En m’amputant d’une bonne part de ma légitimité à critiquer les promoteurs du courant islamophobe qui s’affirme aujourd’hui en France, l’article de Jocelyne Cesari, publié par Orient 21 le 15 juin sous le titre “Islamophobie et guerre des cultures : l’affaire Florence Bergeaud Blackler” me porte (ainsi qu’à Souhail Chichah, dont J. C. a cru pouvoir ignorer la co-signature des articles incriminés) un tort direct et considérable. Sans préjuger de la nécessité de démonter plus structurellement les tenants et les aboutissants d’une “analyse” écrite par J.C. en ignorance manifeste de cette scène française dont elle s’est éloignée depuis plusieurs décennies, je tiens à réagir ici très brièvement. (Je m’appuie sur la forme où l’article a été rendu public et donc sans préjuger des explications données par la suite par J. C. sur “ce qu’elle avait réellement voulu dire”.)
Droit de réponse
Un peu comme l’ont été longtemps les productions hollywoodiennes qui renvoyaient dos à dos les cow-boys et les indiens ou, plus récemment, les roquettes du Hamas et les missiles de l’armée israélienne, cet article, qui pour l’essentiel ne prend appui que sur le narratif d’un seul des deux “camps” de ce que J. C. a qualifié de “dogfight”, est entaché à la fois d’une distorsion très grossière de la réalité du rapport de force entre les deux “camps” et également de la nature de leurs agendas respectifs à savoir l’antiracisme et… le racisme.
- L’article repose en effet sur une analyse des forces en présence qui affirme que l’ouvrage de FBB aurait déclenché lors de sa publication “une (...) cascade de critiques, d’insultes, de censures et de menaces de mort à l’encontre (de son auteur)”. Or rien n’est plus factuellement faux. Du Figaro ou Valeurs Actuelles à France Culture en passant par le Canard enchainé, l’ouvrage a au contraire été porté aux nues par 85% des organes de la presse écrite et audio-visuelle (ainsi que, contrairement là encore à ce que FBB a écrit, par une écrasante majorité des acteurs des réseaux sociaux) qui se sont littéralement mis au garde-à-vous le long d’un tapis rouge exempt de la moindre réserve. Les critiques - dont Souhail Chichah puis Rafik Chekkat ont pendant longtemps été avec moi les seuls porteurs- n’ont pas trouvé (hormis l’heureuse exception d’Orient 21 et du site Lundimatin, aussi courageux que marginal) le moindre centimètre dans la presse pour exprimer un quelconque désaccord. Dans le concert des louanges, quatre titres seulement (Politis, Libération, puis La Croix et Le Monde) ont, très tardivement, introduit une note critique. La lecture de J. Césari restitue pourtant, sans en vérifier moindrement la véracité, un narratif de “cascade de censures” qui n’est fondé que sur le bref report (pour des raisons seulement techniques) d’une conférence dûment donnée à La Sorbonne . Non contente d’Inventer une censure qui n’a pas existé pour les uns, J.C. ignore en revanche celle qui a été hermétiquement imposée aux autres ! Elle évacue notamment la totale exclusion de tous les moyens audio-visuels qui a été infligée aux critiques de FBB. Dans une émission de France Culture pourtant toute entière vouée au “débat” sur l’affaire (“Le grand débat”) le présentateur a même spécifiquement réclamé aux participants (d’un seul camp, bien sûr!) de “ne pas mentionner de noms”. Il s’agissait tout simplement de prévenir toute possibilité aux “accusés” de demander le moindre droit de réponse !
L’article restitue tout aussi unilatéralement le narratif essentiel des “menaces de morts” qu’aurait reçues FBB. Il ignore totalement en revanche l’instrumentalisation aussi unilatérale qu’elle s’est révélée aveuglante de cette variable “menace de mort” qui a aboutit à me faire accuser nommément et ad nauseam d’avoir - selon la formule employée par Patrick Cohen dans “C’Avous” sur La 5 à une heure de très grande écoute - “accroché une cible dans le dos de ma collègue du CNRS” . L’article évacue tout aussi inexplicablement le fait que je suis moi-même la cible de récurrentes et parfaitement terrifiantes menaces, notamment celle de me régler mon sort de “collabo”.
- L’article cautionne ensuite, sans nuance, l’essentiel de la présentation grossièrement manipulée de mon attitude dans cette affaire. Mon rôle et mes arguments sont ainsi exclusivement réduits à une double “violence”. La première est constituée par l’usage (dans l’un des deux articles co-signés avec Souhail Chichah) du concept de “racisme scientifique” pourtant dûment banalisé dans le champ américain des sciences sociales. La seconde est le fruit de la référence faite à la théorie du “grand remplacement” de R. Camus pour qualifier le fait que FBB crédite les FM de la volonté d’établir en Europe rien moins qu’un Califat islamique. Le plus virulent des soutiens de FBB (Erwan Seznec, ex-collaborateur de Marianne, dans Le Point) n’a, pour sa part, trouvé sous mes contributions aux Réseaux Sociaux d’autre “insulte” que le fait que j’ai reproché à FBB, en connaissance de cause, de “ne pas lire les auteurs qu’elle calomnie”.
- Pour illustrer le soutien des musulmans à la loi sur le séparatisme et donc le fait que la question divise la communauté musulmane française, JC ne parvient à citer, que deux proches du ministre Darmanin initiateur de la dite loi et - doit-on en pleurer ou faut-il en rire - le ministre lui-même, élevé au rang d’acteur de la scène musulmane au seul titre de l’algérianité de l’un de ses ancêtres.
- J. C. n’examine ensuite longuement (pour le critiquer mais tout autant pour le cautionner) que le seul argumentaire de FBB. Elle évacue ainsi totalement le contenu de mes critiques, et notamment l’évocation - pourtant publiée dans une revue académique américaine (Jadaliyya) - de la puissante coalition géopolitique qui trouve conjoncturellement son intérêt à alimenter l’islamophobie européenne.
- S’agissant du rapport de force dans le champ académique, le papier cautionne deux graves distorsions. En reprenant tout d’abord très imprudemment à son compte, sans la moindre vérification, la thèse du “soutien (à FBB) de 800 universitaires” dont 600 (Boualem Sansal en tête) se sont avérés n’avoir aucune relation avec la profession ! Il le fait ensuite en omettant impardonnablement de rappeler la position limpide adoptée par le CNRS lors du faux débat initié par la ministre Frédérique Vidale sur l’islamo-gauchisme.
Francois Burgat
- PS : D’autres que moi dirons tout ce que la caution d’un très improbable “consensus scientifique” que JC apporte (dans la droite ligne de la thèse de Caroline Fourest et de FBB) à la réfutation du concept d’islamophobie comme “ne permettant pas la critique de l’Islam” soulève comme évidents questionnements. D’autres que moi encore (et sans doute Souhail Chichah qui a lui aussi une expérience académique américaine) se chargeront de dire à J. C., sur un terrain qui n’est pas le mien, tout ce que son euphémisation du “problème musulman” dans les Etats-Unis du 11.09 a de fragile, de naïf, pour ne pas dire de franchement malhonnête.