Les  “territoires conquis de l’islamisme” entre fausses révélations et vrais dégâts.

En France, la stigmatisation et la marginalisation des Français de confession musulmane fabriquent des ghettos - Rougier préfère les rebaptiser “micro sociétés” ou “éco-systèmes - où s’instaure une contre culture salafiste de rupture et de rejet du milieu national. Est ce vraiment une surprise ? Est ce vraiment la faute "du salafisme" ?

 

N’existe t-il pas d’autres façons d’honorer les victimes du terrorisme que d’exacerber  les problèmes qui l’ont nourri ?

Lorsque, à partir du 8 janvier, l’ouvrage “Les territoires conquis de l’islamisme” (PUF)  dirigé par Bernard Rougier sera lu par quelques centaines de citoyens attentifs, dans tous les cas,  le cerveau de millions d’autres aura déjà été saturé par les flots de la communication (de Valeurs actuelles à France Culture)   qui ont précédé sa parution. Avant même sa publication, la promotion faite à l’ouvrage est, en effet, en passe de remporter un premier succès : elle a remis l’obsession islamophobe des Français à ce premier rang  que les inquiétudes légitimes des futurs retraités de toutes confessions étaient parvenues à lui confisquer. Dans la vieille tradition des “pompiers pyromanes”, le directeur de l’ouvrage n’exploite en fait qu’un  filon très connu: il consiste à présenter sur un mode anxiogène, en les hypertrophiant, les conséquences d’un dysfonctionnement du vivre ensemble hexagonal aussi patent qu’il est ancien. Et d’omettre - avec une insolente irresponsabilité-  de le dénoncer comme tel ou de s’interroger lucidement sur ses causes. Et encore moins, bien sûr - même si la vilaine manière consistant à exploiter d’une main la fracture que l’on creuse de l’autre est ici particulièrement patente - de s’englober dans  les dites causes. 

 

  Que prétend démontrer cette enquête ? Que nous disent ces  acteurs que l’auteur a d’ailleurs préféré ne pas rencontrer, autrement que par le biais de ses étudiants “issus des quartiers”, dont il faut espérer qu’ils savaient tous  exactement dans quelle entreprise ils s’étaient engagés ? Elle nous dit ou plus exactement elle nous confirme - car tout cela est parfaitement connu de bien longue date -  que la machine française à stigmatiser et à marginaliser ses citoyens de confession musulmane fabrique des ghettos sociaux au sein desquels s’instaure une contre-culture salafiste de rupture et de rejet de  l’environnement national. Ces ghettos, l’auteur préfère les rebaptiser “micro- sociétés” ou “éco-systèmes”. Il prétend également être le premier à les avoir découverts ! L’affirmation (au magazine “Le Point”, que “Valeurs actuelles” s’empresse bien sûr de reprendre,  après que BFMTV en ait fait ses choux gras) ne manque pas d’humour : personne avant lui n’aurait osé lancer de telles recherches sur le développement du salafisme dans les banlieues, de peur “d’alimenter le vote d’extrême droite ! (sic) :-). Ah bon ? Tiens donc, voilà bien une prudence  qui a du complètement échapper aux lecteurs des milliers de pages péremptoires écrites sur le sujet ! :-)    

 L’entreprise de  Bernard Rougier est néanmoins bien loin d’être complètement inutile.  Si l’on prend le temps de suivre son raisonnement jusqu’au bout, les réponses que très lucidement   il propose “pour en sortir “ (créer des substituts au lien religieux et pour ce faire re-créer ce lien social que la société n’a jamais pris le temps de nouer)  corrigent en quelque sorte, fut-ce peut-être involontairement, les biais essentialistes du reste de sa démarche : tiens donc, la faute originelle ne serait donc pas simplement celle du salafisme ?  :-)  (Paru dans "Libération" le 8 janvier 2019)

 

 

 

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