Sarkozy, «Le Point» et le journalisme de gouvernement

L'hebdomadaire «Le Point» fait cette semaine sa couverture avec un interminable entretien de Nicolas Sarkozy. Rien à en retenir sauf deux choses: l'ex-chef de l'Etat s'attribue avec modestie le surnom de «tour Eiffel» ; le journalisme de gouvernement se porte au mieux puisque aucune question n'est posée sur les multiples enquêtes judiciaires en cours et les procès qui attendent l'intéressé! A ce sujet, retrouvez nos enquêtes dans Mediapart.

Nicolas Sarkozy a enregistré deux lourdes défaites judiciaires ce mois d'octobre qui le rapprochent de plusieurs procès devant le tribunal correctionnel (lire le détail ici). L'ancien chef de l'Etat a donc décidé de communiquer et il le fait en version panoramique dans l'hebdomadaire Le Point. C'est un entretien fleuve sur le modèle «la vie, la mort, le monde, Dieu et moi». Nicolas Sarkozy ne s'est pas seulement attribué le surnom de «tour Eiffel» ; il contemple et analyse le monde depuis les hauteurs éthérées de son nouveau rôle de composition, celui de vieux sage.

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Le voilà féru de démographie, passionné d'Asie, inspiré aux meilleurs sources philosophiques, dissertant des passions humaines et délivrant quelques haïkus fulgurants. Du type: «C'est la vie qui est tragique ! Elle se termine toujours mal». Il n'est certes pas faux de dire que nous mourrons tous un jour... Ce traité de sagesse et de philosophie politique, alimenté de quelques pesantes auto-justifications, fera rire tous celles et ceux qui ont suivi -même de très loin- les quarante années de vie politique de Nicolas Sarkozy.

Mais le plus consternant n'est pas tant que l'ancien président peaufine cette posture de penseur des nouvelles complexités du monde, même si cela a peu de chances de convaincre les juges à son chevet. Il est que des confrères journalistes se prêtent à l'exercice avec un ancien chef de l'Etat aujourd'hui cerné par les scandales financiers, les affaires judiciaires, et sur-occupé avec ses avocats par des batailles procédurales sans fin contre les enquêteurs et les juges.

Comme souvent dans ce type d'entretien, les questions sont plus intéressantes que les réponses, tant elles nous dévoilent ce que peut être un journalisme de révérence, toujours enclin à réhabiliter des pouvoirs ou des responsables discrédités. De ces questions, dont le seul objet est de tenter de relégitimer la parole sarkozyste, en voici quelques exemples:

- «Vous semblez ne jamais avoir autant arpenté le monde…»
- «Le temps de l'Occident est-il véritablement passé ?»
- «Vous-même, êtes-vous universaliste ?»
- «Qu'est-ce qu'un leader, selon vous ?»
- «Vos cadets en politique ont-ils le sens du tragique ? Car la politique, c'est la tragédie, non ?»
- «Cette curiosité pour les affaires du monde devrait vous inciter à diriger une organisation internationale, non ?»
- «Que lisez-vous en ce moment ?»

En voilà une confrontation ! Le lecteur aura beau tourner les pages, lire et relire: rien, pas une question, une seule, sur l'avalanche d'affaires judiciaires qui implique Nicolas Sarkozy, à une échelle jamais vue sous la Ve République.

Il est vrai que Franz-Olivier Giesbert, ancien directeur du Point demeuré éditorialiste et autorité tutélaire de l'hebdomadaire, a de longue date signifié son mépris absolu pour les juges et les journalistes. Petit fou des rois qui nous gouvernent et ayant fait de l'impertinence de salon son fonds de commerce, FOG, comme on dit, déteste l'enquête journalistique, les «Torquemada de la presse», et la tyrannie de la «transparence». Cela n'avait pas empêché le journal qu'il dirigeait de lancer l'énorme manipulation de ce qui allait devenir l'affaire Clearstream... mais c'est une autre histoire.

Pour mieux pourfendre ce journalisme haï, FOG en vient même à voler au secours de son meilleur ennemi, Jean-Luc Mélenchon. Dans un récent éditorial consacré aux perquisitions visant la France insoumise et ses dirigeants, il s'indignait une fois de plus contre cette «petite coterie journalistico-judiciaire ayant droit de vie et de mort sur les élus», «tribunal populaire permanent qui condamne, comme pendant la Terreur de 1793, à la tête du client». Oui, il ose tout FOG...,  comme par exemple de décréter qu'Edwy Plenel, «autoproclamé grand justicier national» est bien «le chef de tout ça», ce qui réjouira sans aucun doute les policiers et magistrats. Ainsi que les quarante-cinq journalistes de Mediapart, déjà traités de «sbires» par Manuel Valls, avant d'être qualifiés de «pantins» par Jean-Luc Mélenchon, appellation reprise par FOG.

Qu'une des supposées «figures» du journalisme français (il a après tout dirigé successivement le Nouvel Observateur, Le Figaro, Le Point) en vienne ainsi à piétiner rageusement les valeurs de son métier en dit long sur l'affaissement du débat public. L'entre-soi des chroniqueurs de cour et des responsables politiques ne saurait être dérangé par un journalisme d'information et d'enquête.

Alors juste pour rappel, cet «état des lieux» judiciaire qui concerne Nicolas Sarkozy:

- Renvoyé devant un tribunal correctionnel dans l’affaire dite Bygmalion de financement illégal de sa campagne présidentielle de 2012. Le 25 octobre, la cour d’appel de Paris a rejeté les recours déposés par Nicolas Sarkozy et confirmé l’ordonnance de renvoi.

- Renvoyé devant un tribunal correctionnel pour corruption active et trafic d’influence pour avoir cherché à obtenir d’un haut magistrat des informations confidentielles sur un autre dossier, l’affaire Bettencourt, dans lequel il était cité, en échange de son intervention pour une nomination. Un des recours formés par Nicolas Sarkozy a été rejeté le 8 octobre par la cour d’appel.

- Mis en examen dans l’affaire du financement libyen présumé de sa campagne présidentielle de 2007 pour corruption passive et recel de détournement de fonds publics libyens. 

Retrouvez ci-dessous nos dossiers:

Notre dossier: le scandale Bygmalion

Notre dossier: l’argent libyen de Sarkozy

Affaire Paul Bismuth: Sarkozy renvoyé en correctionnelle

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