D'un front l’autre: vers la “normalisation” de la présence jihadiste (en Syrie)
Quelles qu’aient pu être les circonstances de leur émergence et la capacité du régime à en manipuler certaines composantes, force est de constater que, depuis leur affirmation au début de l’année 2012, l’ancrage des groupes radicaux, leur communication et plus encore leur comportement sur le terrain et la relation qu’ils établissent avec la population se sont sensiblement diversifiés.. Sans nécessairement en adopter toutes les références, de nombreux combattants ont manifestement adopté un “label” frontiste (puis EIIL), considéré comme particulièrement valorisant et, sans doute, plus rémunérateur.
C’est nécessairement à l’occasion de la bataille d’Alep, au cours de l’été 2012, que les formations djihadistes ont sembler s’imposer auprès de la population et que l'opposition en exil a été contrainte de reconnaître non seulement leur existence mais aussi l’efficacité militaire et politique dont elles faisaient preuve, y compris au détriment de l’ASL. “Les combattants de Jabhat- al-Nosra sont toujours au premier rang dans la bataille. Ils combattent avec bravoure puis surtout, après la bataille, ils se retirent sans rien dérober aux populations civiles”, témoigna ainsi à Bruxelles Slim Idris, général d’état-major de l’Armée libre, dans une conférence de presse au Parlement européen (1). Négative lorsqu’ils ont fait leur apparition, l’image des djihadistes s’est ensuite nuancée:” La déception vis-à-vis de la passivité verbeuse de l’Occident a contribué à changer leur image: Pourquoi refuserions-nous l’aide des frères arabes si personne d’autre ne vient nous aider?”(2).
Leur expérience tactique (les plus âgés d’entre eux ont accumulé l’expérience de l’Afghanistan, de la Bosnie, de la Tchétchénie et de l‘Irak), leur motivation, leur professionnalisme et peut-être plus encore leur intégrité sont réputés plus affirmés que ceux des recrues civiles ou même des déserteurs, le plus souvent faiblement aguerris au combat et régulièrement accusés de se livrer au pillage. Ils ont ensuite manifestement marqué des points sur un terrain où l’ASL a commis ses principales erreurs, à savoir l’occupation des villes avant de disposer des moyens de protéger la population ou même seulement de pourvoir à son alimentation (3). A l’automne 2012, des habitants d’Alep, patientant pour s’approvisionner en pain, détournent ainsi à l’avantage du Front (qu’ils y aient ou non été invités…) un slogan initialement composé à la gloire de l’Armée libre: “Jaych al-Hourr… harami, bedna Jaych islami” (L’armée libre… des voleurs, nous voulons une armée… islamique”)(4).
Malgré l’opacité qui entoure sa création et ses premières actions, le groupe emblématique qu’est Jabhat al-Nostra semble ainsi avoir suivi une évolution permettant d’affirmer qu’une partie au moins des combattants qui s’en réclament, sous l’une des ses deux appellations, ne répond plus depuis, stricto sensu, aux critères adoptés pour cerner la catégorie de “djihadiste” (5). Témoignages, déclarations et communiqués convergent pour attester une évolution de ses références et de ses pratiques, à mesure que s’ébauchent des embryons d’institutions destinées à combler le vide institutionnel laissé par l’Etat.
La mutation transparaît également également dans la différence de tonalité séparant le premier communiqué du Front, lequel avait nourri toutes les suspicions de manipulation, et les suivants, notamment celui du 27 décembre 2012 (6). Dans ce texte, signé du cheikh al-Fatih Abou Muhhammad al-Joulani, après un inventaire des faits d’armes tendant à montrer que Jabhat al-Nostra était présent sur l’ensemble du territoire (avec une stratégie initialement concentrée sur la périphérie des villes), on trouve réaffirmée la volonté d’autonomie vis-à-vis des acteurs régionaux ou internationaux, “le refus de s’asseoir à la table d’une conférence tenue à l’étranger ou même avoir des réunions avec des officiels de n’importe quel Etat ou organisation”, ainsi que celui “des offres financières venues de plusieurs instances officielles, et ce malgré la difficulté des conditions” traversées. Le Front attribue ensuite à la longue série de ses succès militaires la décision des Etats-Unis de le classifier comme “organisation terroriste”(7).
Toutefois, l’essentiel est ailleurs: le rejet affirmé de toute interaction avec le reste de l’opposition touche ici ses limites, puisque le Front se félicite de la condamnation généralisée (“venue de plus de cent organisations, institutions ou associations (et) de chercheurs”) de cette décision américaine et du fait que les manifestations du vendredi de cette semaine-là (14 décembre 2012) aient été baptisées, par des organisations très distinctes du Front et qu’en théorie il ne reconnaît pas, du slogan : “Le seul terrorisme est celui d’Al-Assad”. Le communiqué en vient enfin à prôner une attitude d’ouverture à l’égard des autres acteurs de la lutte qui rompt spectaculairement avec la totalité sectaire des premiers appels: “Nous ne sommes pas un parti politique, mais un Front concerné par les affaires des musulmans et la restauration des droits des opprimés. Et c’est pour cela qu’à la base de notre relation avec les autres groupes, il y a le maintien de bonnes relations, la volonté de faire le bien et de ne pas tenir compte de leurs erreurs
(Extrait de Francois Burgat et Romain Caillet : ”Une guérilla “islamiste” ? Les composantes idéologiques de la révolte armée” in F Burgat et B. Paoli (éd) Pas de printemps pour la Syrie : les clefs pour comprendre les acteurs et les défis de la crise (2011-2013), Paris La Découverte 2014, page 79 et s.
(1) Youtube.com,<http:/m1p.fr/yrv>, § mars 2013, consulté le 12 mars 2013
(2) Propos d’un opposant rapporté à François Burgat par Nir Rosen, lors d’un entretien à Beyrouth, 21 février 2013
(3) Voir notamment le témoignage de la journaliste britannique Ruth Sherlock, (Sherlock, 2013)
(4) . Il existe bien sûr une version progouvernementale du même slogan:”Bedna al-jaych al-nizami!” (nous voulons l’armée régulière). La défiance à l’égard de l’armée libre s’est également exprimée dans un nachid (chant) djihadiste stigmatisant les “harami thawriyya, qu’adu fi Turkiyya”
(5) Michel KILO, opposant syrien historique, en visite en février 2013 dans la zone “libérée” du nord du pays : “Cessez d’abuser les gens en leur faisant peur avec les extrémistes. Je suis entré en Syrie. J'y ai rencontré des membres de Jabhat-al-Nosra et du Liwa Harar Souriya (Brigade des hommes libres de Syrie), que vous qualifiez de “fondamentalistes”. Moi qui suis chrétien, ils m'ont serré dans leurs bras, ils m'ont embrassé, ils m'ont entouré d'honneurs.(...) La Syrie ne s'oriente pas vers le fondamentalisme. Il s'agit d'une situation temporaire due à l'influence de la foi dans la lutte contre le régime. (...) La Syrie, au long de son existence, a toujours été modérée. Quant à ceux qui veulent défendre ce régime comme le patriarche (Bechara) Raï ( le patriarche maronite membre de l’alliance aouniste avec le Hezbollah), sous le prétexte qu'il protège les minorités, qu'ils sachent qu'aucune d'entre elles, en Syrie, n'a peur pour elle. J'aurais préféré que le patriarche RaÏ, prenant position, apporte son soutien à la liberté”. (Interview à la BBC, traduite sur le blog Un œil sur la Syrie : “Brèves syriennes (1). Michel Kilo les fondamentalistes et le patriarche al-Raï” <http://m1p.fr/yNU>, 12 février 2013)
(6) Youtube.com, <http://m1p.fr/yrD>, 27 décembre 2012
(7) Le Front tire argument de la “duplicité” des Etats-Unis qui auraient -par alliés israéliens interposés- permis aux blindés syriens de poursuivre les “rebelles” dans la zone frontière du Golan, laquelle leur était pourtant interdite depuis près de quarante ans;