Une enquête de Mediapart sur Tariq Ramadan

Mediapart commence la publication d'une série de cinq articles sur Tariq Ramadan. «Encore!», pourrait-on dire, tant depuis vingt ans cet intellectuel musulman cristallise les passions, les oppositions et est le prétexte à un déchaînement de polémiques et de procès en place publique. Mediapart a choisi d'y répondre en faisant simplement son métier: le journalisme. D'où cette longue enquête intellectuelle, conduite par Mathieu Magnaudeix, à découvrir à partir d'aujourd'hui.

« Tous les deux ou trois ans, notre pays a eu son spasme Ramadan », écrit Mathieu Magnaudeix dans le premier volet de son enquête. Depuis 1995, cela n'a pas cessé. Et nous y voilà de nouveau. Alain Juppé juge qu'il n'est pas « le bienvenu » à Bordeaux. Manuel Valls fustige ceux qui l'invitent à des conférences ou manifestations publiques. Étrange comportement d'un premier ministre qui, tout à la fois, intime l'ordre à l'islam de s'organiser, à ses intellectuels de s'exprimer et, dans le même temps, disqualifie et ostracise aussitôt ceux qui n'ont pas l'heur de lui plaire.

On connaît l'accusation principale : Tariq Ramadan, intellectuel masqué, ne serait que le cheval de Troie d'un islam radical. La thèse est abondamment reprise, tant à droite qu'à gauche. Vulgarisée par Caroline Fourest, elle a été largement diffusée au nom d'une vigilante défense de la laïcité. Parce que Tariq Ramadan jouit d'une large écoute chez les Français musulmans, parce qu'il maîtrise parfaitement les codes de nos débats intellectuels, parce qu'il a un incontestable talent d'orateur, parce qu'il est cultivé, le « danger » Ramadan ne serait que plus grand. D'autant plus grand qu'un autre argument est aussitôt asséné à tous ceux qui se prendraient à douter : l'intellectuel est un professionnel du double langage, des propos à géométrie variable et son véritable agenda – celui de l'islamisation de la France – est un agenda caché.

Le voilà donc régulièrement interdit de débats et conférences. « Dans un pays où des millions de personnes sont descendues dans la rue pour la défense de la liberté d’expression, on peut interdire de parole Tariq Ramadan, l’homme que nous adorons haïr, sans aucune justification légale », écrivaient récemment les auteurs – dont Edgar Morin – d'une tribune titrée « Accepter le débat avec Tariq Ramadan ne signifie pas être d’accord avec lui » (elle est à lire ici). Tariq Ramadan n'a jamais été condamné pour ses propos et ses écrits. Les diatribes d'un premier ministre, relayées par quelques intellectuels voulant à toute force installer la question identitaire au centre du débat public en diabolisant l'islam, peuvent-elles valoir lettre de cachet ?

Pour avoir exprimé sur Twitter son refus des appels à interdire de parole Tariq Ramadan, pour avoir participé à trois reprises à des manifestations publiques avec lui, Edwy Plenel, président de Mediapart, a été vivement pris à partie sur les réseaux sociaux (il s'en explique ici), devenant la cible de tous ceux qui ont comme obsession l'assignation à résidence (lire dans ce registre cette mine inépuisable que constitue le magazine Causeur). Les staliniens avaient forgé l'accusation d'« hitléro-trotskystes » puis de « titistes ». Nos nouveaux identitaires ont trouvé la leur : « islamo-gauchistes ».

Mais oublions ces fanatiques du ressentiment et de l'exclusion pour en venir à l'essentiel. Que dit Tariq Ramadan ? Quelle est cette place singulière qu'il occupe dans le débat intellectuel sur l'islam ? Pourquoi a-t-il un tel écho auprès de musulmans ? Que dit-il de la quasi-absence des Français musulmans du débat public et de leur exclusion du champ de la représentation politique ? Ces questions sont posées de longue date par nos abonnés dans le Club de Mediapart et déclenchent de « francs débats », comme disent les diplomates. Dernière illustration : ce billet du 29 mars d'un fidèle abonné de la première heure, Roger Evano, aussitôt suivi de près de 350 commentaires : c'est à lire ici. Ce n'est qu'un exemple tant les billets de blog et les commentaires ont été nombreux, pas seulement sur Tariq Ramadan mais aussi sur la place de l'islam et ses évolutions.

Comment faut-il considérer Ramadan ? Comme un héraut de la modernisation de l'islam, ou comme un intellectuel simplement conservateur voire ultra-conservateur ? Comme celui qui contribue à donner enfin une visibilité à des communautés musulmanes reléguées dans les marges ? Ou comme un intellectuel en carton, simple prédicateur et showman attentif à sa notoriété ? Toutes ces questions, l'équipe de Mediapart en débat également de longue date. Les avis sont divers, et même divergents. Tant mieux ! La diversité de la rédaction de Mediapart, son pluralisme, ses approches différentes du fait religieux et de ses traitements auraient sans doute mal supporté une approche, pire encore un point de vue, monolithique.

Comme souvent à Mediapart, de nos débats rédactionnels internes surgissent des idées et des envies d'enquête. Qui a en tête vingt années d'interventions publiques de Ramadan, qui a lu ses livres, écouté ses discours, lu ses critiques et ses procureurs ? À toutes ces questions, la meilleure des réponses est le journalisme. Et l'enquête telle que nous pouvons prendre le temps de la pratiquer. Mathieu Magnaudeix a pris l'initiative de celle-ci. Sans consigne ni feuille de route, cela va mieux en le disant… Pendant un mois de travail, il a exploré la planète Ramadan, ensuite relayé par Matthieu Suc. Le résultat est une enquête en cinq volets qui nous éclaire, nous donne les outils pour comprendre et pour débattre, enfin débarrassé des caricatures que veulent à toute force imposer les idéologues du repli. 

Les cinq volets de notre enquête publiée à partir de ce 18 avril :

1. Tariq Ramadan, enquête sur un épouvantail
2. Tariq Ramadan, l’homme aux «mille discours»
3. Tariq Ramadan, un «Zemmour à l'envers»
4. Tariq Ramadan, « gourou » devenu has been pour les djihadistes
5. Tariq Ramadan, «vitrine» consentante du Qatar

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