Clearstream. Présomptions

«Passé les bornes, il n’y a plus de limites.» La formule utilisée par Georges Pompidou s’applique au camp présidentiel. Depuis vingt-quatre heures, un sidérant spectacle se déroule qui pulvérise toutes les digues qui protégeaient jusque-là un principe de notre République : l’indépendance de la justice. Mais l’affolement est là. Le procès Clearstream menace de faire voler en éclats la droite et de se retourner contre l’un de ses instigateurs, Nicolas Sarkozy.

«Passé les bornes, il n’y a plus de limites.» La formule utilisée par Georges Pompidou s’applique au camp présidentiel. Depuis vingt-quatre heures, un sidérant spectacle se déroule qui pulvérise toutes les digues qui protégeaient jusque-là un principe de notre République : l’indépendance de la justice. Mais l’affolement est là. Le procès Clearstream menace de faire voler en éclats la droite et de se retourner contre l’un de ses instigateurs, Nicolas Sarkozy.

 

C’est une fois de plus un coup de sang présidentiel qui a donné le signal. Nous le savions depuis des années : Nicolas Sarkozy est décidé à faire de ce procès «un croc de boucher» pour y pendre son adversaire Villepin. Jeudi soir, interviewé par TF1 et France 2, le président – comme deux semaines plus tôt au Brésil – est entré en une noire fureur.

 

Oubliant sa fonction présidentielle, piétinant la présomption d’innocence, mentant sur son rôle de président du Conseil supérieur de la magistrature, sa constitution de partie civile et non son dépôt de plainte, le Président a montré sa détermination à passer, quel qu’en soit le prix pour nos institutions et nos libertés. Il donne ainsi raison à son adversaire Dominique de Villepin qui dénonçait «l’acharnement d’un homme » et assurait que le Président-partie civile pesait «de tout son poids institutionnel».

 

Interrogé sur Clearstream, le président pouvait (devait) faire une simple réponse : ne pas commenter un procès en cours et renvoyer à ses seuls avocats le soin d’exprimer ses intérêts de partie civile, une situation déjà sans précédent sous la Ve République. Michèle Alliot-Marie, ministre de la justice, l’a dit d’une phrase ce vendredi : «Pas de commentaires sur une affaire en cours.»

 

Ce n’est pas le choix de Nicolas Sarkozy qui a voulu ainsi s’inviter à l’audience selon son bon vouloir (sa qualité de Président le protège par ailleurs de toute convocation ou audition comme témoin). C’est une situation extraordinaire et dont les multiples dangers sont pris au sérieux au sein même de la majorité. Gérard Longuet a justement rappelé l’affaire de Broglie et le ministre Poniatowski menacé de la Haute cour pour avoir, lui aussi, piétiné le principe de présomption d’innocence. Bernard Accoyer, président de l’Assemblée nationale, a rappelé que ce procès ne devait se tenir «qu’en un seul lieu, le prétoire».

 

Car à cette privatisation de la justice, presque assumée publiquement lors de l’interview new-yorkaise, répondait au même moment un coup de théâtre à l’audience. Imad Lahoud, devant la présentation de notes de frais détaillées, reconnaissait devant le tribunal qu’il avait rencontré régulièrement à partir de février 2004 et en 2005 l’un des plus proches collaborateurs de Nicolas Sarkozy, François Pérol. Ainsi dans cette période où Imad Lahoud est accusé de falsifier les fichiers pour y introduire le nom de Sarkozy, il était en contact régulier avec un proche du Président !

 

Les pièces sont au dossier. On peut estimer qu’il s’agit là d’une information capitale, troublante à tout le moins. Rien n’autorise, à ce stade, à dire que lors de ses rendez-vous (une quinzaine en tout !), Pérol et Lahoud ont évoqué l’affaire Clearstream. Mais rien n’interdit de le penser, et de le penser très fort connaissant la personnalité de Lahoud. Or si c’était le cas, d’autres questions se posent en chaîne puisque s’effondrent plusieurs explications avancées par Nicolas Sarkozy.

 

Alors ? Alors rien. Mediapart a publié l’intégralité de l’ordonnance de renvoi devant le tribunal correctionnel rédigée par les deux juges d’instruction (voir notre dossier ici). Nous avons publié le réquisitoire du procureur de Paris, Jean-Claude Marin. Nous avons publié de nombreux autres documents. Rien. A aucun moment, il n’est fait mention de ces rencontres. Le nom de François Pérol n’est jamais cité. Magistrats instructeurs et parquet n’ont pas retenu cette information. Ils ne se sont pas plus interrogés sur les perspectives nouvelles qu’elle pouvait ouvrir. Ils ne se sont pas plus demandé si de nouvelles présomptions pouvaient naître de ces quinze rencontres.

 

Dans une enquête minutieuse publiée avant l’ouverture du procès, Fabrice Lhomme et Fabrice Arfi ont pointé les lacunes, les oublis, les impasses et les partis pris de l’enquête (à lire ici). Combinés aux pressions répétées du président de la République, tout cela laisse entrevoir le pire. Une justice mise à bas pour protéger les acteurs d’un scandale d’Etat.

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