dans le basculement des usages, dans la migration du public vers le numérique, la manière dont des usages de lecture sont en train de se développer sur le numérique.

Quels sont ces nouveaux usages ?

Ce sont par exemple les formats longs sur le smartphone. Il y a encore deux ans, on nous disait que les smartphones étaient des trucs bien sympas, mais essentiellement destinés à lire des brèves. Eh bien, nous nous apercevons que nos papiers de 15 feuillets sont lus sur des smartphones. Rappelez-vous du pronostic des « experts », il y a cinq, six ans, selon lesquels Internet était réservé aux formats courts.

Par ailleurs, on parle beaucoup de la crise de la presse papier, mais regardez la question de la vidéo. Ceux qui ont le plus de souci à se faire, ce sont les chaînes de télé. C’est terminé la télé. Maintenant tout le monde regarde les vidéos sur son smartphone, sa tablette. Regardez les chaînes YouTube, imaginez ce qui va se passer quand Netflix va arriver en France (ce qui est imminent). Que va devenir Canal + ?

C’est pour cela que je dis que nous n’en sommes qu’au début et c’est notre chance. Parce qu’il y a en ces domaines une prime au premier arrivant et, dans l’enquête, c’est Mediapart qui le fut.

On parle de l’avenir de la presse, de son indépendance, de la démocratie, passant par le numérique. Mais ce mouvement se développe parallèlement à une remise en cause de plus en plus pressante de la neutralité du Net…

Oui ! C’est une immense bagarre de plus. C’est même l’enjeu clef. Mais il y a quand même deux éléments qui vont aider à faire la pédagogie de ce dossier, qui est très compliqué pour l’opinion. Le premier est que les géants du Web sont pris actuellement dans la question fiscale, et que l’on parle aussi de la confiscation des richesses, celles des utilisateurs, qu’ils pratiquent.

Cette question fait son chemin politiquement.

Oui, elle commence à s’installer à la table du G8. Les Américains et les Anglais se réveillent, et les citoyens et politiques comprennent que le Web n’est pas un pays de copains et de philanthropes. L’autre élément qui peut aider à faire pencher la balance dans le bon sens est lié à la transparence. C’est Wikileaks et Snowden.

D’accord, mais le jour où la fin de la neutralité du Web devient effective, tout cela est balayé justement.

Oui, mais je pense vraiment qu’il y a trois ou quatre ans, cette question de la neutralité du Web n’intéressait que les spécialistes. C’est beaucoup moins le cas aujourd’hui. Et ces deux immenses problèmes — la confiscation de la richesse par les géants du Web et celle des libertés individuelles révélée par Snowden — montrent aux citoyens que des enjeux fondamentaux se jouent avec le Web, mais aussi dans l’accès à celui-ci. Donc je pense que sur cette question de la neutralité, les gouvernements vont réagir. On l’a vu avec le gouvernement brésilien qu’il l’a déjà fait.

Et quand l’a-t-il fait ? Quand il a été révélé que le téléphone de la présidente, Dilma Rousseff, était écouté en permanence. Cela a fait là-bas un immense scandale, et le Brésil a dit à l’instance de gouvernance du Web qu’il fallait la sortir de l’orbite américaine et aussi discuter de la question de la neutralité du Web. Ces deux moments permettent de discuter des enjeux liés à la gouvernance du Net. Et d’ailleurs l’échec d’Acta a été une première victoire du parlement européen sur ces affaires, dans un dossier très technique qui échappait au grand public. Donc même si je vois bien toutes les tentatives néfastes et les intérêts qui sont derrière tout ça, je pense qu’il y a une prise de conscience politique positive de ces enjeux qui va déboucher sur de vrais débats.

Propos recueillis par Benjamin Sire

L'intégralité de cet entretien et ses prolongements, ainsi que d'autres entretiens sur les médias, peuvent être retrouvés sur le Site de RAGEMAG, cliquez ici.

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