Amérique latine : ouvrez l'Europe!

Pendant que l'Union européenne contemple le nombril de ses crises politiques et institutionnelles, d'autres nous regardent. Et ils s'agacent fortement des fameuses « politiques concrètes » mises en œuvre par les 27. Depuis trois mois, les projets européens sur l'immigration inquiètent de plus en plus. Surprise : les protestations les plus virulentes ne viennent pas de pays d'Afrique noire ou du Maghreb... mais d'Amérique latine.

 

De quoi s'agit-il ? D'abord de la directive européenne sur l'expulsion des clandestins, adoptée par les gouvernements et que le parlement européen a examinée cette semaine. Ce texte prévoit, en autres, la possibilité de maintenir en centre de rétention des sans-papiers et ce, jusqu'à 18 mois sans jugement. L'expulsion sera assortie d'une interdiction de territoire européen pendant cinq ans. Deuxième volet : le pacte d'immigration que la France s'apprête à proposer.

 

Equateur, Bolivie et Brésil sont montés au front. Cette « directive de la honte », écrit le président bolivien Evo Morales, est une « violation de la déclaration universelle des droits de l'homme de 1948 ». Un texte indigne qui organise « les emprisonnements sans jugement ». Rafael Correa, président équatorien, se bagarre depuis un an contre l'enfermement de l'Europe. Ce parfait francophone, ancien étudiant à Louvain et marié à une Belge, s'était rendu, en juillet 2007, dans un centre de rétention à Bruxelles pour marquer son soutien à une jeune femme et à sa fille de 11 ans menacées d'expulsion.

 

La semaine dernière, c'est le ministre des affaires étrangères brésilien, Celso Amorim, qui a profité de sa présence au sommet européen en Slovénie pour prendre à partie l'Espagne. Menaçant d'une « crise diplomatique », il s'est insurgé contre le harcèlement des candidats à l'immigration. Les Espagnols multiplient les procédures : plus de 3.000 Brésiliens ont été expulsés en 2007, près d'un millier depuis le début de l'année.

 

Selon les estimations de la commission européenne, 300.000 Boliviens, 100.000 Equatoriens et près de 200.000 Brésiliens vivraient en Europe, dont une forte proportion de clandestins. « Jusqu'à la fin de la Seconde guerre mondiale, des dizaines de millions d'Européens sont partis aux Amériques (...) sans visas ni conditions imposées par les autorités. Ils furent toujours les bienvenus », écrit Evo Morales.

 

Les pays andins, qui sont en train de négocier avec l'Union européenne, un « accord d'association », traité de libre échange commercial, menacent de suspendre les discussions.

 

Le Brésil, de son côté, s'étonne de se voir proposer un « partenariat stratégique » par l'Europe (il doit être conclu en décembre) et, dans le même temps d'assister au bouclage des frontières européennes. Que l'Europe se ferme complètement et l'Amérique latine ira voir ailleurs. En Asie, par exemple.

 

Article paru dans l'hebdomadaire « Marianne », le 21 juin.

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