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Billet de blog 24 juin 2010

Jean-Luc Hees ou la méthode «Casse-toi pauv'con!»

Jean-Luc Hees: «Je ne m'appelle pas Raymond Domenech.» Il n'est pas plus Anelka. Le patron de Radio France fait plutôt dans la geste sarkozyenne du «Casse-toi pauv'con !». Ou comment la vulgarité autorise à faire un espace privé de ce qui est un service public.

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Jean-Luc Hees: «Je ne m'appelle pas Raymond Domenech.» Il n'est pas plus Anelka. Le patron de Radio France fait plutôt dans la geste sarkozyenne du «Casse-toi pauv'con !». Ou comment la vulgarité autorise à faire un espace privé de ce qui est un service public.

Il faut lire de près l'entretien de Jean-Luc Hees accordé au Monde et par lequel il congédie par voie de presse (puisqu'il n'a pas daigné le recevoir) l'humoriste Stéphane Guillon. Il n'y a pas que la brutalité hautaine derrière un professionnalisme de façade. On ne fera pas l'injure à Jean-Luc Hees de le juger comme le «caniche» de celui qui l'a nommé, Nicolas Sarkozy. On veut bien tenter de le croire quand il assure ne pas subir interventions et coups de téléphone du président, bien que son insistance à l'affirmer– jusqu'à dire «C'est même déstabilisant» – laisse naître une légère suspicion.

Donc, juré, le limogeage impromptu de Guillon ne relèverait en rien de la politique. Mauvaise audience, donc? Non, deux millions d'auditeurs, c'est un carton. Protestations outrées d'auditeurs ou d'associations diverses? Pas plus. Condamnations en diffamation à répétition? Toujours pas.

Alors quoi ? Une haine, une haine toute personnelle, une rage froide qui emporte le président de Radio France et qui l'amène à engloutir une radio de service public, France Inter, dans un différend privé qui tient du règlement de comptes. «J'ai un certain sens de l'honneur; je ne peux accepter que l'on me crache dessus en direct», assène-t-il. Certes, mais sa fonction de patron l'oblige, justement, à désamorcer habilement les conflits de personnes pour qu'ils ne mettent pas en danger toute une entreprise.

Jean-Luc Hees parle dans cet entretien comme Nicolas Sarkozy. Même rapport au pouvoir, même relation à ceux qu'il dirige, mêmes expressions. Le mimétisme est stupéfiant. Tout comme Sarkozy aime expliquer combien sa fonction présidentielle est lourde, Jean-Luc Hees attaque en préambule: «C'est beaucoup de boulot! Je suis responsable de 4.500 personnes, cinquante antennes, deux orchestres, un chœur, deux maîtrises.»

Deuxième figure sarkozyste : reconnaître des erreurs pour mieux passer en force. Interrogé sur les votes de défiance à l'encontre de Philippe Val, patron de France Inter, Hees explique: « C'est vrai qu'il y a parfois eu des maladresses. Qui n'en commet pas? Mais, dans un an, M. Val n'agira pas de la même façon.»

Troisième exercice sarkozyste : l'appel à la «réalité», sur le registre «moi, je connais les gens», et au mouvement. En langage Hees, cela donne: «Cette inquiétude ne correspond pas à la réalité. Il n'y a pas de grands chambardements à France Inter. La mécanique d'une grille est compliquée. Il faut bouger car il y a des émissions qui ne marchent pas bien.»

Et enfin, l'essentiel, le ressort du fonctionnement sarkozyste : la relation personnelle, le «pour» ou «contre» moi. Enervement à la clé, nomination ou limogeage à l'horizon. «Si l'humour se résume à l'insulte, je ne peux le tolérer pour les autres mais aussi pour moi.» «Cette tranche d'humour est un échec. Elle a montré une grande misère intellectuelle, dont je ne m'accommode pas. Ce qui ne fait pas rire à 7 h 55 ne me fera pas plus rire à 3 heures du matin.»

Nous sommes là dans le registre du «Casse-toi pauv' con», grand classique du sarkozysme :

Ou dans celui, équivalent, du «C'est toi qui a dit ça ? Ben, descends un peu le dire ici... Allez, viens, viens!». C'est ici justement:

© 

De la même manière que Sarkozy n'a cessé de privatiser la fonction présidentielle, Jean-Luc Hees règle ses inimitiés personnelles par des coups de hache dans les grilles de programme et des licenciements. On ne voit guère quel projet éditorial – il n'a pas été présenté aux personnels de la station – justifierait de telles décisions. On voit bien en revanche comment des coups de sang relevant d'humeurs privées bousculent ce qui est, jusqu'à nouvel ordre, un service public et non la radio privée de Jean-Luc Hees et pas plus une radio d'Etat.

« La suspicion que l'on porte à mon encontre est une paresse intellectuelle», rétorque-t-il à ceux qui pointent ses liens de dépendance envers le président de la République. D'où son obstination à faire du cas Guillon un règlement de comptes privé. C'est un autre effet pervers de ce choix initial – être nommé par le président de la République –, un choix assumé, par lui comme par Philippe Val, et qui est en train de les entraîner tous deux par le fond.

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