La presse et les gentils oligarques

Mon premier est l'Evening Standard, un formidable journal populaire qui est à Londres une institution. Mon second est un objet muséal certes défraîchi mais toujours dans les kiosques : France Soir.

Mon premier est l'Evening Standard, un formidable journal populaire qui est à Londres une institution. Mon second est un objet muséal certes défraîchi mais toujours dans les kiosques : France Soir. Ces monuments viennent d'être rachetés par deux des personnages les plus puissants et les plus mystérieux de la Russie de Poutine.

 

 

Alexandre Lebedev acquiert l'Evening Standard et y place ses deux fils. Sergueï Pougatchev s'offre France Soir et y place son fils, 23ans et de nationalité française. Histoire d'argent, de famille et de pouvoir. Les fameux oligarques russes, ceux-là même qui ne bougent pas quand sont assassinés en Russie journalistes, avocats, opposants, viennent voler au secours de la presse libre.

 

 

Promis-juré, M.Lebedev n'interviendra pas dans l'éditorial tant il admire le journalisme version Evening Standard. M.Pougatchev ne rêve que d'une chose : une rédaction indépendante. Tellement indépendante qu'il veut même embaucher 40 journalistes supplémentaires !

 


L'intérêt est moins dans le procès d'intention qui pourrait être fait aux deux hommes que dans le mystère qui entoure les causes de leur irruption sur le marché européen des médias. Influence à Londres, recyclage de fonds à Paris ? Fuite de capitaux organisée de Russie ? Préparation d'une seconde carrière à l'étranger ? Il ne peut y avoir d'affirmation en la matière tant l'opacité règne, toujours accompagnée de bataillons d'avocats que les deux hommes mobilisent pour poursuivre en diffamation les journalistes.

 


Alexandre Lebedev est un ancien diplomate, ancien du KGB expulsé de Grande Bretagne dans les années 1980, brillamment recyclé dans la banque et le business après l'effondrement de l'Union Soviétique. Sergueï Pougatchev est lui aussi banquier, très proche de Poutine avec qui il travailla à la mairie de Saint-Pétersbourg au tout début des années 1990, avant de se recycler tout aussi brillamment. Des journaux russes l'ont longtemps surnommé le « banquier secret » de Poutine, sans jamais être en mesure de prouver comment il gérerait les immenses flux financiers contrôlés par le clan du Kremlin.

 


Mais Serguei Pougatchev a d'autres particularités. Il est très proche de l'église orthodoxe (une énorme puissance économique en Russie), possède plusieurs propriétés entre Nice et Monaco, et peut-être quelques sociétés en France (il fut un moment impliqué dans une affaire de location de limousines de luxe dans le sud).

 


Serguei Pougatchev est tout aussi effacé qu'Alexandre Lebedev est exhubérant. Ce dernier, parlant un anglais parfait et un français correct, est une machine à communiquer. Branché sur une bonne partie de la jet set londonienne, il adore parler aux journalistes pour raconter sa conversion au libéralisme, son amour de l'Europe et ses réussites en affaires. Il y a dix ans, réalisant à Moscou quelques portraits d'oligarques dans le régime à l'agonie de Boris Eltsine, il m'avait fait visiter le nouveau siège de sa banque (National Reserve Bank). Marbre, design raffiné, plantes vertes, hôtesses superbes, salle à manger privé et boudoir, piscine avec grand bassin (« Je ne peux pas travailler si je ne nage pas », expliquait-il) : rien ne manquait à la panoplie de l'oligarque.

 

 


Depuis, l'homme s'est sophistiqué. Il va jusqu'à revendiquer dans le New York Times le fait qu'il n'est plus en cour au Kremlin. Alexandre Lebedev avait fait fortune sous Eltsine dans l'ombre de Gazprom et de ses circuits de financements : des circuits confisqués depuis par les hommes du Kremlin. Il lui reste quelques joyaux, dont une partie d'Aeroflot, qui n'a cessé d'être l'objet de luttes féroces.

 


L'ancien du KGB devenu « dissident » ! Il aimerait tant qu'on le croit qu'il a racheté voici deux ans (avec Mikhaïl Gorbatchev) 49% des actions de Novaïa Gazeta, l'un des très rares journaux indépendants russes, celui qui employait Anna Politkovskaïa. Et le journaliste qui dirige Novaïa Gazeta reconnaît volontiers que sa rédaction garde les coudées franches.


Face à lui, de nombreux observateurs russes citent le vieux principe : « KGB un jour, KGB toujours ». Les audaces de M.Lebedev seraient millimétrées. Il saurait s'arrêter au coup de sifflet du Kremlin. La preuve ? Il ferma du jour au lendemain un quotidien moscovite « Moskovskii Korrespondant » qui avait publié un article accusatoire contre le pouvoir.


De Sergueï Pougatchev, sauf sa proximité avec le Kremlin, nous savons beaucoup moins. Le voilà à la tête de France Soir. Il y a une vingtaine d'années, Edouard Balladur s'était battu comme un diable contre le rachat des Echos par le groupe Pearson, propriétaire du Financial Times. Cette fois, gouvernement et Elysée n'ont pas même fait une déclaration.

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