Russie: un responsable de Memorial est condamné à quatre ans de prison

La sauvagerie se poursuit comme si de rien n'était en Tchétchénie. Au terme d'une accusation bidon et d'un procès ubuesque, Oïoub Titiev, responsable de l'ONG russe Memorial à Grozny, vient d'être condamné à quatre ans de colonie pénitentiaire. Celle qui l'avait précédé à ce poste, Natalia Estamirova, avait été assassinée en 2009.

C'est une fois de plus la consternation chez tous les défenseurs de la justice et du respect des droits de l'homme en Russie. Le responsable en Tchétchénie de la très connue ONG russe Memorial a été condamné, le 18 mars, par un tribunal tchétchène à quatre années de colonie pénitentiaire. Cette condamnation d'une personnalité respectée vient à nouveau braquer les projecteurs sur la situation dramatique qui règne en Tchétchénie, dirigée par le satrape Ramzan Kadyrov, installé à la tête de cette petite République russe par Vladimir Poutine en 2004. 

Oïoub Titiev a été arrêté le 9 janvier 2018 pour « détention et trafic de drogue ». La police dit avoir trouvé dans sa voiture une pochette de cannabis quand tous ses proches affirment que ce sont les policiers qui ont caché la drogue dans le véhicule, selon une technique couramment utilisée (lire ici notre précédent article, de novembre 2018).

Oïoub Titiev, le 15 octobre 2018, devant le tribunal de Chali. © (Memorial) Oïoub Titiev, le 15 octobre 2018, devant le tribunal de Chali. © (Memorial)

Le tribunal est allé encore plus loin, estimant qu'il s'agissait de « possession de marijuana à grande échelle ». L'accusation est simplement grotesque pour tous ceux qui ont connu Oïoub Titiev, 61 ans, musulman, ancien sportif et entraîneur de boxe réputé en Tchétchénie. Les témoins autorisés à s'exprimer devant le tribunal ont décrit un homme qui n’a jamais bu ni fumé, souvent interrompus par les cris d'une juge en fureur. Car, au fil des audiences d'un procès qui a débuté en juillet 2018, les éléments de preuve de l'accusation se sont effondrés, donnant lieu à quelques scènes surréalistes de témoins de l'accusation se contredisant, mentant outrageusement ou reconnaissant parler sur ordre.

Surtout, ces premiers mois de procès avaient permis à Oleg Orlov, un des dirigeants de Memorial venu spécialement de Moscou, de mettre sur la place publique des affaires gênantes pour le Kremlin. Orlov a ainsi pu faire un récit détaillé de la façon dont le régime Kadyrov fait pression sur les juges, exigeant la démission de certains, demandant telle ou telle condamnation, faisant nommer ses affidés aux postes clés. Tahir Murdalov, un magistrat tentant de sauver ce qui peut l’être, avait ainsi adressé un long rapport à la Cour suprême de Russie pour en appeler à « l’intervention des plus hautes autorités du pays » afin de restaurer un semblant d’État de droit.

Le président Kadyrov ayant déclaré avant l'ouverture du procès que Titiev était « un trafiquant », la justice a donc obtempéré. « Le procès d’Oïoub Titiev était une complète parodie de justice. Le but n’était pas tant de punir que d’humilier. C’est précisément pour cette raison que les autorités ont dépeint et inculpé Oyub comme un drogué pour qu’Oyub perde non seulement sa liberté mais aussi son honneur - ce qui est très important dans la société tchétchène », estime Gerald Staberock, secrétaire général de l'Organisation mondiale contre la torture (OMCT), associée avec la Fédération internationale des droits de l'homme (FIDH) pour suivre cette affaire.

C’est au début des années 2000, qu’Oïoub Titiev s’est engagé dans plusieurs actions humanitaires en Tchétchénie et dans des villages ravagés par la guerre, avant de rejoindre l'association Memorial, d’abord comme militant puis comme employé de l’association. Après l’assassinat de Natalia Estamirova en 2009, alors responsable de l'ONG en Tchétchénie, il est devenu le chef du bureau de Grozny de Memorial.

Outre l'acharnement permanent des autorités russes et de Ramzan Kadyrov contre Memorial, la condamnation de Titiev permet d'éloigner une autre affaire dangereuse pour le satrape de Grozny: celle dite du « massacre des 27 ». C’est le journal indépendant russe Novaïa Gazeta qui a révélé le scandale. Dans la nuit du 25 au 26 janvier 2017, vingt-sept hommes ont été assassinés à Grozny par les forces armées tchétchènes. Certains étaient homosexuels, le plus jeune avait dix-huit ans. Et cette tuerie achevait une grande campagne lancée par Kadyrov visant à « punir » les homosexuels : outre les centaines d’arrestations et de cas de tortures documentés (lire ici), le régime recourait désormais à l’assassinat.

Or, et les avocats et responsables de Memorial l’ont dit et répété devant le tribunal, Oïoub Titiev travaillait sur cette affaire. « Oïoub était en train de recueillir des informations, a expliqué Oleg Orlov, et c’est après s’être adressé aux forces de l’ordre, en particulier au bureau du procureur, que la police a commencé à le menacer, ainsi que d’autres membres de Memorial ». Or cette campagne de persécution des homosexuels a repris en décembre 2018. Plusieurs dizaines de personnes présumées homosexuelles auraient été arrêtées, deux auraient été tuées après avoir été torturées, selon l’association russe LGBT Network (lire article ici).

Ce nouveau scandale avait amené, outre les grandes ONG, l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE) à s'indigner du manque d'explications de la Russie et, surtout, à dénoncer le «régime d’impunité» en Tchétchénie. Avec l'envoi en prison de Titiev, l'impunité se poursuit plus que jamais. Memorial, la seule grande association qui continuait à documenter les multiples crimes du régime, perd une fois de plus un responsable et pourrait renoncer à intervenir dans cette République du Caucase. Kadyrov aura alors tout gagné, sous l'œil bienveillant du Kremlin.

Ci-dessous, l'énoncé du jugement par la tribunal de Shali, en Tchétchénie, vidéo mise en ligne sur le site de Memorial.

D'autres réactions d'ONG à ce jugement: ici, ici et également ici.

Суд над Оюбом Титиевым: приговор © ПЦ Мемориал

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.