L'islam politique, la mauvaise cible des Occidentaux

L'hostilité obsessionnelle des occidentaux à l'égard de l'Islam politique est au coeur de leurs contre performances politiques au Maghreb comme au Proche Orient

François BURGAT, article paru dans  Le Monde (27 février 2020) 

Que sont les islamistes devenus ? Ont-ils été victimes de la tempête contre-révolutionnaire lancée contre ceux qui, il y a un peu moins de dix ans, avaient eu l’impertinence de rafler la mise des premiers scrutins libres du Printemps arabe ? Ou bien ont-ils été discrédités par les excroissances jihadistes que la répression a contribué à faire sortir de leurs rangs ?  A en croire les voix les plus sonores, les adeptes d’Hassan al Banna, le fondateur, en 1928, des Frères Musulmans seraient défaits militairement en Egypte, invisibles dans le Hirak algérien, phagocytés en Tunisie par leur proximité du pouvoir ou leur crainte paradoxale de l’exercer. Et ils seraient, au Liban, en Irak ou au Soudan, dès lors qu’ils sont en posture de pouvoir, menacés par “la jeunesse révolutionnaire”. Dans l’inconscient occidental - tout comme, il est vrai, dans la diplomatie de la France, pas seulement en Libye - plane ainsi la conviction terriblement simplificatrice que seule leur disparition permettrait d’envisager un monde apaisé. La réalité, plus contrastée, pourrait s’articuler en quatre ou cinq nuances. 

Plus que jamais il est difficile de parler au singulier de l’islam politique. Les courants légalistes, capables et désireux de former des majorités de gouvernement sont certes aujourd’hui confrontés à une puissante réaction contre-révolutionnaire. Mais ils sont loins d’avoir disparu des scènes ou des urnes du Maghreb ou du Proche-Orient. Leur part de marché devrait plutôt s’exprimer en termes d’une “omniprésente diversité”. En 2018 et 2019, au Liban en Irak  ou en Tunisie, dans des contextes fondamentalement différents, ils sont encore régulièrement sortis en tête des scrutins “post-printaniers”. Mais la meilleure preuve de la résilience de l’islam politique réside sans doute dans l’acharnement obsessionnel que déploient très sélectivement contre lui les défenseurs régionaux de l’ordre autoritaire arabe. Ces derniers en effet savent mieux que quiconque que - bien davantage que ses rivaux salafistes plus faciles à instrumentaliser - c’est bien le  courant des Frères musulmans qui constitue la première menace à leur pérennité. Derrière le dénigrement de “l’islam” politique, l’ennemi des autocrates est bien plutôt ... “l’alternance” du même nom ! A bien des égards, comme a osé l’énoncer quelques semaines avant sa mort l’ex-général d’aviation Philippe Gunet, passé du renseignement à la diplomatie militaire dans une tribune publiée en forme de conclusion de sa longue trajectoire dans le renseignement et la diplomatie, l’idée s’instaure irrésistiblement que c’est “la démocratie” qui pourrait bien ainsi être devenue aujourd’hui la “première victime de la lutte contre l’islam politique”(1). Et l’Occident “démocrate” serait ainsi en train de se tromper dangereusement de cible ! 

 N’oublions pas ensuite que ce courant légaliste est traversé de profondes évolutions. En particulier, comme l’illustre le pionnier tunisien Ennahda, sa communication est de moins en moins “islamique” et de plus en plus... “politique”. Ou plus exactement, les objectifs de l’agenda “islamiste” issu de l’école des Frères sont  beaucoup plus explicitement profanes et banalement démocratiques que les limites religieuses et dogmatiques dans lesquelles ses adversaires ont toujours souhaité l’enfermer. 

Lorsqu’il passe ou participe à la case du pouvoir (en Iran, en Irak, ou au Liban avec le Hizbollah), l’islam politique n’est bien sûr jamais à l’abri (comme l’a montré l’expérience soudanaise, même si Omar Al-Bachir ne puisait plus, de très longue date, sa légitimité dans les ressources de l’Islam politique) d’inévitables dérives autoritaristes inhérentes à tout pouvoir au long cours. Mais, ni en Tunisie ni en Egypte, ses contre-performances sur ce terrain ne peuvent se comparer avec celles des régimes “laïques” qu’il a combattus. Ni dans l’Egypte de Morsi ni dans la Tunisie de Ghannouchi ne s’est abattu “le règne de la charia” tant de fois prédit par les cassandres. Les systèmes nés de la contribution des islamistes au pouvoir n’ont nulle part empêché aussi efficacement que leurs prédécesseurs (durablement protégés pourtant par les Occidentaux au nom de leur “laïcité”) l’expression en leur sein de forces capables de les contester. Ce fut plutôt (avant qu’en Egypte ne se déploie la violence infinie de la contre-révolution “laïque”) le triomphe d’une vieille règle très profane : celle du “Politics, as usual”. 

 Le carburant de l’affirmation identitaire islamiste étant de nature avant tout réactive, sa capacité de mobilisation est bien évidemment appelée à s’affaiblir et, un jour, à disparaître. Mais cette heure-là, que l’on peut parfois pressentir, pas seulement en Iran, semble encore bien loin d’avoir sonné. Notamment parce que la poussée islamophobe qui travaille le Nord européen aboutit paradoxalement à remobiliser les ressources identitaires (“islamiques”) de son interlocuteur du Sud.

Face à la surenchère anxiogène, il faut donc impérativement rappeler pour conclure une donnée primordiale : si, sur les scènes politiques de l’ex-périphérie coloniale de l’Europe, le lexique de la religion musulmane devait un jour se démonétiser, les crispations qu’il suscite en Europe n’en appartiendraient pas pour autant au passé. Pas plus qu’une défaite électorale du Hamas - dont les Israéliens prétendent qu’elle est (sous prétexte d’une reconnaissance inachevée)  la condition première de l’acceptation de leur “paix” dictat - ne mettrait fin à la résistance palestinienne. Quel que soit le lexique - profane ou religieux, nationaliste ou transnational - qu’utiliseront demain les sociétés du Sud, celles-ci continueront très légitimement à affirmer leurs droits et ce faisant, à contester les privilèges en tous genres acquis par l’Europe au faîte  de sa puissance coloniale d’abord, impériale ensuite. 

Pourquoi dès lors continuer à se tromper de cible ? 

 

(1)  https://orientxxi.info/magazine/la-democratie-premiere-victime-de-la-guerre-contre-l-islam-politique,2841

 

 

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