Marianne au service de la contre révolution arabe (et réciproquement :-))

En France, depuis deux ans, au nom d’une prétendue « lutte contre le terrorisme », la coopération entre l’extrême-droite islamophobe et les princes saoudiens et émiratis n'a cessé de s’affirmer. Marianne et Valeurs actuelles en sont deux des vecteurs les plus actifs.

 

La coopération en France entre l’extrême-droite islamophobe et les princes saoudiens et émiratis ne cesse de s’affirmer depuis deux ans. Au nom d’une prétendue « lutte contre le terrorisme », l’axe Riad-Abu Dhabi, moteur de la contre-révolution arabe n’est pas à l’oeuvre seulement en Egypte et en Libye où, en la personne du  maréchal Haftar, il s’efforce d’installer au pouvoir un régime proche de celui d’Abdelfatah Sissi. En France, il est largement parvenu à mobiliser le soutien du président français Emmanuel Macron mais également celui de l’extrême-droite de Marine Le Pen. Tous communient dans une même criminalisation de «l’islam politique». 

 Pour l’Arabie et les Emirats, l’enjeu est  avant tout de saborder les révolutions démocratiques arabes, qui, ne cessant de s’étendre, constituent un danger de premier plan pour l’ordre autoritaire qu’elles portent à bout de bras à grand renfort de pétrodollars.  

 Dans cette entreprise de propagande, il s’agit, depuis le spectaculaire boycott et embargo lancés en juin 2017 par l’Arabie et les Emirats contre le Qatar, de faire payer à ce dernier d’avoir pris parti pour les révolutions arabes et de soutenir en conséquence les Frères Musulmans qui en ont été dans un premier temps, en Egypte et en Tunisie notamment, les principaux bénéficiaires. Le fugitif soutien  aux révolutionnaires syriens ( qui menaçaient un régime allié de Téhéran) ayant pris fin après le rétablissement des relations entre Damas et les Emirats, l’option du printemps arabe ne recueille plus dans le Golfe que le soutien des Qataris. 

 Si les islamistes ont longtemps été la principale force politique organisée à constituer une alternative aux dictatures arabes, ils ne sont plus aujourd’hui les seuls acteurs des nouvelles vagues protestataires, que ce soit en Irak, en Algérie ou au Liban. Mais discréditer ces soulèvements en les présentant comme une menace islamiste,  offre le double avantage de barrer toute ouverture démocratique dans la région et, ce faisant, toute initiative politique des Frères Musulmans pour s’inscrire dans le jeu démocratique. C’est à ce titre que la propagande contre-révolutionnaire saoudo-émiratie trouve un allié de poids dans l’islamophobie qui travaille les sociétés européennes. Et pour l’extrême droite et un large spectre politique français, gouvernement inclus, il s’agit de  cultiver très cyniquement les pulsions islamophobes qui traversent la société et qui sont, désormais, l’un des principaux terrains de la surenchère électorale.  

 L’entreprise éditoriale puis cinématographique  des “Qatar papers” menée depuis avril 2019 par a constitué la première salve de propagande tirée par  cette alliance régionale nouvelle. Bien que le Qatar ne soit associé au financement que d’à peine un pour cent des lieux de culte français et soit très loin d’avoir réussi à assurer la moindre emprise  sur les musulmans de France, l’Emirat y a été présenté, dans l’ouvrage puis dans le film réalisé avec notamment le soutien de l’assemblée nationale française, comme étant le nouveau vecteur de la radicalisation de l’Islam de France

 Cette campagne prend aujourd’hui un nouveau tour avec l’attaque menée par Atmane Tazmagart, ex journaliste licencié de France 24 pour avoir tenu  sur une chaîne proche du Hezbollah et de la Syrie (Mayadeen) des propos jugés conspirationnistes et antisémites. Atmane Tazmagart a été depuis lors recruté par le  “Centre des Etudes du Moyen Orient” (CEMO), une officine fondée et dirigée par le député égyptien Abderrahim Ali, thuriféraire du maréchal Sissi chargé de promouvoir son image en France et en Europe, qui diffuse notamment  le site “Le portail”. Abderahim Ali a régulièrement tenté d’associer Marine Le Pen à ses entreprises. Dans Marianne (13/12/19), Atmane Tazmagart publie un article, repris dans Valeurs actuelles,  accusant le Qatar d’encourager les musulmans à former en France des  listes communautaires pour les prochaines élections municipales. Les “preuves” de cette collusion  reposent sur des propos que j’aurais tenus lors d’une conférence prononcée le 18 octobre 2019 au CAREP, centre de recherche affilié au Centre Arabe de Recherche et d’Etudes Politiques de Doha, dirigé par le chercheur Salam Kawakibi et  dont j’assume (tout à fait bénévolement) la présidence du Conseil d’Administration. Ni la retransmission intégrale de la conférence, ni son compte rendu ne  laissent pourtant le moindre doute  sur le sens de mes propos. Dès la parution des premières accusations de Ian Hamel, j’avais d’ailleurs très catégoriquement  réagi, en m’étonnant que l’on puisse me faire tenir des propos si parfaitement contraires à la position que j’ai toujours assumée sur la question. Car le plus drôle, ou le plus triste,  ou le plus dérisoire est non seulement que deux hebdomadaires considèrent que ces quelques phrases auraient suffi à affecter profondément à elles seules la scène musulmane de France. C’est plus encore que, ces quelques phrases... je ne les ai jamais prononcées, jamais au grand jamais, ayant toujours condamné sans la moindre réserve l’idée de former de telles listes communautaristes. A la question posée sur le sens de la formule « il faut taper aux urnes », j’avais d’ailleurs précisé, comme en témoigne le compte-rendu de ma conférence :  “ Quel que soit le degré d’implication des formations politiques dans la poussée islamophobe – la gauche se rapprochant inexorablement de l’extrême-droite – celles-ci devraient être plus systématiquement rappelées aux pertes que leurs concessions électoralistes à l’extrême-droite pourraient leur occasionner. Cette démarche devrait être non point seulement celle de l’électorat musulman – où le taux d’abstention est souvent élevé – mais de tous ceux – de toutes croyances, y compris l’athéisme – qui condamnent cette dérive et devraient le faire plus systématiquement sentir à leurs élus de tous bords”. 

Marianne a néanmoins renouvelé ces accusations incongrues. A la manoeuvre cette fois, l”ineffable Jean Pierre Marongiu,  celui qui a ….côtoyé les dirigeants de Daesh au sein des geôles qataries où la conduit un différent commercial etc…. Faisant fi de l’évidence limpide des faits, Marongiu  étale impunément son imagination revancharde. Mais ni Marianne ni Valeurs actuelles – ni la clique des « Emiratés » qui les a recrutés - ne respectent la réalité ou les faits, surtout lorsqu’ils sont si parfaitement incompatibles avec leur vilain agenda sectaire. 

Espérons que les Emiratis rémunère bien les hebdomadaires qui diffusent de telles inepties. Parce que ces inepties achèvent de les discréditer. Et parce qu'elles  achèvent de fourvoyer leurs lecteurs dans l’impasse de si pitoyables  élucubrations !  (16 décembre 2019) 

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